COLONEL D'ARTILLERIE, A NAPLES
Naplei , le 27 jtàn 1^7.
Voila qui est bouffon : il me tient blocpié et me demande la paix; c'est l'assiégeant qui capitule. Vous allez voir, mon colonel , si je me pique de généiosité. Je ne demande pour moi que la levée de mes arrêts, et de passer à une autre armée; moyennant quoi je me dédis de tout ce que j'ai dit et écrit au général Dedon. Je ne plaisante point : je signerai qu'il est brave , qu'il l'a fait voir à Gaé'te , et que ceux qui disent le contraire en ont menti, moi le premier. Un démenti à toute l'armée , que voulez TOUS de plus , mon colonel? rédigez les articles et faitesmoi sortir. Prisonnier à Naples , il me semble être damné en paradis.
A M. LE GÉNÉRAL DEDON,
OMIMAKDAin' L'ARTILLERIE DE L'ARMÉE.
Najkles, le 39 juin 1807.
filOIT GÉMtEAI.,
J'ai eu le malheur de tous oflTenser, et je comprends qu'il est difficile que tous l'oubliez jamais. Quand même TOUS auriez la bonté de ne montrer aucun ressentiment de ce qui s'est passé , ma position n'en serait pas moins désagréable ici , où le moindre incident pourrait rallumer des passions plutôt assoupies qu'éteintes. Vous-même, mon général , ne sauriez conserver sous tos ordres un officier qui , doutant toujours de tos bonnes dispositions i son égard , n'apporterait au service ni confiance ni bonne volonté. Je vous prie donc , mon général , de m'obtenir du roi l'ordre que je sollicite depuis si long-temps , de me rendre à la grande armée.
En attendant Teffet de cette demande , Courier fit sa rentrée dau h bibliothèque du marquis Tacconi. Il y travaillait à la traduction des livres de Xénophon sur le commandement de la cavalerie et sur l'équitation. Cet ouvrage, entrepris dès
l*époque de son séjour à Plaisance , et plusieurs fois interrompu , fut à peu près terminé cette année à la fin de novembre. U n'a été cependant imprimé qu'en 1809 ji Paris.
Pour mieux comprendre les préceptes de son auteur sur l'équitation il en faisait l'essai par lui-même et sur son propre cheyal. Cdui-d, qu*il avait bridé et équipé à la grecque, n'était point ferré. Il le montait sans élriei*s , et courait ainsi dans les rues de Inaptes, sur les dalles qui forment le' pavé, k la grande surprise des autres cavaliers, qui n'y marchaient qu'avec précaution.
A M. DE SAraTE-€AOIX,
A PARIS
Naples , le juillet 1807.
MoKfflBDR , yoos TOUS mcMiaez de moi. Heopeusenient j'entends raillerie , et prends comme il faut vos douceurs. Oa si Yous parlez tout de bon, sans doute Tamitié vous «buse. Il se peut que je sois capable de quelqpie chose; mais cela n'est pas sAr comme il l'est que jusqu'à présent je n'ai rien £Biit.
Ce que je tous puis dire du marquis Rodio, c'est que sa mort passe ici pour un assassinat et pour une basse Teogeance. On lui en Toulait parce qu'étant ministre, et favori de la reine , il parut contraire au mariage que l'on proposait d'un fils ou d'une fille de Naples avec quelqu'on de la famille. L'empereur a cette faiblesse de tous les panrenus, il s'expose à des refus. Il fut refusé là et ailleurs. Le paurre Rodio , depuis pris dans un recoin de laGalabre , à la tète de -quelques insurgés j quoiqpi'il eût fait une bonne capitulation , fut pourtant arrêté , jugé par ope commission militaire 9 et , chose étonnante , acquitté. Il en écrivit la nouvelle à sa femme , à ses amis , et se croyait hors d'embarras, quand l'empereur le fit reprendre et rejuger par les mêmes juges , qui cette fois-
( 178) U le condamnèrent» Cela fit horreur à tout le monde , plus encore peat^4tre aux français qu'aux Napolitains. On le fusilla par derrière , comme traître , félon , et rebelle à son UgUime souverain, la trait tous paraît fort ; j'en sais d'autres pareils. Quand le général Y^^^ commandait à Liyoume , il eut l'ordre et Tezécuta , de £ure arrêter deux riches négociants de la Tille , dont l'un périt comme Rodio, l'autre l'échappa belle , s'étant sauvé de prison par le ttïoyen de sa femme et d'un aidenle^^amp. Le général fut en peine et fort réprimandé. Nous avons
vu ici un c^iitvier qui portait des lettres de la reine,
assassiné par qrdre , aea dépêches enlevées , envoyées à Paria. L'homsne qui fit le coup , ou du meina l'ordonna , je le vois tous les jours. Mais quoi ! à Paris même, pour avoir dea papiers j n'a*t-Qa pas tné- dans sa chambré un envoyé ow a^crétaire de je ne saia quelle diplomatie ? L'affaire fit du bruit.
Assurément, Monsieur» ces chQsesrU ne sont ni do siècle où nous vivons , ni de ce payansi. Tout otlm s'est pasaé quelque part au japon ou bien A Teoabeiuetiûa, et du temps de Cambyse. Je le dis av^c vous , les mœuxasont adoucies; Néron ne régnerait pas aujourd'huL Cependant , quand on veut être maître, . . , pour la fin k moyen. Miûtre et bon , maître et juste , oeis mots s'accotrdeiit^ils? Oui grammaticalement , coBoime honnête larron , éfuiti^ ble brigand.
Nous sommes fort tranquilles i Je passe ici mes jours » ces jours longs et brûlants ^ dans la bibliothèque du mar«
<]ai8| â tradaiie pour tous Xénophon , non Bans peine ; le texte est gâté. Ce Q^rquis yaut de l'or, c'est la perle des hommes : il a tons les livres possibles, j'entends tons ceux que tous et mçi saturions désirer. Xen dispose ; entre nous, quand que je serai parti, je ne sais qai les lira. Lui, ne les lit point; je ne pense pas qu'il en ait jamais ouyert un. Ainsi en usait Salomon ayec ses sept on huit cents femmes, les aimant par la vue il n'y touchait guère» sage en cela^surtout; peut-être .ausAÎ, comme Tacconi, les prêtait-il i fes amis.
Hais cette paix ne ser^ pa» longue. Tout tient au car* price de deux ou trois bipèdes sans plum^.qui se jouent de Tespèce humaine. Ceque je deviendrai , JQ le 9ais aussi penqae tous, Monsieur. J'ai cent projets et je n'en ai pas nu. le veux rester ici,, dans cette bibliothèque , je Tenx aller en Grèce. Je veux quitter monim4tier, je le nnx continuer pour avoir des mémoires quq j'jQn^pljOiici* rai quelque jour. Voilà une partie de mes idées : ce qu'il en sera est écrit aux ta|ilettes de Jupiter: Présentes, }e nons prie y mon respect à madame de Saii^te-Croix,^ et me c<^nserves une part dans- votre souvenir^
oeass^
OFÏIGŒR D*ARTILLE&lE , A AVERSA.
^Naplet, le juillet 1807.
J*AI rectt deax lettres de toi , une du 5 ^ Tautre du 8 ^ ta ne réponds point â la mienne d'un méêe fa m eirta, par laquelle je te priais de tâchet d'arranger mon compte avec Desgoutins (1). Ce compte me semble nn compte de jaif ; à dire vrai je n'y connais tien : il s'agit de change, et ce n'est pas mon fort que la banque.
Je suis fort aise que tu aies tu monsieur mon parent: je ne le connais pas et l'en aime bien mieux; ceux que je connais de ïnes parents , je les ai tous in saeeoûeia , et ils le méritent. S'ils pensaient, comme disait Lauzun, que j'eusse de l'argent dans les os , ils me les casseraient pour l'avoir. Je me sers d'eux fort bien cependant; quand j'en veux tirer quelqpie service, je leur mande que je vais mourir; je fais mon testament et aussitôt ils trottent. Ds sont tous plus vieux que moi et plus riches , mais quoi! la rage d'hériter. Ils ont eu bon espoir lorsque j'étais en Fouille; mes lettres arrivaient percées et vinaigrées, tu t'en souviens; et depuis , dans la guerre de Calabre ; alors
(1) Quartier-maitre du régiment.
ma succession était de l'or en barre. Aussi m'aimait^on fort; mais toujours un peu moins que si j'eusse été mort. Je conçois l'aversion des rois pour leur héritier présomptif. Dans le fait tout cela est mal réglé ; j'arrangerais les choses autrement si j'étais législateur. Les héritages se tireraient au sort, et de même les charges et les commandements; tout en irait bien mieux. Je te le prouverais si nous étions à nous promener à la Rubeisau (i), heu** renx temps !
Tu vois bien que je n'ai pas grand' chose à te marquer. Rien de nouveau; sinon que je quitte cette armée tout de bon; je t'ai conté cela dans une longue lettre à laquelle tu ne réponds guère. Je passerai à Milan. Je n'ai point encore mes ordres ; mais quand je les aurais , je ne me presserais pas; je me trouve bien ici , et si bien que peut être.... Enfin suffit. Tu peux m'écrire. Le fait est que je suis en paradis. Ce pays n'a point d'égal au monde. Il est cependant du bon ton de s'7 plaindre , et de regretter Paris.
tJn i^eui , qui qaand il vint n^ayait pas de souliers ,
roule carosse ici et trouve tout détestable. On ne vUqu'à Parié, où l'an passé peut-être il dînait à vingt sols quand
on payait pour lui; et le tout pour faire croire J'en
aurais trop A dire , boiia. Quand nous nous reverrons.
(1) A Strasbourg , i8o3.
A hiadaikie:
Naples, le 3 septembre 1807.
Vous devriez aOnger , Madame, â ce que je yous ai dit hier', et vous acmvenir un peu de moi. Je vdux que la chose en elle-même vous soit indifférente ; mais le plaisir de faire plai3ir 9. n'est-ce donc rien? Entre nons> allons, j'y .oonsens.... Gela ne tous fait ni chaud ni froid, ni I^ien ni ma|> plaisir ni peine ; belle raison pour dire non , qUand on tous prie. Fi! n'aTez-TOUs point de .honte de TOUS faire .demander deux fois des choses qui. coûtent si peu , comme disait Gaussin , et poi|r lesquelles , après lout^ TOUS n'aTez aucune répugnance?
Courier avait , depuis un mois , Tordre de quitter l'armée et d'aller joindre son régiment à Vérone. Mais au lieu de s'y rendre , il s'établit à Résina , près de Portici , pour terminer dans la solitude sa traduction de Xénopbon.Il y demeura deux mois , revint ensuite passer quelques jours à Naples , et partit enfin pour Rome dans les premiers jours de décembre.
A mADAME PIGALLE,
A ULLE.
Résina , près Portici , le i*' novembre 1807.
Vos lettres sont rares , chère cousine ; Yons faites bien , je m'y accontuinerais , et je ne poonais pins m'en passer. Tout de bon je suis en colâre : vos doncenrs ne m'apaisent point. Gomment , cousine , depuis trois ans voilà deux fois que vous m'écrivez! en vérité, mamseUe Sophie...« Mais qnôi ! si je vous querelle vous ne m'écrirez pins do tont. Je vous pardonne donc , crainte de pis.
Oui sArcDoient je vons conterai mes aventores bonnes et mauvaises, tristes et gaies , car il m'en arrive des nnes et des autres. LaUêêz-^funu fatre, cousine, on vofu en donnera de Umteê les façons. C'est un vers de La Fontaine ; demandez A Yoisard. Mon Dieu ! m'allez-vous dire , on a lu La Fontaine ; on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh ! bien pardon ; je disais donc que mes aventures sont diverses , mais toutes curieuses , intéressantes ; il 7 a plaisir A les entendre , et plus encore , je m'imapne, A vous les conter; c'est une expérience que nous ferons'su coin du feu quelque jour ; j'en ai pour tout un hiyer. J'ai de quoi vous amuser , et par conséquent vous plaire , sans vanité , tout ce temps-lA ; de quoi vous atten-
drir, yous faire rire, tous faire peur, tous faire dormir. Mais pour tous écrire tout, ah ! Traiment tous plaisantez : madame Ratcliff n y su£Birait pas. Cependant je sais que tous n'aimez pas à être refusée • et comme je suis complaisant, quoi qu'on en dise, Toici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire ; mais c'est du noir , prenez-y garde. Ne lisez pas cela en tous couchant , tous en réTcriez , et pour rien au monde je ne Toudrais tous aToir donné le cauchemar.
' Un jour je Toyageais en Calabre , c'est un pays de méchantes gens, qui^ je crois, n'aiment personne, et en Teulent surtout aux Français ; de tous dire pourquoi , cela serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort , et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'aTais pour compagnon un jeune homme d'une figure.... ma foi , comme ce monsieur que nous Times au Rincy; tous en souTenez-TOUs? et mieux encore peut-être , je ne dis pas cela pour tous intéresser, mais parce que c'est la Térité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices , nos chcTaux marchaient aTec beau-* coup de peine j mon camarade allant deTant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; dcTais-je me fier à une tête de Tingt ans? Nous cherchâmes , tant qu'il fit jour , notre chemin à traTers ces bois ; mais plus nous cherchions , plus nous nous perdions , et il était nuit noire quand nous arriTâ* mes prés d'une maison fort noire ; nous y entrâmes , non sans soupçon , mais comment faire ? Là nous trouTons
toute ime famille de charbonniers à table , où du premier mot on nous invita ; mon jeune homme ne se fit pas prier : nous Toilà mangeant et buvant , lui du moins , car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hâtes avaient bien la mine de charbonniers ; mais la maison , TOUS l'eussiez prise pour un arsenal ; ce n'étaient que fiisils j pistolets , sabres , couteaux , coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi; mon camarade j an contraire : il était de la famille , il riait , il eau-' sait avec eux ;. et par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi! s'il était écrit,..} il dit d'abord d'où nous venions , où nous allions , que nous étions Français ; imaginez un peu! chez nos plus mortels ennemis , seuls^, égarés , si loin de tout secours humain ! et puis pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre , il fit le riche , promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain , ce qu'ils voulurent. Enfin , il parla de sa valise, priant fort qu'on en eut grand soin, qu'on la mit au chevet de son lit ; il ne voulait point , disai^il, d'aatxe traversin. Ah! jeunesse! jeunesse! que votre âge est à plaindre! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne i ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse. Le souper fini on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas , nous dans la chambre haute où nous avions mangé ; une soupente élevée de sept à huit pieds , où l'on montait par une échelle , c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid, dans lequel on s'introduisait en rampant
SOUS des solives chargées de provisions pour toute Tannée. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi , la tête sur la précieuse valise; moi, déterminé i veiller , je fis bon feu , et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement , et je commençais à me rassurer, quand sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin , j'entendis audessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer ; et prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas , je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien enfin voyons^ fani^ les tuer iouê deu»? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.
Que vous dirai-je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre; à me voir, vous n*eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu! quand j'y pense encore 1.... Nous deux presque sans armes , contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais; m'échapper tout seul , je ne pouvais; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant coBime des loups.... \ En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un , et par la fente de la porte , je vis le père , sa lampe dans une main , dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte; il outrit \ mais , avant d'entrer il posa la lampe , que sa
femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait à yoîx basse , masquant avec ses doigts k trop de lumière de la lampe , doucement, va douee^ mêni. Quand il fut à l'échelle , il monte , son couteau dans les dents ^ et Tenu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte , d'une main il prend son couteau, et de l'autre Ah! cousine Il saisit im jambon qui pendait au plancher, en
coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme , la lampe s'en va , et je reste seul à mes réflexions*
Dès que le jomr parut, toute la famille , à grand bruit, vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger, on sert un déjeuner fort propre,' fort bon , je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait , dit notre hôtesse , emporter l'un et inanger l'autre^ En les voyant je compris enfin le sens de ces terribles mots : faut^ les tuer tous deux? Et fe vous crois, cousine , assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.
Cousine, obliger-moi; ne contez point cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle , et puis vous me le gâterez. Tenez, je ne vous flatte point; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi , sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes é faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenezdes sujets qui aillent  votre air, Psyché, par exemple.