‹ Œuvres complètesChapitre 74 sur 155 · AU PÈRE PIERRE DE VICOVARO, RÉCOLLET · texte numérisé non relu

AU PÈRE PIERRE DE VICOVARO, RÉCOLLET

Réconciliation exemplaire. — Menaces du Saint vérifiées miraculeusement. — Bel exemple d'humilité.

[Caprarola], le iO décembre 17SS.

Loué soit notre bon Jésus !

Le bon Dieu a béni la mission d'Orviéto. Au commencement nous rencontrâmes de l'opposition à cause des différends qui existent entre l'évêque et le chapitre. Les chanoines protestèrent qu'aucun des missionnaires qui s'étaient présentés jusqu'ici n'ayant réussi à leur faire demander pardon, ils entendaient le faire beaucoup moins encore dans cette mission. Mais dès le premier sermon, Dieu toucha leur cœur, et l'on vit une componction universelle; au second sermon, je dis que Dieu avait plusieurs sortes de châtiments à sa disposition, tels que la guerre, les tremblements de terre, etc.; et deux jours après survint le tremblement de terre : ce fut une secousse salutaire qui les renversa tous ; ils le

(1) 4 e de l'édit. ital.

regardèrent comme miraculeux, parce qu'on n'éprouva rien ailleurs qu'à Orviéto. A la première procession de pénitence qui se fit sous le vaste dôme, tenant une tête de mort à la main, je leur dis que quelqu'un mourrait subitement; deux jours après un riche marchand tomba mort dans l'église même, sans avoir le temps seulement d'invoquer le nom de Jésus. On fut d'autant plus épouvanté de cet événement tragique qu'on apprit en même temps ce qui venait d'arriver à Castel Giorgio, où la mission avait eu lieu auparavant : un débitant de boissons, voyant ses habitués faire défaut, chercha à les attirer par l'appât du jeu de cartes, que j'avais sévèrement condamné. Sa femme le gronda en l'invitant à se souvenir de ce qu'avaient dit les missionnaires; celui-là répondit d'un ton de mépris : « Les missionnaires, les missionnaires; » à ces mots, il tomba raide mort, et son cadavre rendit des matières si fétides, qu'il empestait tout le voisinage. Ces accidents répandirent une telle consternation dans cette ville, que personne ne manquait au sermon, et ceux qui ne voulaient pas réclamer la miséricorde divine se débattaient en désespérés.

L'évêque donna le bon exemple : il assista à la procession de pénitence, pieds nus, la corde au cou, et la couronne d'épines sur la tête. Au beau milieu du discours, il monta sur l'estrade et demanda pardon à tout le peuple, et en vérité il attendrit tout le monde. Au sermon sur la sainte Vierge, il alla publiquement dans l'église baiser les pieds à tous les chanoines ; les chanoines à leur tour allèrent s'humilier devant lui, et toutes les difficultés qui les divisaient se sont arrangées. Après cela, on a fait merveille pour tout le reste. Le sermon sur le purgatoire a rapporté cent cinquante écus1 pour les pauvres âmes souffrantes; et c'est prodi-

(1) Plus de 800 francs.

gieux, la ville étant fort pauvre. Ils ont porté notre Madone en procession avec une pompe extraordinaire. Tous les chefs de famille s'étaient fait faire chacun une grande croix qu'ils portaient également à la procession ; on ne pouvait se défendre d'une profonde émotion en voyant cette forêt de croix. Concluez de tout cela quels durent être les fruits au confessionnal. Les Jésuites sont venus me remercier, et les religieux des divers Ordres assistèrent à la procession en l'honneur de notre Madone, que vous n'avez pas vue, mais qui est très belle.

Je vous écris à la hâte, en dérobant le temps; car ici, à Caprarola, on a plus à faire qu'à Orviéto, le peuple étant facile à émouvoir. Dans les processions de pénitence, il était impossible de prêcher ; car ce n'était pas pleurer qu'ils faisaient, mais hurler. On fait bonne récolte; tous se convertissent, excepté Marc.

Vive Jésus!

Le treize, aura lieu la bénédiction; on ira ensuite à Civita-Castellana, et de là à Ci vita- Vecchia. Envoyez les lettres au couvent de Saint-Bonaventure, à Rome.

Fr. Léonard.

A MADAME LA DUCHESSE STROZZI

Il lui demande d'assister à la vêture d'une sœur converse. Savoir souffrir.

Civita- Castellana, le 27 décembre 4735.

Madame,

Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.

Si notre bonne Reine était en vie, et que je lui demandasse la faveur que je vais solliciter de Votre Excellence, je suis très sûr que je l'obtiendrais sur-lechamp. Mais puisque Mme la duchesse Strozzi tient pour moi la place de la Reine, comment pourrait-il se faire que je ne l'obtinsse pas d'elle également? Cette faveur, c'est que Votre Excellence veuille bien assister à la vêture d'une pauvre sœur converse, ainsi que le désire frère Etienne. Bien plus, en d'autres occasions semblables, rendez- vous sans vous faire trop prier, Madame, tant à cause du bon exemple qui sera donné au monde, que pour le profit que vous en retirerez; car vous entrerez en participation de tout le bien que fera celte religieuse pendant sa vie. D'ailleurs, raison de plus, vous portez quelque affection spéciale à ce monastère de Saint-Jacques, où il y a beaucoup de religieuses animées d'un bon esprit. Je ne crois pas que notre Clémentine soit inférieure aux autres; dites-lui que je prie pour elle et que je désire qu'elle soit, non seulement bonne, mais sainte.

(1) 65e de l'édit. ital.

Après cette mission nous allons à Civita-Vecchia, et de là à Rome, où nous nous concerterons sur divers objets.

A Caprarola, nous avons été logés dans le palais où ces deux personnages ont été en villégiature. Oh ! que je les ai recommandés à Dieu! On a besoin de lumière, car on traîne, on marche dans l'obscurité; que Dieu nous envoie ce rayon de lumière, afin que nous ne nous trompions pas de route. Pour nous, entre temps, ne manquons point d'être fidèles à ce Dieu si bon, en tâchant de croître de plus en plus dans la perfection ; car dans les voies de Dieu qui n'avance pas recule, et pour avancer il faut se faire violence et souffrir quelque chose. Mais ce denier de souffrance est précisément celui qu'on ne veut pas dépenser ; on souffre tant pour contenter ses petites passions ! et quand il s'agit de les vaincre, nous ne voulons pas remuer un doigt, nous ne voulons pas supporter la plus petite incommodité. Quelle misère! Réveillons -nous de grâce. Je vous recommande à Dieu, et en ce moment même je vais dire la sainte messe, et je vous déposerai dans le côté sacré de Jésus.

Je suis,

De Votre Excellence,

Le très affectionné en Jésus-Christ,

Fr. Léonard.

Page 1