‹ Œuvres complètesChapitre 84 sur 155 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

A MGR CRESCENZI , NONCE APOSTOLIQUE PRÈS DU ROI TRÈS CHRÉTIEN, A PARIS.

Du projet de déclarer l'Immaculée Conception article de foi. — Le Saint insiste auprès du Nonce pour que celui-ci porte le cabinet de France à demander la définition dogmatique de l'Immaculée Conception. — Son plan pour l'exécution de ce dessein. — Assurances et pressentiments prophétiques.

Du couvent de Saint-Bonaventure, à Rome, le 31 mars 1740.

Monseigneur,

Que la grâce de l'Esprit saint soit toujours avec vous.

Au départ de Votre Excellence de Rome, je ne pus pas remplir mon devoir et vous souhaiter un heureux voyage, parce que je me trouvais en campagne, occupé à combattre contre l'enfer. Apprenant maintenant le bon accueil qui vous est fait à juste titre dans cette cour, j'en éprouve la joie la plus vive et je viens vous en féliciter. Mais je voudrais que Votre Excellence usât de ces heureuses dispositions à son égard, de manière à les faire tourner au profit de la religion, en tâchant de confirmer de plus en plus le Roi et la Reine dans leurs bons sentiments2, afin que la pureté de la foi se conserve intacte dans ce royaume. Je voudrais, quand vous aurez l'occasion de vous entretenir en particulier avec la Reine, que vous lui insinuiez la dévotion à l'Immaculée Conception de la très sainte Vierge Marie,

(1) 27« de l'ôdit. ital.

(2) Le roi de France était, à cette époque, Louis XV, et la reine était la vertueuse Marie Leczinska.

et que vous lui recommandiez, si elle veut voir le royaume heureux, son royal époux prospérer, et la succession se perpétuer dans la famille royale, d'être tendrement dévouée à l'Immaculée Conception, et de prendre à cœur, comme la chose du monde la plus importante, de la faire déclarer article de foi. Les choses sont en bon train et tout se dispose favorablement : déjà la couronne d'Espagne s'intéresse vivement à l'issue de cette cause; si cette religieuse reine s'employait pour que la France y concourût aussi et s'intéressât à cette grande affaire, la plus grande de toutes celles qui se traitent et se sont jamais traitées dans tous les cabinets et dans toutes les assemblées du monde, dites-lui de ma part qu'elle sera sauvée pour toute l'éternité, et que la couronne qui lui ceint le front icibas, couronne qui ne sera jamais, après tout, qu'une couronne de paille, parce que c'est une couronne d'un moment, se changera en un diadème de gloire qui la rendra heureuse pendant les siècles des siècles. — Faites les mêmes communications à l'éminentissime cardinal de Fleury, et dites-lui que si, avant de mourir, il veut voir le monde en bon état, la France heureuse, les hérésies abattues, les différends qui existent présentement entre les divers potentats de l'univers entier s'aplanir, il doit faire tous ses efforts pour que l'Immaculée Conception soit déclarée de foi; faites-lui entendre que le terrain est bien préparé, et que, pour faciliter l'exécution d'un projet si important, on a imaginé de réunir un concile général sans frais et sans que les évêques quittent leurs résidences : c'est de faire que tous les évêques, toutes les puissances, tous les chefs d'ordres, envoient leurs instances au nouveau pape1,

(1) Clément XII était mort le 6 février 1740; son successeur Benoît XIV fut élu la même année, mais il ne l'était pas encore à la date où cette lettre fut écrite.

à Rome, à l'effet d'obtenir cette grâce, et voilà que toute l'Eglise la réclame : or, ce plan commence déjà à se dérouler et tout se dispose bien1. La vérité, c'est que si Mgr le Cardinal met son talent au service de cette cause, je dis qu'on obtiendra le résultat tant désiré. Oh! alors, certes, Son Eminence pourra se reposer tranquillement; car la Reine du ciel, avec une politique de paradis, arrangera elle-même toutes les affaires de ce bas monde, et Son Eminence aura la satisfaction, après s'être acquis une gloire immortelle sur la terre, de se voir élevée à un poste bien plus éminent dans le ciel. Que Dieu m'accorde d'être témoin de cette gloire rendue à mon auguste Souveraine, et puis qu'il me fasse mourir.

Entre temps, que Votre Excellence déploie toutes les ressources de son esprit pour faire avancer l'affaire, et qu'elle la regarde comme la plus importante qu'il y ait à traiter dans cette nonciature; sa récompense auprès de Dieu ne sera pas mince.

Je vous remercie du texte de saint Thomas que vous avez puisé à la Bibliothèque royale.

Nous formons, frère Diego, moi et tous les amis, des vœux pour qu'un nouveau pape vous fasse bientôt revenir à Rome avec un costume différent...

Après Pâques, j'entre de nouveau en campagne. Les

(1) On ne peut s'empêcher de remarquer avec admiration que le plan exposé ici par saint Léonard, pour recueillir les suffrages de toute l'Eglise au sujet du dogme de l'Immaculée Conception, est exactement celui qui a été adopté, un sièi'le plus tard, par Notre Saint-Père le Pape Pie IX, à qui était réservée la consolation et la gloire de proclamer article de foi le précieux privilège de l'auguste Vierge.

Nous avions déjà tracé cette remarque, lorsque nous l'avons trouvée exprimée, en termes à peu près semblables, dans le savant ouvrage de l'évéque de Bruges [l'Immacuiée-Conception, toin. 2. page 330, au sujet de la lettre 66e, où le Saint reproduit le môme plan et les mômes pressentiments.

missions se feront à Narni, Gubbio, Nocéra, San-Sévérino, Lorette, Monte Filotrano, et La Matrice dans le diocèse d'Ascoli.

Je vous recommande et vous ferai recommander à Dieu sans cesse.

Si vous voyez le fils aîné de l'ambassadeur français à Rome1, qui est un saint ambassadeur, saluez-le affectueusement de ma part.

Je n'ai pas encore été cbez Mme votre mère, parce qu'en revenant à Rome, quelques petites pierres me sont entrées dans le pied; il a fallu couper dans les chairs, et voilà trois semaines que je garde le lit ; cependant le chirurgien de M. l'ambassadeur, qui me fait la charité de me visiter, dit qu'après-demain je pourrai sortir; dans ce cas, j'irai la féliciter. Vive Jésus !

De Votre Excellence,

Les très humble et très dévoué serviteur,

Fr. Léonard de Port -Maurice,

Missionnaire des M. 0. Récollets.

(1) Le duc de Saint- Aignati. — On cite an trait de sa piété dans la Vie, part. II, ch. 10. Page 325, et le Saint lui-même fait encore son éloge dans la lettre 34

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