CHAPITRE XVIII
Autres dons surnaturels dont saint Léonard fut favorisé de Dieu.
Si saint Léonard ne parut pas doué du don des langues, c'est-à-dire de la faculté de parler diverses langues, ou d'être compris par les étrangers de diverses nations; s'il ne prêcha qu'en italien, n'étant jamais sorti des limites de l'Italie, au moins Dieu accorda-t-il à sa parole une vertu telle qu'elle opérait les conversions les plus merveilleuses, et brisait les cœurs les plus endurcis. Ses missions en fournissent des preuves évidentes; on peut y joindre les témoignages authentiques
qui se lisent à la tin de sa Vie, écrite par le père Raphaël de Rome, religieux du couvent de Saint-Bonaventure, et contemporain du Saint Cette vie, dédiée au pape Benoît XIV, fut imprimée à Rome, en 1754. Contentons-nous de citer deux extraits de ces témoignages de la plus haute autorité.
Le cardinal Guadagni, vicaire du Saint-Père, dans sa déposition concernant les vertus et la sainteté de notre héros, dit que « la parole de Dieu était si efficace et si pénétrante dans sa bouche, qu'en un instant on voyait tout l'auditoire pénétré de componction. » Et Mgr Ferdinand Romuald Guiccioli, archevêque de Ravenne, s'exprime en ces termes : « La vertu de sa voix et la voix de ses vertus concouraient à l'envi pour exercer sur tous les cœurs une douce violence. » En un mot, s'il n'eut pas, comme je le disais, le don de la diversité des langues, il opérait néanmoins tant de prodiges par la force de son éloquence, que nous pouvons dire avec vérité que Dieu a rendu sa voix une voix forte et puissante : Dabit voci suce vocem virtutis1, et que sa voix était la voix du Seigneur dans toute sa vertu et toute sa magnificence, la voix qui brise les cèdres : Vox Domini in virtute, vox Domini in magnificentia, vox Domini confringentis cedros2. Sa voix, toujours sonore et penetrarne, atteignait jusqu'aux extrémités de l'auditoire, même sur les places les plus amples et les plus spacieuses, comme on l'a fait remarquer plusieurs fois dans la première partie.
Toutefois ii eut aussi, à l'occasion, tout en prêchant en italien, le don de se faire entendre de celui qui D'avait pas l'intelligence de cette langue. Lorsqu'il donna la mission à Assises, il y avait, au conservatoire des Allemandes, existant dans cette ville, une jeune
(1) Psalm, 67. 34. (2) Psalm. 28. 4.
personne nommée Marie Cébidaure Adleri , depuis religieuse au monastère de l'Assomption, dans la terre de San-Giusto : cette jeune pensionnaire, arrivée d'Allemagne peu de jours avant la mission, n'entendait pas un mot d'italien et, pour cette raison, n'était pas disposée à assister au sermon, jugeant qu'elle n'y comprendrait rien. Malgré cela, son confesseur l'obligea d'y aller, et quelle ne fut pas son admiration et celle des personnes qui la connaissaient, en voyant qu'elle comprenait parfaitement tout ce que disait saint Léonard ! En effet, de retour au Conservatoire, elle rapporta dans sa langue toute la suite du sermon, avec clarté et précision.
Il eut même le pouvoir de commander aux nuages et d'empêcher que la pluie ne troublât les exercices en temps de missions, ou n'indisposât les fidèles qui accouraient en foule et de loin pour l'entendre.' En 1744, il donnait la mission à Vioreggio, au diocèse de Lucques, et comme les fidèles affluaient de tous les lieux circonvoisins, l'église ne pouvant contenir la multitude, il fallut prêcher sur la place publique. Un jour, tandis que le peuple y était rassemblé en attendant le sermon, le ciel s'obscurcit tout à coup et la pluie commença à tomber par torrents, en sorte que, tout le monde se sauvant de côté et d'autre, il paraissait impossible qu'on pût prêcher en plein air et même que les étrangers pussent retourner chez eux. Saint Léonard s'apercevant de ce contre- temps, eut compassion de ces pauvres gens venus de loin pour entendre la parole de Dieu : il ouvrit la fenêtre de sa chambre et fit un signe de croix de la main ; à l'instant la pluie cessa, les nuages se dissipèrent et le soleil reparut avec éclat, si bien qu'on pût prêcher sur la place et que chacun pût regagner son logis, en glorifiant Dieu dans son Serviteur.
Dans d'autres endroits encore, il arriva que, pendant
le sermon, ou lorsqu'il allait commencer, le temps venait à se troubler, le tonnerre à gronder et à jeter l'épouvante dans l'auditoire, ou la pluie à tomber: il faisait alors réciter aux fidèles un Pater et un Ave, et soudain on voyait le ciel redevenir serein. C'est ce qui eut lieu à Monticelli, diocèse de Tivoli, à Port-Maurice et ailleurs.
On a déjà rapporté, à la fin du chapitre X de la première partie, qu'à Camajore, dans la république de Lucques, afin de convertir un pécheur obstiné qui se trouvait dans l'auditoire, il pria le Seigneur d'envoyer sa foudre pour amollir ce cœur endurci ; aussitôt la foudre éclata par un ciel serein, et tous furent saisis d'épouvante en entendant le tonnerre gronder avec force, et en voyant des globes de feu rouler au-desses de leurs têtes, dans l'église même.
Il eut aussi empire sur le démon, comme le trait suivant, choisi entre bien d'autres, le fera voir clairement. C'était en 1732; il donnait la mission à Piperno. On avait dressé son estrade près du maître-autel; elle était composée de planches posées sur quelques poutrelles et attachées avec des cordes qui assujettissaient tout l'échafaudage. Il y avait sur l'estrade pendant le sermon, outre le missionnaire, un confrère en sac qui se tenait à ses côtés avec le crucifix en main. Un jour que le seigneur Tiburce Zaccaglioni avait voulu, par dévotion, remplir cet office, il vit le missionnaire, vers le milieu du sermon, s'arrêter et frapper fortement du pied sur l'estrade en disant : « Finiras-tu bientôt, bête ! » Tiburce fut saisi en entendant ces paroles sans en comprendre la signification ; mais bientôt après, un grand murmure s'éleva parmi ceux qui se trouvaient à proximité de l'estrade : on s'était aperçu que toutes les cordes étaient coupées, sans savoir par qui, ni comment, et l'on craignait que l'échafaudage ne vint à crouler avec ceux qui
étaient dessus. C'est ce qui devait naturellement arriver. Mais saint Léonard, quoiqu'il le sût très bien, n'en continua pas moins sa prédication, parcourant l'estrade en tout sens, selon son ordinaire, comme si rien n'eût été. Enfin ce fait étrange fixa l'attention de tout le monde, et en voyant les cordes coupées et le plancher, malgré son poids et ses dimensions, rester suspendu en l'air avec les poutres transversales, sans faire le moindre mouvement, on jugea que les cordes coupées étaient l'œuvre du démon, qui avait voulu troubler la cérémonie par un accident, mais que Dieu avait miraculeusement soutenu l'estrade debout et empêché l'effet que s'était promis l'ennemi. Tous furent unanimes dans ce sentiment, attendu qu'on n'avait vu personne s'approcher des cordes, ni les couper; il ne resta plus aucun doute à cet égard, lorsque Tiburce Zaccaglioni eut rapporté les paroles proférées par saint Léonard au milieu de son sermon, paroles qu'il n'avait pas comprises d'abord. On fut donc persuadé que le missionnaire, en frappant du pied, s'était adressé au démon qui coupait les cordes, et, pour le confondre, avait obtenu de Dieu que l'estrade pût se maintenir miraculeusement debout.
Pendant la mission de Porto di Fermo, Don Jean, curé de Torchiano, vit un jour saint Léonard suspendu en l'air et élevé de terre au moins de deux palmes, tandis qu'il était en prière devant l'image du crucifix, en sorte que ce curé en conçut une haute estime, et le regarda toujours depuis comme un Saint et un grand ami de Dieu.
A Montecchio, un prêtre le vit également, pendant qu'il prêchait sur la place publique, parcourir l'estrade sans la toucher des pieds, demeurant assez longtemps soulevé d'une bonne palme. Le même prêtre ajoute en outre qu'ayant remarqué ce prodige du pied de l'estrade,
où il était assis pour écouter le sermon, il en fut d'abord dans l'étonnement; qu'ensuite, pour dissiper tous ses doutes, il se mit à observer attentivement, et constata, comme je l'ai dit, qu'il se promena longtemps au-dessus de l'estrade sans la toucher.
Le prévost de Dulcédo, homme savant et pieux, étant allé à Port-Maurice pour faire visite à saint Léonard, qui y donnait la mission, entra dans sa maison, ouvrit avec précaution la porte de sa chambre, et le vit tout environné d'une brillante clarté ; il referma donc la porte et partit sans lui dire un seul mot, se réservant de lui parler dans une autre circonstance.
A Florence, la dame Marie-Thérèse Minder de Gondi étant tombée malade, désira se confesser à saint Léonard. Elle chargea son domestique Antoine Burresi d'aller l'appeler. Antoine se rendit au couvent et demanda le Serviteur de Dieu, en disant que sa maîtresse le désirait. Le religieux lui ayant répondu que le Saint était parti depuis plusieurs jours et se trouvait pour lors à Rome, il rapporta cette nouvelle à sa maîtresse; celle-ci en éprouva d'abord du regret, puis elle se tranquillisa en s'en remettant à la disposition de la Providence. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le retour d'Antoine, lorsque le Saint se présenta et fut introduit par le même domestique auprès de la malade. Au bout de quelque temps, Antoine, qui attendait toujours dans l'antichambre que le Serviteur de Dieu sortît, s'entendit appeler par la dame ; il courut près d'elle, et en fut réprimandé pour lui avoir faussement rapporté que le père Léonard était à Rome, tandis qu'il venait de sortir de sa chambre, comme il devait bien le savoir, puisqu'il l'y avait introduit. Le domestique répondit qu'il n'avait fait que rapporter ce que les religieux lui avaient dit, savoir que le père Léonard était à Rome, que, nonobstant cela, il l'avait très bien vu peu de temps auparavant
et l'avait même introduit ; mais qu'à son grand étonnement, ne l'ayant pas vu sortir, quoiqu'il n'eût pas quitté un instant l'antichambre, il ne savait ni par où il était sorti, ni où il était allé, et qu'il le croyait encore toujours dans l'intérieur de la chambre, occupé à entendre la confession de la malade. Cette dame fut saisie en entendant cette explication. Elle fit faire une perquisition diligente au couvent et en ville, et n'ayant pu recueillir aucune information sur la présence du Serviteur de Dieu à Florence ou dans les environs, elle fut remplie d'admiration, et rendit grâces à Dieu de la consolation qu'il avait daigné lui procurer d'une manière si extraordinaire et si miraculeuse.
Dans le mois de janvier de 1742, étant allé donner une mission à Bocchignano, sur le territoire de l'abbaye de Farfa, il fut logé chez le capitaine Xavier Guadagni; celui-ci assigna aux missionnaires un appartement consistant en un salon et plusieurs chambres situées aux deux extrémités de ce salon, en sorte qu'il fallait le traverser pour passer d'une chambre à l'autre. Lorsque saint Léonard se fut retiré dans la chambre qui lui était destinée, le capitaine continua à demeurer dans le salon, s'entretenant auprès du feu avec l'archiprêtre du lieu. Entre temps, les compagnons du Serviteur de Dieu se rendirent à l'église pour y faire tous les préparatifs de la mission. Le capitaine se souvint alors qu'il avait laissé une cassette renfermant des écritures, dans la chambre assignée à l'un de ces missionnaires ; il se leva pour aller la reprendre, et persuadé qu'il ne devait y avoir personne dans cette chambre-là, il en ouvrit brusquement la porte; mais quel ne fut pas son étonnement d'y trouver saint Léonard en oraison, à genoux sur le lit, et tout environné de fleurs et de fruits d'une ravissante beauté ! Aussi attendri que stupéfait, il referma doucement la porte, et raconta ce qu'il venait de voir
à l'archiprêtre, qui n'en fut pas moins émerveillé. Leur étonnement s'accrut encore, lorsqu'ils réfléchirent que peu auparavant ils avaient laissé le saint missionnaire dans la chambre qui lui avait été assignée et dont la porte était restée fermée ; qu'eux-mêmes n'avaient pas quitté le salon qu'il aurait dû nécessairement traverser pour se transporter dans celle où il se trouvait, et que cependant ils ne l'avaient ni vu, ni entendu ouvrir la porte soit de la chambre d'où il était sorti, soit de celle où il s'était introduit. Tout hors d'eux-mêmes à la vue d'un fait si prodigieux, ils allèrent ensemble à la première chambre et n'y trouvèrent plus personne ; passant ensuite à la seconde, ils regardèrent par un trou de la porte et contemplèrent le Serviteur de Dieu encore toujours absorbé dans son oraison et environné de fleurs et de fruits, comme on l'a dit. Cependant ses compagnons revinrent de l'église pour annoncer que tout était prêt, et le Saint en conséquence se disposa à aller faire l'ouverture de la mission. Mais avant de sortir, il avertit le capitaine d'enlever de sa chambre deux petits tableaux dont le sujet n'était pas très modeste; il fut obéi sur-le-champ. A peine fut-il sorti de la maison, que le capitaine, brûlant du désir de voir quels étaient ces fruits et ces fleurs qu'il avait aperçus alors qu'on était au cœur de l'hiver, courut aussitôt, à la chambre du prodige; mais il eut beau chercher et fouiller partout, il n'y trouva ni fruits, ni fleurs d'aucune sorte ; seulement il y respira un parfum des plus suaves, ce qui le remplit de plus en plus d'étonnement et de consolation.
A ces faits merveilleux on pourrait en ajouter bien d'autres disséminés dans la première partie, où l'on a aussi rapporté divers châtiments infligés par Dieu même à ceux qui méprisèrent son Serviteur, ou qui refusèrent d'écouter ses paroles, ses exhortations et ses conseils;
mais pour ne point répéter ce qui a déjà été dit, qu'il suffise de les avoir indiqués ici, afin qu'on sache que saint Léonard fut comblé de dons surnaturels, et que comme il prêchait partout pour étendre le règne de Dieu, ainsi Dieu se plaisait à confirmer sa parole par des signes et des faits éclatants. On peut donc dire de ce nouvel Apôtre ce que l'évangéliste a dit des premiers : Prœdieaverunt ubique Domino cooperante, et sermonem confirmante sequentibus signis l; nous en aurons une nouvelle preuve dans le pouvoir de guérir les maladies corporelles dont il fut favorisé de son vivant, ainsi qu'on va le voir.