DES RÉCOLLETS A FLORENCE
ce qui ne concourt pas médiocrement au salut des âmes, dont plusieurs, sous la direction spirituelle des religieux, s'avancent à grands pas dans le chemin de la perfection. Ce sont là de ces bénédictions que Dieu a coutume de répandre dans les lieux où s'érigent des couvents de Retraite, témoin les terres de la Sabine où notre Serviteur de Dieu, frère Bonaventure, fonda ses premières maisons. La raison en est que, dès le commencement, il n'eut pas seulement en vue de mettre en vigueur une plus stricte observance de la règle, mais en outre de faire cultiver toutes les populations environnantes par de fervents et zélés missionnaires. De cette maniere il parvint à captiver tous les esprits et à gagner tous les cœurs; en même temps ses religieux usaient merveilleusement du crédit et de la vénération qu'ils se conciliaient, pour gagner les âmes à Dieu et opérer une réforme sérieuse dans les mœurs.
5. C'est sur ses traces que se sont efforcés de marcher les religieux du nouveau couvent de Florence. Après avoir prêché et catéchisé le peuple des alentours, donnant une plus grande extension à leur zèle, ils se livrèrent à l'exercice des missions et firent éprouver les effets de leur charité par tout le grand-duché. Ils ont jusqu'ici arrosé de leurs sueurs jusqu'à onze ou douze des principales villes, sans compter un bon nombre de bourgades et autres localités moins importantes, où ils continuent sans relâche leurs travaux. Tels sont les fruits qu'ils en recueillent, qu'il faudrait un volume pour décrire tous les faits particuliers , les conversions de pécheurs endurcis, les restitutions importantes, les réconciliations entre ennemis, les haines calmées, et autres résultats obtenus ; le bien est si général aujourd'hui, on est si édifié partout de la bonne odeur de... (Le reste manque dans le manuscrit).
FONDATION DE LA SOLITUDE DE L INCONTRO. GENRE DE VIS qu'on Y MÈNE.
1. La vie retirée dont notre Serviteur de Dieu, frère Bonaventure, s'était formé l'idée, n'était point contraire au zèle pour le salut des âmes, comme on vient de le voir : il eut soin que ses religieux se conformassent aux sentiments de leur saint Fondateur, de qui il est écrit : Non sibi soli vivere, sed aliis proficere vult Dei zelo ductus. A la vérité, son intention ne fut point que les frères Récollets consacrassent tout leur temps à la recherche des âmes, au détriment de leur propre perfection ; mais il voulut voir régner dans leurs maisons cet heureux mélange de vie active et de vie contemplative, que notre séraphique Père apprit du Rédempteur lui-même. En effet, Jésus-Christ fuyant la foule se retirait de temps en temps dans le désert, ou sur les montagnes solitaires, d'où il descendait ensuite pour converser avec les hommes; afin de nous enseigner que c'est dans cette alternative de vie solitaire et d'application aux œuvres de zèle extérieures que réside la plus haute perfection à laquelle on puisse aspirer en cette vie. Voilà pourquoi notre sage Instituteur voulait que ses religieux, de temps en temps, se retirassent dans la solitude pour y vivre uniquement occupés d'eux-mêmes, et qu'après avoir gagné à Dieu les âmes égarées dans le monde, ils missent la leur en sûreté et s'appliquassent sérieusement, dans un religieux etprofond silence, à leur propre perfection, en faisant au moins deux fois l'an les exercices
DE LA SOLITDDE DE i/lNCONTRO. 399
spirituels. C'est dans ce but qu'il tâcha d'obtenir l'ermitage de Saint-Ange dans la Sabine, et qu'il y fonda un petit couvent, qui devait être le lieu de retraite des Récollets, en sorte que ces religieux pussent commodément s'y occuper d'eux-mêmes avec Dieu seul.
2. Voilà aussi l'unique but qu'ont eu les religieux du couvent de Florence en fondant leur solitude, je veux dire de se conformer à l'idée de leur Instituteur. Ayant obtenu en 1712, le 7 du mois d'août, le couvent de Prato pour leur servir de noviciat, et les deux familles s'étant accrues considérablement, les plus zélés désiraient un lieu où ils pussent plus convenablement satisfaire leur ferveur, en se livrant à une pénitence plus austère et à une pauvreté plus rigoureuse, et, par une séparation totale du monde, vaquer uniquement à la contemplation, afin de rentrer ensuite dans leurs couvents, animés d'une nouvelle ardeur, et pleins de zèle pour le salut du prochain. Le Seigneurne tardapoint à exaucer leurs désirs. En 1716, on leur offrit l'ermitage de Sainte-Marie de l'Incontro, a cinq ou six milles de Florence. Ce lieu avait été sanctifié jadis par la présence du bienheureux Gérard, un des premiers tierçaires de l'Ordre, qui s'y transportait chaque nuit pour y vaquer à l'oraison. C'est une montagne fort élevée et d'un aspect sauvage : éloignée du bruit et du tumulte des hommes, elle ressemble à un véritable désert et inspire tout à la fois l'horreur et le recueillement. Ce fut donc sur la cime de ce mont, où il existait encore une petite église avec son ermitage, qu'après avoir obtenu les autorisations nécessaires de la sacrée Congrégation des évêques et réguliers, ainsi que de l'archevêque de Florence, on commença, le 2 avril de l'année 1716, la construction de la Solitude. On avait pris possession du lieu, le 25 mars précédent, jour de l'Annonciation. La joie des religieux fut grande, lorsqu'ils entrevirent le moment où il leur serait donné
de se livrer à une vie plus pauvre et plus pénitente ; aussi, quoique, dans la nuit du jour où ils devaient partir de bonne heure du couvent de Florence, pour aller célébrer la première messe dans l'église de l'ermitage, une neige abondante eût recouvert toute la montagne, il n'y en eut pas un seul qui ne voulût faire le pieux pèlerinage, malgré le surcroît de difficultés qu'il présentait en pareille circonstance; tous, nu-pieds, marchèrent à travers la neige, comme s'ils se fussent promenés sur un gazon fleuri, en chantant les louanges du Seigneur. Arrivés sur les lieux, ils émirent leurs idées touchant les cellules et les autres pièces indispensables à construire, et c'était à qui proposerait tout ce qu'on peut imaginer de plus pauvre et de mieux adapté à la vie austère qu'on voulait pratiquer dans cette solitude. Enfin il fut résolu que les cellules des solitaires seraient au nombre de huit seulement, et qu'il y en aurait quatre de plus pour loger les religieux étrangers, ainsi que les supérieurs lorsqu'ils seraient en tournée de visite ; que les petites cellules des solitaires n'auraient que cinq palmes romaines de large, huit de long, et neuf de haut, de façon qu'en étendant les bras on pût toucher à la fois les murailles latérales opposées et qu'en les élevant on atteignit à la toiture, qui était faite de simples roseaux ; — que les murailles ne seraient pas crépies, mais qu'on les laisserait brutes, afin que tout respirât l'austérité et la pauvreté ; — que les portes des petites cellules n'auraient que deux palmes en largeur et six en hauteur, et les fenêtres une demi-palme de large et un peu plus d'une palme de haut; — que dans ces petites cellules on ne pourrait avoir que deux planches, larges de deux palmes et demie pour servir de lit, avec un morceau de bois brut en guise d'oreiller, et quelques couvertures de laine pour se préserver du froid; trois images de papier fixées à la muraille, une tête de mort, et quelques
DE LA SOLITUDE DE l/lNCONTRO. 401
livres spirituels, avec une petite lampe, et pas autre chose ; — que les dimensions des autres pièces du couvent seraient réglées d'après celles des cellules; — qu'en un mot l'on prendrait modèle, pour l'exiguité des proportions, comme pour le reste, sur le premier couvent que fit construire le glorieux saint Pierre d'Alcantara, qui n'eut en vue que le strict nécessaire et rien de plus, et qu'il ne serait jamais permis, dans la suite, de modifier les constructions ; afin que les solitaires imitassent le mieux qu'ils pussent les saints exemples que nous ont laissés, en divers lieux, l'illustre patriarche saint François et ses fervents compagnons.
3. C'est sur ce plan, si pauvre et si restreint, que fut entreprise la construction de la Solitude ; elle s'acheva avec les aumônes de divers bienfaiteurs, recueillies par un pieux gentilhomme, qui a bien mérité de l'Institut. Le 23 mai 1717, jour où tombait la fête de la très sainte Trinité, on commença à y mener la vie solitaire. Grand fut le bonheur des religieux qui, les premiers, en firent l'essai ; car lorsqu'ils se trouvèrent réunis pour la conférence spirituelle dans la petite pièce destinée à cette fin, et que le père Président leur eût ordonné de manifester ce qu'ils éprouvaient, l'esprit de Dieu se répandait avec une telle abondance dans l'âme de ces pieux solitaires, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes et se confessaient indignes d'habiter dans ce saint lieu, le regardant comme un présent qui leur était fait par leur saint fondateur, pour les mettre à même d'observer la règle avec toute la perfection possible, eu égard à leur faiblesse. Et, en effet, quoique les constitutions à garder dans cette solitude prescrivissent de grandes austérités, néanmoins, ayant été soumises au vote secret dans les deux couvents, elles furent acceptées à l'unanimité; elles reçurent d'ailleurs l'approbation du reverendissime père Commissaire-Général, et la bénédiction du Souve-
rain-Poniife Clément XI, d'heureuse mémoire ; ce pape les eut plusieurs jours entre les mains, et tandis qu'il les lisait, il ne pouvait retenir ses larmes : il applaudit extrêmement à ce plan de vie, qui réalisait, selon lui, l'idéal d'un véritable frère mineur. Nous n'omettrons pas, pour l'édification du lecteur, d'indiquer brièvement les points les plus essentiels qui y sont contenus.
4. La Solitude ayant été érigée afin que les religieux, au moyen d'une contemplation continuelle, pussent vivre unis au souverain Bien, il a été établi qu'on passerait neuf heures au chœur, tant en oraison mentale qu'en prières vocales. Cela s'entend en règle générale : mais telle est la ferveur des solitaires, que tout ce qui leur reste de temps libre après les exercices communs est consacré à Dieu : les uns s'adonnent à la méditation ou à la lecture de livres spirituels, les autres se retirent dans les ermitages du jardin pour laisser leurs cœurs s'épancher devant Dieu en ferventes aspirations, qui leur adoucissent les rigueurs de la pénitence ; en sorte que ce sanctuaire est pour tous comme un paradis sur la terre.
5. Leur nourriture consiste en herbages, légumes et fruits. La chair, le poisson, les œufs, le laitage de toute espèce, leur sont interdits, excepté les jours de Noël, de Pâques, et de la Pentecôte, ainsi que le jour de la fête de leur saint Patriarche, où les œufs et le laitage sont permis. Hors ces jours-là, ils ont le matin deux portions, une d'herbes et l'autre de légumes, si ce n'est que les jours de fête, au lieu de légumes, on a coutume de leur donner du riz ou autre chose semblable; le soir, quand ce n'est pas jeûne, une seule portion, consistant en une salade, ou autre chose semblable venant du jardin. Mais il y a peu de jours exceptés du jeûne ; car ils observent neuf carêmes par an, comme le faisait le glorieux patriarche saint François, d'après ce qu'on lit
DB LA SOLITUDE DE L'iNCONTRO. 403
dans sa vie, telle qu'elle est retracée par le légendaire détaillé des Franciscains, en sorte que le nombre de jours où l'on n'est pas censé jeûner ne s'élève qu'à quinze ou seize environ par an ; or, pendant ces carêmes, la collation du soir se réduit à un morceau de pain et quelques fruits.
6. Chaque nuit sans exception, ils se donnent la discipline, quelle que soit la solennité du jour, et ils récitent les prières accoutumées si posément, qu'ils y mettent presque une demi-heure. Ils vont toujours nu-pieds, et prennent leur repos sur deux planches étroites, n'ayant pour oreiller qu'un morceau de bois, comme il a été dit plus haut.
7. Pendant tout le temps qu'ils sont en solitude, ils observent une stricte clôture, sans jamais sortir de l'enceinte du couvent. Il ne leur est permis de parler, ni d'écrire à personne, si ce n'est aux supérieurs, ou dans le cas d'urgente nécessité.
8. Le silence est observé avec une telle rigueur, qu'excepté le cas où il est impossible de se dispenser de parler sans préjudice grave pour l'âme ou pour le corps, ils ne parlent jamais, non seulement avec les personnes du dehors, qu'ils ne voient point, mais même entre eux, si ce n'est quand ils se confessent, ou qu'ils sont en conférence spirituelle, ou qu'ils disent leur coulpe au réfectoire. S'ils ont besoin de quelque chose, afin d'épargner les paroles même avec le supérieur, ils ont de petits cartons suspendus à la porte de leurs cellules, qui indiquent par écrit ce qu'ils ont ordinairement à dire ou à demander; ils mettent en évidence l'un ou l'autre de ces cartons, pour avertir le président, ou ils lui écrivent un billet, ou enfin ils se font entendre par signes, de manière à ne pas rompre le silence, ni troubler la paix profonde de cette solitude.