XXVI
A LA MÊMK.
Excellence de la soumission à la voloDte de Dieu. — Utilité des peines intérieures — Recommandation au cardinal Aequavi7a, frère de la duchesse.
Du couvent de Saint- François -du- Mont , à Florence,
le 17 mars 1 738.
Madame,
Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.
En réponse à votre estimable lettre, je vous dirai que
(1) 70e de l'édit. ital.
j'ai éprouvé un sensible déplaisir en apprenant la mort de votre gentilhomme; je ne manquerai pas de lui faire, dès ce soir, l'application de l'indulgence plénière. Après tout, les malheurs sont toujours près de nous, et il faut s'en remettre aux dispositions de la divine Providence.
Quant à ce qui concerne votre tante, religieuse dans le monastère d'Analetta, l'agent de M. le Prince est déjà venu me mettre au courant de tout, et j'ai envoyé notre quêteur lui dire de se tenir prête pour samedi prochain, que j'irai la consoler. Entre temps, veuillez saluer de ma part bien cordialement M. le Prince ainsi que Mme la Princesse; je ne manquerai pas de les recommander à Dieu pour qu'à la fin ils se sauvent; car tout le reste n'est qu'une fumée qui s'évanouit en l'air : Quod œternum non est, nihil est; « Ce qui n'est pas éternel, n'est que vanité. »
Je suis bien aise que la jeune personne de Pérouse soit satisfaite. Pour ce qui est du restant de la dot, c'est l'affaire de Mme Capizucchi, qui est venue me trouver et s'est offerte d'elle-même; je veux dire que cette charge n'incombe pas à Votre Excellence; si vous pouvez y aider en quelque chose sans vous gêner, fort bien; sinon, laissez faire cette Dame.
Ce qui m'a consolé ensuite souverainement, c'est d'apprendre la bonne résolution que vous avez formée de faire tout ce que vous saurez être la volonté de Dieu, c'est là la crème de l'amour de Dieu, la fleur de la charité, et la source de tous nos mérites. Conservez précieusement ces bons sentiments, ne les laissez pas s'échapper de votre cœur; faites-en l'application aux cas particuliers, si fréquents, où l'amour-propre est contrarié. Car tout ce qui arrive, excepté le péché, est ordonné par la providence amoureuse de notre Dieu. Que sa très aimable volonté s'accomplisse donc en dépit VIE s. l. 39
de nos répugnances, et voilà que nous nageons dans un océan de paix. — Quant aux distractions, aux aridités et autres choses semblables, elles vous sont plus nécessaires que le pain quotidien. Dieu veut que vous les ayez; il sait que sans cela vous seriez une petite vaniteuse, une dévote superbe qui lui occasionnerait mille dégoûts. De cette façon, au contraire, tenant la tête basse et vous reconnaissant pour ce que vous êtes, vous arrivez à plaire à Dieu d'autant plus que vous vous déplaisez davantage à vous-même.
Mais ici je sens un remords de conscience; car tandis que je vous prêche, je devrais me prêcher moi-même, moi qui en ai tant besoin. Jusqu'ici j'ai été accablé de besogne, à cause que la moisson des missions continue toujours; mais la semaine prochaine, j'irai à la Solitude pour faire la mission à frère Léonard. Je vous prie pour l'amour de Dieu de me recommander instamment, afin que je me convertisse une fois tout de bon, que je me décide à être fidèle à Dieu et à observer tant de résolutions que j'ai prises; j'ai confiance dans vos prières.
Avant de finir, je dois vous notifier comme quoi l'éminentissime cardinal, votre frère1, a influencé le pape pour que le père Félix de Rome, qui me voulait provincial, fût nommé Vice-Commissaire général de
(1) Le cardinal Acquaviva, de la famille des ducs d'Atri, originaire de Naples. Il fut vice-légat de Bologne en 1721, puis transféré au gouvernement d'Ancóne — Benoit XIII le nomma son chambellan, puis le fit archevêque de Larissa, et enfin majordome du palais pontifical. — Clément XII, en 1732, le créa cardinal du titre de Sainte-Cécile, et & raison de ses éminentes qualités, Philippe V, roi d'Espagne, et Charles III, roi des Deux-Siciles, le nommèrent leur ministre plénipotentiaire près du Saint-Siège. — Enfin en 1739, il fut promu à l'archevêché de Montréal. Il contribua beaucoup à l'élection de Benoit XIV (1740) qui l'honora d'une estime particulière, et mourut à Rome en 1747, à la suite d'une longue maladie. — Il était aussi Protecteur en titre de l'Institut dont le Saint était membre.
notre Ordre. Que Votre Excellence, la première fois qu'elle ira faire visite à Son Eminence, veuille bien lui suggérer de recommander à ce père nos deux couvents de Rome et de Florence, mais particulièrement celui de Florence, qui est éloigné de Rome, et où nous avons souvent besoin du Supérieur général ; que votre démarche soit efficace, afin que Mgr le cardinal nous le rende favorable, puisque c'est lui qui nous l'a donné; c'est d'ailleurs un religieux de mérite. Présentez en même temps mes humbles respects à Mgr le cardinal, que je ne manque pas de recommander à Dieu, afin que le Seigneur l'assiste en toutes choses.
Je vous laisse, en finissant, dans les plaies de notre bon Jésus, et je suis,
De Votre Excellence,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Fr. Léonard de Port-Maurice, récollet.