‹ Œuvres complètesChapitre 72 sur 155 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

A MADAME LA DUCHESSE ACQUAVIVA STROZZI

Eloge de la Reine. — Réflexions, exhortations. — Il se félicite que ses lettres aient été brûlées.

Mont-Robert dans la Marche, le 3 février 4735.

Loué soit notre bon Jésus!

Que la grâce de l'Esprit saint soit dans votre cœur.

Je vous écris précisément comme je le faisais à notre bonne Reine. Les honneurs qui lui ont été rendus adoucissent la peine que j'ai ressentie en la perdant; il faut maintenant que vous et moi nous profitions de si beaux exemples. Le monde admire les vertus extérieures de cette sainte âme, sa vie pénitente, sa modestie, son amour de la retraite, sa conduite exemplaire ; mais frère Léonard admire surtout ses vertus intérieures, son détachement absolu des créatures, son désir de souffrir, non seulement les infirmités du corps qu'elle appréciait comme des trésors, mais beaucoup plus encore les peines de l'esprit ; car il est très certain que Dieu a voulu la crucifier intérieurement et extérieurement. De là procédait son union intime avec Dieu, et cet amour ardent qui tenait son cœur dans un mouvement perpétuel et rendait inutiles tous les soulagements qu'on procurait au corps ; de là surtout cette paix intérieure qui lui faisait goûter ici-bas un paradis anticipé. Aussi je tiens pour certain qu'elle est déjà en possession de Dieu, et si jamais elle a été en purgatoire, pour avoir excédé

(l)63e de l'édit. ital.

438 CORRESPONDANCE l)E SAINT

un peu en sévérité contre elle-même, je dis que saint François de Sales, le jour de sa fête, où je célébrai et fis célébrer mes compagnons pour le repos de son âme, la porta avec lui en paradis; car elle était sa fille bienaimée. Je continuerai pendant une année entière à lui appliquer toutes les messes que je célébrerai en mission, mais conditionnellement, espérant qu'elle n'en a pas besoin. Elevons, s'il en est ainsi, notre cœur vers Dieu, et efforçons-nous de l'aimer comme l'aimait cette sainte âme, mais avec une ferveur extraordinaire, car le temps est court, et comme on le voit clairement, tout finit, tout s'évanouit; laissons donc tout, pour trouver tout en Dieu ; une belle maxime qui nous y aidera, c'est celle qui était familière à notre Reine : Quod œternum non est, nihil est; « Ce qui n'est pas éternel, n'est que pure vanité. » Ayons les yeux fixés sur ce qui ne finit jamais, et nous mépriserons facilement les frivoles apparences d'ici-bas ; et grâce à ce mépris et à ce détachement des choses temporelles, nous nous unirons à notre Bien éternel, dont je voudrais voir votre âme tendrement éprise. Je ne manquerai pas de vous seconder autant que je le puis, bien que mes occupations me laissent peu de temps libre ; mais je me ferai une consolation de vous écrire quelquefois, parce que je m'imaginerai écrire à notre bonne Reine.

Je suis bien aise que nos lettres aient été brûlées, pour les motifs que je vous ai dits.

Je me confirme de plus en plus dans la persuasion que cette sainte âme était ornée de toutes les vertus, particulièrement de la prudence, qui est le sel de toutes les autres.

Saluez de ma part la Mère abbesse de Sainte- Cécile, et consolez-vous ensemble ; aimez-vous comme deux bonnes sœurs, et tâchez d'imiter les exemples de la sainte Mère.

•Je ne metends pas davantage pour le moment, mais je vous promets de vous recommander à Dieu tous les matins à la sainte messe; je vous traiterai de la même manière que je traitais ma première fille. En finissant, je vous laisse dans les plaies sacrées de Jésus. Vive Jésus!

Votre très affectionné en Jésus-Christ,

Fr. Léonard.

JACQUES III, ROI D'ANGLETERRE, AU TRÈS RÉVÉREND PÈRE LÉONARD, MISSIONNAIRE.

Témoignages d'estime, de confiance, de reconnaissance et d'amitié.

Rome, le /S février i 755.

Mille remercîments à mon très estimé Père Léonard, pour sa lettre du premier de ce mois. J'avais toujours intention de vous écrire depuis la perte que j'ai faite, mais le temps m'a constamment fait défaut. Cependant je n'ai pas omis de brûler, sans la lire, une de vos lettres qui fut trouvée avec d'autres papiers sous l'oreiller de la Reine, quand elle est morte.

Tout ce que vous m'en dites me procure une grande consolation. Elle était sans nul doute mûre pour le ciel, où j'espère qu'elle obtiendra de Dieu ce que son âme désirait. J'aurais beaucoup de choses à vous dire, et sur elle, et sur moi, mais je n'aime pas à confier quoi que ce soit au papier, d'autant plus que j'éprouve

beaucoup de peine à écrire de ma propre main. C'est pourquoi je suis vraiment impatient de vous revoir, tant pour recevoir consolation et secours de vos renseignements et de vos bonnes paroles, que pour vous informer moi-même de quelques circonstances qui sont pour moi et seront aussi pour vous un sujet de consolation en ce qui concerne la Reine. Je vous prie de me faire savoir quand je puis espérer de vous revoir dans nos parages.

Je vous suis très obligé des prières faites pour l'âme de la Reine et de la part que vous voulez bien me donner aux vôtres, dans lesquelles j'ai une grande confiance, comme j'aurai toujours pour votre personne la plus sincère amitié.

Jacques, Roi.

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