‹ Œuvres complètesChapitre 70 sur 155 · A MADAME LA DUCHESSE ACQUAVIVA STROZZI, A ROME · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE ACQUAVIVA STROZZI, A ROME

Derniers conseils pour la reine Marie Clémentine d'Angleterre. — Demande de brûler toutes ses lettres. — Consolations.

Jési. le 19 janvier 4735.

Madame,

Que la grâce de l'Esprit saiot soit avec voas.

Je viens m'entretenir avec Votre Excellence, pour la consoler et me consoler en même temps, de la fatale nouvelle que frère Etienne m'a donnée au sujet de notre bonne Reine. Ah ! de quelle douleur mon cœur a été percé ! Je me disposais précisément à répondre à une de ses lettres, où elle me découvrait les angoisses qu'elle éprouvait par suite de l'indiscrétion du sujet en question; elle m'exposait le fait en détail, jusqu'à me dire qu'elle s'était soulagée en pleurant amèrement, et elle voulait savoir si je jugeais bon qu'elle choisit pour directeur l'autre sujet que vous savez. Voilà les cilices et les disciplines que le monde suppose avoir été la cause de la maladie précipitée de cette excellente princesse : ce sont les déboires continuels qu'elle a essuyés, et qui ont été une bien lourde croix pour cette âme; mais en toutes choses il faut adorer la conduite de la divine Providence2.

J'ai maintenant une faveur à réclamer de Votre Excellence. Si cette lettre arrive à temps, c'est-à-dire avant qu'elle ait rendu le dernier soupir, veuillez lui

(1) 61e de l'édit. ital.

(2) Voyez l'appemlice V.

dire que si je ne lui ai pas répondu sur-le-champ, c'est que je voulais le faire avec plus de calme et d'une manière plus satisfaisante pour elle ; que j'étais d'avis qu'elle s'adressât au second confident et lui ouvrît son cœur, que s'il y avait quelque chose qu'elle ne jugeât pas bon de dire au premier, qu'elle le confiât sans crainte au second, que pour sa plus grande consolation elle se confessât aussi à ce dernier, attendu que cette liberté s'accorde même aux religieuses les plus austères; qu'enfin elle ne doute pas le moins du monde que tout ce que je lui écris, ne soit juste et raisonnable. En second lieu, qu'elle ne se trouble pas et ne se laisse pas aller à la défiance ; que si l'heure est venue, elle s'en aille à son Dieu avec amour, qu'elle croie qu'il lui a pardonné tous ses péchés et qu'il veut la récompenser de son bon cœur et de sa bonDe volonté; qu'elle se garde des vaines frayeurs, qu'elle dilate au contraire son cœur par l'amour, et dise souvent, au moins de cœur : « Mon Jésus, miséricorde ! » Dites-lui que je la recommande à Dieu jour et nuit, et que si Dieu l'appelle à lui, toutes les messes que je célébrerai pendant un an, étant en mission, je les appliquerai pour le repos de son âme.

Voilà ce que voua aurez à lui dire, si ma lettre arrive à temps. Je pense à une autre chose, c'est que, si jamais elle avait conservé les lettres que je lui ài écrites, vous vous les fassiez remettre toutes; parce que dans quelques-unes, en parlant du premier confident qui lui avait causé de la peine, je la consolais ; et je ne voudrais pas que ces lettres fussent vues par d'autres que par Votre Excellence. En outre, l'excellente princesse ne souffrait pas que je lui donnasse le titre de Majesté, et voulait que je l'appelasse ma fille : celui qui ne sait pas tout, en serait peut-être étonné. Faites en sorte, pour l'amour de Dieu, si c'est possible, d'avoir ces lettres ; dans le vie s. h. 37

cas où elle fût déjà morte, vous pourriez, sauf meilleur avis, vous concerter avec M. Félix Bomblé, afin qu'il fasse toutes les diligences convenables pour les recouvrer. Après tout, si la chose est impossible, nous nous en remettons à la garde de Dieu.

Et puis si le Seigneur l'avait déjà appelée à lui, que Votre Excellence se console ; car cette mère que vous aviez en elle sur la terre, vous l'aurez au ciel. Soyez assuré de son salut; car pour moi, qui connais son intérieur, je vous dis que c'était une sainte âme. Tâchons d'imiter ses belles vertus, et d'être préparés comme elle lorsque notre tour arrivera. Si Votre Excellence daigne me répondre, qu'elle remette la lettre à frère Etienne : elle me sera envoyée en toute sûreté. En finissant, je vous laisse dans les plaies sacrées de notre bon Jésus, et je suis avec respect,

De Votre Excellence,

Le très humble et très dévoué Serviteur,

Fr. Léonard de Port-Maurice, Missionnaire de l'ordre des Récollets.

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