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CHAPITRE XVII

Des dons de Prophétie et de Discernement dont fut doué saint Léonard.

Parmi les grâces ou faveurs surnatuelles, rapportées par saint Paul au chapitre douxième de sa première Epître aux Corinthiens, et que Dieu distribue à qui il lui plaît, comme il lui plaît et quand il lui plaît, on distingue le don de prophétie, et celui de pénétrer les cœurs ou de discerner les esprits. L'un et l'autre brillèrent avec éclat dans notre Saint. Nous pourrions, pour le prouver, rapporter ici une foule de traits frappants ; mais, dans la crainte de dépasser de justes limites, nous nous bornerons à en citer quelques-uns qui suffiront à notre dessein.

En 1750, Justine Capodacqua Parenti s'était rendue, en compagnie de quelques-uns de ses proches, de Capistrello, sa patrie, à Rome, pour gagner l'indul-

gence du jubilé; dans la matinée du huit novembre elle se transporta à l'église de Saint-Bonaventure, afin de se confesser à saint Léonard qu'elle connaissait. Celuici lui enjoignit de faire immédiatement le Chemin de la Croix, et de revenir après le diner. Justine lui répondit que c'était impossible, parce que sa compagnie l'attendait et qu'elle avait hâte de partir : « Puisque vous ne pouvez revenir aujourd'hui, répliqua le Saint, venez au moins demain ; » l'autre lui dit encore qu'elle ne le pourrait qu'au bout de trois jours ; alors le Saint reprit en insistant : « Je vous dis, ma fille, de revenir aujourd'hui ou demain, autrement vous n'en aurez plus le temps. » Et comme Justine protestait qu'elle en aurait bien trouvé le temps, attendu qu'elle devait passer environ une semaine à Rome, l'homme de Dieu lui dit en terminant : « Non, vous ne le pourrez pas. Je sais que vous ne partirez pas si tôt de Rome ; mais si vous ne revenez aujourd'hui ou demain, vous n'aurez plus la faculté de venir me trouver ni d'aller ailleurs. » Cette femme, au sortir de l'église, raconta à ' ses sœurs ce qui lui était arrivé, ajoutant que les paroles du père Léonard lui avaient inspiré une vive appréhension de quelque accident qui l'empêcherait de retourner dans cette église. En effet, deux jours après, quoiqu'elle eut joui jusque-là d'une parfaite santé, Justine fut surprise d'une fièvre très aiguë qui, après l'avoir retenue au lit pendant plusieurs jours, l'obligea, suivant l'avis des médecins, de s'en retourner promptement dans son endroit ; ce qu'elle fit sans avoir pu aller auparavant à Saint-Bonaventura, ainsi que le Saint l'avait prédit.

La demoiselle Angele Savelli, de Poggio Mirtéto, après avoir demeuré quatre ans au couvent de Sainte- Claire à Roccantica, pour y faire son éducation, revint chez ses parents en 1741, à l'époque où saint Léonard

donnait la mission dans l'endroit. Celui-ci engagea la jeune personne à retourner au couvent pour y passer encore trois mois seulement, et à y faire les exercices spirituels ou une retraite, en pensant sérieusement à son âme, que par là elle verrait quels étaient les desseins de Dieu sur elle. La jeune fille s'y soumit, et sa mère elle-même consentit à la reconduire aa couvent, où elle se trouva fort bien et fort contente, jusqu'à l'approche du terme des trois mois, après lesquels elle comptait rentrer sous le toit paternel. Ce fut alors qu'elle commença à ressentir un certain malaise; cependant le médecin, l'ayant visitée plusieurs fois, ne lui trouva pas de fièvre. Finalement, un matin il en découvrit quelques symptômes, mais très légers; néanmoins vers le milieu du même jour, au grand étonnement de tous ceux qui avaient connaissance de la prédiction du Saint, elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur, en donnant des signes d'une vive et tendre piété.

La demoiselle Marie-Françoise Strafforello faisait son éducation au couvent de Port-Maurice, son lieu natal; saint Léonard, ayant donné une mission dans cette ville en 1743, y fit en même temps la retraite spirituelle aux religieuses, et eut diverses conférences avec la jeune personne dont nous parlons. Entre autres choses, il l'exhorta vivement, lorsqu'elle aurait pris l'habit religieux, d'observer exactement sa règle, de s'appliquer avec zèle à acquérir les vertus de son saint état, et de se préparer avec soin à l'éternité, attendu qu'elle devait mourir d'un accident qui lui arriverait, entre la dix-neuvième et la vingtième année de son âge. Peu après, la jeune personne se fit religieuse et prit le nom de sœur Anna Violante. Ayant toujours présent à l'esprit ce que le Missionnaire lui avait prédit, elle vivait dans une crainte continuelle, surtout à partir

du moment où elle eut atteint sa dix-neuvième année; elle redoubla alors ses dévotions particulières à l'effet de se préparer à la mort. Elle s'était munie d'une tête de mort qu'elle gardait dans sa cellule, et avec cet objet devant les yeux, elle s'entretenait dans une méditation continuelle, en attendant que Dieu l'appelât à lui. En ce temps-là, il lui vint une fluxion; ne doutant pas que ce ne fût l'accident dont elle devait mourir, elle se disposa avec plus de ferveur que jamais au redoutable passage, et raconta à ses consœurs tout ce qui lui avait été annoncé quelques années auparavant par saint Léonard. Elle guérit néanmoins de cette indisposition ; mais peu après, un ongle du doigt de pied lui étant entré dans la chair, il fallut appeler le chirurgien, qui, ayant examiné le mal, jugea qu'il fallait couper l'ongle, et se mit en devoir d'exécuter l'opération : mais son instrument, en pénétrant dans la chair vive, excita chez la patiente des mouvements convulsifs qui la firent tomber dans le délire; son mal prit aussitôt un tel caractère de gravité, qu'on ne trouva aucun moyen d'y remédier, et trois jours après elle mourut, à l'âge de dix-neuf ans et sept mois. Les religieuses, témoins du fait, en ont donné une déposition juridique.

Dans le même couvent et à la même occasion, la demoiselle Anna Gandolfo, également native de Port- Maurice, eut aussi une conférence avec saint Léonard, à qui elle manifesta la résolution qu'elle avait prise de se faire religieuse. Le Serviteur de Dieu prêta l'oreille à l'exposé de la jeune personne, puis il lui dit : « Vous ne vous ferez pas religieuse. » El comme elle témoignait du déplaisir de cette réponse, qu'elle protestait que sa volonté était bien arrêtée, et que personne ne pourrait la faire changer de détermination, le Saint ajouta : « Oui, mon enfant, présentement vous avez bien la volonté de prendre l'habit religieux; cependant, je vous

le répète, vous ne serez pas religieuse. « Saint Léonard quitta Port-Maurice et Anna persévéra dans son dessein pendant deux ans, après quoi elle sollicita son admission, et les religieuses, réunies en chapitre, la reçurent sans difficulté. On fit tous les préparatifs nécessaires pour la cérémonie de la vêture qui devait avoir lieu quelques jours plus tard, lorsqu'il prit à la jeune fille une envie de sortir du couvent et de passer quelque temps chez ses parents, protestant toutefois qu'elle rentrerait au plus tôt dans le cloître pour revêtir l'habit religieux, après lequel elle avait tant soupiré. Mais une fois dans le monde, séduite par les vaines apparences du siècle, elle ne parla plus de sa première vocation, et, au lieu de se faire religieuse, elle se maria avec un jeune homme de San-Rémo, et mourut à la fleur de l'âge, vérifiant ainsi la prédiction de saint Léonard.

A San-Sévérino, ville de la Marche, une religieuse du monastère de Sainte-Catherine, Dona Angele Rosalie Servanzi se confessa à saint Léonard; elle était jeune encore et jouissait d'une parfaite santé; néanmoins elle en reçut l'avis de se préparer à son éternité, parce qu'elle devait mourir bientôt. L'événement ne tarda pas à vérifier la prédiction.

A Osimo, le Serviteur de Dieu avait prédit à une jeune personne de la famille Condotti qu'elle serait religieuse dans le même monastère de Sainte-Catherine, d'où elle avait été exclue. Six ans après, au moment où elle y pensait le moins, elle y fut rappelée par les religieuses elles-mêmes, et y prit le voile. Ainsi se vérifia encore une fois la prophétie de l'homme de Dieu.

Tandis qu'il donnait la mission à Frascati, Anne- Antoinette de Niccola s'approcha de lui pour faire sa confession générale; après l'avoir entendue, il lui dit clairement : « Vous êtes enceinte, et vous mettrez au

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monde un enfant du sexe masculin; cependant cet enfant n'est pas pour vous, mais pour le paradis. » Il en fut ainsi, puisqu'elle accoucha à terme d'un enfant mâle, qui mourut au bout de sept mois.

Il ne fut pas moins admirable par le don de pénétrer le fond des cœurs et le secret des consciences, ainsi qu'on le verra par les exemples suivants.

Pendant la mission d'Aquila, en 1748, un homme avec lequel le Serviteur de Dieu avait voyagé en se rendant à cette ville, et qu'il avait entretenu de la vie éternelle, vint le trouver à son logement et le pria d'entendre sa confession. Le Saint l'accueillit avec bonté, l'encouragea et l'excita à faire une bonne confession, puisque Dieu lui avait envoyé cette salutaire inspiration et lui avait fourni une occasion si favorable. Le pénitent commença donc l'aveu de ses fautes. Il y avait sept mois qu'il ne s'était confessé ; lorsqu'il eut déclaré tout ce qui lui pesait sur la conscience, il termina en disant qu'il ne se souvenait pas d'autre chose. « Non, mon fils? reprit saint Léonard ; pensez-y un peu mieux, faites un examen plus attentif, vous trouverez bien encore quelque chose à dire. » Celui-là fit un retour sérieux sur sa vie passée et répéta encore une fois qu'il ne se rappelait plus rien. Alors le confesseur ajouta : « Mais ne vous rappelez-vous pas que dans tel mois, tel jour, vous avez commis tel péché mortel? que tel autre jour de tel mois, vous êtes encore tombé dans telle faute grave? Pourquoi donc maintenant ne pas faire une confession sincère et entière? » Le pénitent fut stupéfait de s'entendre détailler des péchés dont il ne s'était jamais plus souvenu ; il s'en accusa et en reçut l'absolution, après quoi il se retira plein de joie. Il raconta dans la suite à beaucoup de personnes ce qui lui était arrivé; lorsqu'il eut appris la mort de son saint confesseur, il dressa une attestation juridique

du fait, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Serviteur.

Pendant la mission d'Ancóne, le père Sanzi, prieur des Camaldules, assistant à un de ses sermons, sentit s'élever dans son esprit ceriains doutes, et prit intérieurement la résolution d'en conférer avec le missionnaire. La cérémonie terminée, saint Léonard ne fut pas plus tôt descendu de l'estrade, qu'il fit appeler en particulier le père Prieur, et, à sa grande surprise, il lui donna la solution et l'éclaircissement de tous ses doutes, sans qu'il les eût communiqués à qui que ce fût.

Il y avait au monastère de Lévanto, sur le territoire de Gênes, une jeune religieuse qui désirait se confesser à saint Léonard. Celui-ci alla, en effet, au monastère pour entendre la confession des religieuses ; elles se présentèrent selon l'ordre d'ancienneté, et la jeune religieuse dont nous parlons vint à son tour se jeter aux pieds de saint Léonard, se confessa et en éprouva une douce consolation. Mais ayant ensuite fait un retour sur sa conscience, elle tomba dans de grands scrupules qui la remplirent d'inquiétude. Après avoir confessé toutes les religieuses, le Saint, qui n'en connaissait aucune, fit précisément appeler celle-là, au moment où elle se mettait en peine de trouver un moyen de s'entretenir avec lui ; il l'écouta de nouveau et rétablit, la paix et la joie dan3 son âme.

Comme il prêchait dans une ville de la Campagne, non loin de Rome, parmi les nombreux pénitents qui s'adressèrent à notre Saint, il y en eut un qui, plusieurs années auparavant, avait commis un homicide occulte, dont il n'avait jamais eu le courage de se confesser pour en obtenir l'absolution. Plusieurs fois il s'était présenté au saint tribunal de la pénitence, mais au moment de faire l'aveu de son crime, retenu par les suggestions du démon, il se taisait, accumulant ainsi

péchés sur péchés par une série de confessions et de communions sacrilèges. Les remords de sa conscience, qui ne lui laissaient pas de repos, le tourmentèrent plus violemment que jamais, lorsqu'il entendit les sermons de la mission, et il résolut, coûte que coûte, de confesser son crime et de faire l'humble aveu de toutes ses iniquités au missionnaire, afin de rentrer en grâce avec Dieu, dont il vivait éloigné depuis tant d'années. Il s'approcha donc de l'homme de Dieu, et commença par s'accuser de différents péchés; mais vint le moment de révéler son déplorable homicide; trompé encore une fois par le démon, il n'eut pas le courage d'en dire un mot et mit fin à sa confession. Le bon Père s'efforça de lui inspirer de la confiance, en lui disant de continuer, de ne rien craindre, qu'il était là pour l'entendre et l'absoudre de tous ses péchés. Le malheureux, cédant aux illusions de l'enfer, répondit qu'il avait tout déclaré et qu'il n'avait plus rien à ajouter. En entendant cela, saint Léonard lui dit : « Puis donc que •vous n'avez pas la force de confesser votre péché, je vous le dirai, moi. » Puis il lui parla en ces termes : « Vous avez un jardin, mon frère, et, il y a tant d'années, tel mois, tel jour, un homme s'est introduit dans ce jardin, pour dérober, la nuit, vos artichauts. Vous étiez de garde dans votre jardin, au moment où celui-là accomplissait son vol : vous lui avez lancé des pierres dont une l'atteignit à la tête et l'étendit raide mort. Voyant que vous aviez commis un homicide, vous avez pratiqué une fosse dans le jardin même, au pied d'un figuier, et vous y avez enterré le cadavre. Or, ce fait qui, à la vérité, n'est point parvenu à la connaissance des hommes, est cependant écrit dans le livre de la justice divine, et jamais vous n'avez eu le courage de le déclarer en confession; confessez- vous-en donc, afin d'en obtenir le pardon de la miséricorde

divine qui vous a attendu jusqu'à ce moment. » On se figure aisément la stupeur qu'éprouva le pauvre pénitent, en s'entendant raconter en détail, et avec les circonstances précises, un fait arrivé depuis plusieurs années, et qui ne pouvait être connu que de Dieu. Quoique à moitié hors de lui-même, il ne put s'empêcher de bénir la bonté de Dieu, qui, dans l'intérêt de son âme, en avait instruit son Serviteur. Il fit surle-champ une bonne confession, et s'étant trouvé, environ un an après, dans la compagnie de deux religieux du même ordre que saint Léonard, il leur raconta son aventure, et protesta qu'il lui avait les plus grandes obligations, puisqu'il avait été arraché par lui à l'enfer.

Lorsqu'il eut terminé, en 1748, la mission d'Arpino qui eut un succès prodigieux, les religieuses de cette ville voulurent aussi l'entendre et recevoir les conseils et les règles qu'il avait coutume de donner aux personnes consacrées à Dieu, pour les animer à la pratique de la perfection. Il fut donc prié de passer dans les divers monastères de femmes. Or, dans une de ces maisons, il se rencontra une ancienne religieuse qui désira conférer avec lui sur différents points relatifs aux besoins de son âme, sans avoir l'intention toutefois de se confesser ; car il lui semblait que sa conscience ne lui reprochait rien. Le Saint l'écouta quelque temps ; mais voyant qu'elle traînait les choses en longueur, il l'interrompit et lui dit : « Ma fille, je n'ai pas de temps à perdre. Vous avez besoin de vous confesser, parce qu'étant toute jeune vous avez commis tel péché, et par oubli vous ne vous en êtes jamais accusée. N'est-il pas vrai? Eh bienl donc, confessez- vous-en à présent que je suis prêt à vous en donner l'absolution. » La religieuse, en entendant le Missionnaire, se rappela très bien d'avoir commis la faute en question, et de ne l'avoir

jadais déclarée, par oubli. Elle fut d'abord saisie d'étonnement, et puis, rendant grâces au Seigneur de lui avoir envoyé un homme qui sondait le fond des consciences et des cœurs, elle lui fit une confession entière et parfaite. Après la mort du Saint, elle voulut faire une déposition juridique de ce qui lui était arrivé.

Bien d'autres ont déposé, d'après leur propre expérience, que saint Léonard, particulièrement au tribunal de la pénitence, avait le don du discernement des esprits, qu'il leur rappelait, comme dans les cas que nous venons de rapporter, divers péchés dont ils n'avaient pas le courage de se confesser ou dont ils avaient complètement perdu le souvenir; mais il serait trop long de citer ici tous les faits de cette nature ; il est temps que nous passions à d'autres dons de l'ordre surnaturel, par lesquels Dieu fil encore éclater davantage la sainteté de son Serviteur.

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