‹ Œuvres complètesChapitre 35 sur 54 · A STRASBOURG · texte numérisé non relu

A STRASBOURG

Luceme , le aS août 1809*

UoirsiBUR et Madame, les maniiies d'epiftié que j'ai TtçaeB dt yroma i mon passage par yetre bonne viUe, me persuadent fae irons s^ez bien aises d'aToir de mes nou- TeUeSy e^ de saroir un peu oe qoe je deviens. En tow qnttaat j'aUai à Bâle ; je n'y TÎs que la maison fort inté^ ressante de M. Haas, auqael j'étais adressé par M. Letiaolt, i'oœasion qui se présenta de me rendre à Znridi d'une manière très-convenable à ma fortune (1), c'est-4dire presque gratis , me décida pour oe voyage. Ce ft^ U que je commençai à me trouver en Suisse , pays vraiment admiiable dans cette saison. La beauté tant vantée des sites £t sur moi l'effet ordinaire , me surprit et m'en-* dianta. H y avait là un prince russe avec sa femme et ses cnfints , to«s fort bonnes gens , quoique princes ; parlait français mieux que les nôtres, ce que vous croirec aisément. Leur connaissance que je fis me fut utile et agiéable. Nous vimes le lac en bateau > les environs en Toikire (où les voitures pouvaient aller), le reste à pied ;

(i) Ayec un commis-Toyageur de Sedan.

tout me convenait à cause de la compagnie ; on mangeait A creyeri on riait A n'en pouvoir plus i on causait gaiement. Xosai bien leur parler de leur vilain pays, dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses. Je fus ainsi deux jours avec eux sans m'ennuyer; après quoi toute cette famille , prince , princesse , petits princes y valets et servantes fort jolies , tout cela partit en trois carrosses pour les eaux de Baden , et partira peutêtre quelque jour en un seul tombereau pour la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis sans la leur communiquer.

Sur le lac , Dieu m*est témoin que je pensai â mes amis des bords du Rbin , vous compris et en tète, si vous le trouves bon , et voici comment j'y pensai tout natirellement : je regardais les eaux de ce lac transparentes comme le cristal , celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rbin. Vous vojex, Monsieur et Madame, comme mes pensées ^ en suivant l'onde fugitive, arrivaient doucement A vous. Les vôtres n*auraientelles pas pu remonter quelquefois le cours de l'eau? Cela n'est pas si naturel ; aussi n*osai-je m'en flatter.

Après le départ de mes Russes , je ne fus pas longtemps sans trouver nne autre occasion aussi peu oodtense qpM la pfemiàre pour venir A Luœrae, en reprenant ma direction vers llbdie. Arrivé dans cette viUe, je voulus, avant d'aller plus loin, reconnaître le pays, ou je vis beaucoup d^ombrages, point de vignes , des sapins et du tolé du midi un rempart de montagnes toujours couirrtt» de neipfrs* feu conclus que c*élail là un lien très-

propre à paaser le mois d'août, et l'asile qae je cherchais contre la rage de la canicule , comme parle Horace. Le hasard me fit connaître un jeune homme qui venait d*hériter d'une jolie maison de campagne sur le bord du lac, à demi-lieue de la TÎlle; noua allâmes ensemble la Toir , et sur l'assurance (ju'il me donna de n'jr jamais mettre le pied, j'y acceptai le logement d'où je tous écris, que j'occupe depuis tm mois, et que je compte occuper jusqu'au .mois de septembre , car je ne crois pas que lltalie, dans la partie où je veux aller ^ soit habitable avant ce temps.

Ma demeure est i xnh-côte , en plein midi , au dessus d^une Yallée tapissée de vert, mais d'un vert inconnu à vous autres mondains, qui croyez être à la cainpagne auprès des grandes villes. J'ai en face une hauteur qu'on appellerait chez vous montagne , toute couverte de bois , et ces bois sont pleins de loups dont je reçois chaque matin les visites dans ma cour , comme M. de Champcenetz recevait aea créanciers ; plus loin je vois dans les grandes Alpes l'hiver au-dessus du printemps , à droite d'autres montagnes entrecoupées de vallons , é gauche le lac et la ville , et puis encore des montagnes ceintes de feuillages et couronnées de neige. Ce sont li ces tableaux qu'on vient voir de si loin , mais aûxqueb nous autres Suisses nous ne faisons non plus d'attention qu'un mari aux traits de sa femme après quinze jours de ménage.

Quant d ma vie , j'en fais trois parts : l'une pour

manger et doimir , Tavtvt pour l# baiir et la prom^ nade , la Iroid^m^ ponr mes Tieilles études dont j'ai apporté 4'amplea matériaux. Le jardinier et sa femme qui me serrent n'eyitendent pas un mot de français : ainsi , j'observe sUrietement le silence de Pythagore et à peu près son régime, le ne vais jamais à la Tille, où je ne connais personne , et où je ne suis connu que des feipmes par une aventure assee df61e.

Je me i>aigne toi|s les jours dans le lac , et le plus souvent dans un endroit qui est un port popr les bateaux. Dimanche dernieri au soleil cou<diant, je m'étais dédbabillé pour me jeter i Teau. Les eaux de ces lacs , par parenthèse , sont soujours trés-froides ^ et le baptême n'en est que plus salutaiie. Mais on n'en use point ici I et je crois même qu'il n'y à personne dans tout le pays qui sache nager. Moi qui n^ai point d'autre plaisir, je m'en donne du matin au soir, et je m'en trouve très-bien ; j'avais donc défiitt ma toilette. Un bouquet d'aibres , une espèce de lisière de taillis le long du rivage, m'empêcha de voir quelques barques qui venaient côte i cAte prendre terre où j'étais , et qui , survenant tout à coup, me mirent au milieu de vingt femmes, dans le costume d'Adam avant le péché. Ce fut , je vous assure, une scène, non pas une scène muette, mais des cris , des éclats de rire ; je n'ouïs jamais rien de pareil ; les échos s'en mêlant redoublèrent le vacarme. Ces dames se sauvèrent où elles purent , et moi je m'enfuis sous les ondes , comme les grenouilles de La Fontaine.

Je tas prier les Nymphes de me cadm dans leurs grottes profondes» mais en vain. Il me fallut bient6t remettre le nés hors de l'eau; bief» les Luoemotses me connats* aent) et c'est peiit«-étre ce qui m'empécfae de leur faire ma cour.

Je corrige un Plutarque qu'on imprime à Paris. C'est un plaisant historien, et bien peu connu de ceux qui ne le lisent pas en sa langue; son mérite est tout dans le style. H se moque des faits , et n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner i Pompée la bataille de Pharsale , si cela {louvait arrondir tant soit peu sa phrase*

Il a raison. Toutes ces sottises qu'on appelle histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goàt.

Yoili, Monsieur et Madame » comme se passe mon temps, fort doucement, je vous assure^ mais avec une rapidité qui m'effraierait, si j'y songeais. Je ne fais pas cette folie. Je ne songe qu'i vivre pour vous revoir un jonr, et je m'y prends, ce me semble, assez bien. Ce qui rend mes heures si rapides , c'est que je ne suis guère oisif. Je puis dire comme Gaton : Je ne fus jamais si occupé que depuis que je n'ai plus rien i faire. Enfin, si j'avais de vos nouvelles , je ne désirerais rien , et il y aundt au monde un homme content de son sort. Écrives-ffioi donc bientôt.

Parles-moi de ce bouton de rose que vous élevez sous le nom d'Hélène. Vous êtes la en vérité une trinité fort

aimable et bien mieux arrangée que l'autre. Vous êtes auasi eonsubsianiiêU et indivisibles. Gbacun de tous est nécessaire i Tezistenoe de tous trois. Agrées, je yoos en supplie , l'assurance trés-sincère de mon respect et de mon attachement.

A m. ET IHADAIMIE CLAVIER,

A PARIS

Lucerne « le 3o août 1809.

Monsieur et Madame , ne tous ai-je pas écrit deux ou trois fois au moins ? ITai-je pas mis moi-même mes lettres i la poste? Ne vous ai-je pas marqué mon adresse bien exacte ? C'est à moi que je fais ces questions , car je sois moins sûr de moi que de tous, et je m'accuserais Tolontiers'de votre silence. Le fait est que je ne reçois pas un mot. A toute force , il se pourrait que vousm'eus^ siez écrit , car dans mes longues erreurs j'ai perdu des lettres. Les vôtres sont , sans flatterie, celles que je regrette le plus , si tant est que yous m'ayez écrit , conmie je tâche de le croire. Mandez-moi au moins ce qui en est , et si je dois m'en prendre à tous , i la poste ou d moi , qui, par quelque étourderie , êieui tnêuê ést moê , me serai privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles. Quand je dis plaisir , c'est un besoin. Comptez que je ne puis m'en passer, et dépéchez-vous , s'il vous plaît, de m'adresser quelques lignes de la moins paresseuse de vos quatre mains. Ce sont quatre torts que vous avez si vous êtes restés tant de temps sans me donner signe de souvenir. Quand j'aurai des preuves que vous recevez mes lettres ,

je Y01I8 conterai par quelle chance je me trouye ici. Je m'y trouve bien , et j'espère me tronyer encore mieux à Rome , où je passerai Thiver. Je ne snis phis soldat , Dieu merci ; je snis ermite au bord du lac an pied da Righi. Je ne vois que bergers et troupeaux , je n'entends que les chalumeaux et le murmure des fontaines , et, dans l'innooence de ma ne , je ne regrette rien de cette Babylone impure que yous habitez ; s'entend, je n'en regrette que TOUS , qui êtes purs si vous m'aYez écrit.

Vous ferez bien parvenir , je crois , mes respects i madame de Salm , quelque part qu'elle soit. Je lui écrirais si j'osais , si je savais où adresser ma lettre. Je pensai fort à elle sur les bords du lac de Zurich, où j'étais il n'y a pas huit jours : je pensai à elle d'une fisiçon tonte pastorale. Te regardais les eaux du lac transparentes comme le cristal ; celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Bhin : vous voyez comme mes pensées , en suivant le cours de l'onde fugitive , allaient par le Rhin à la Roër. Mais quel séjour pour une Muse que le Rhin et la Roër I comment mettra-t-elle ces noms-U 'sur sa lyre? cela est fâcheux pour ces pauvres fleuves , on ne les chantera point en beaux vers : on les abandonnera aux Buache et aux Pinkerton. Que ne s'appelaient* ils Céphise ou Asopus 7

ITavez-vous jamais ouï parler du marquis Tacooni , i Naples^ grimd-trésorier de la couronne, grand amateur de livres , et mon grand ami , que Ton vient de mettre aux galères 7 II avait 100,000 livres de rente , et il fusait

de faux billets ; c'était pour acheter des livres , et il ne lisait jamais. Sa bibliothèque magnifiqtie était plus à moî qu'à lui ; aussi suis-je fort fâché de son ayenture. Tudieu, comme on traite la littérature en ce pays-là ! L'autre roi fit pendre un jour toute son académie ^ celui-ci envoie au bagne le seul homme qui eftt des livres dans tout le royaume. Mais , dites-moi , auriez-vous cru que la fureur bibliomaniaque put aller jusque - là ? Tamour fait faire d'étranges choses ; ils aiment les livres charnellement , ils les caressent , les baisent. > • > .

Ce qui suit sera , s'il vous plaît, pour le docteur Coraï. M. Basili , à Vienne , m'a rendu mille services , dont je remercie de tout mon cœur M. Coraï , et doiit le moindre a été de me donner de l'argent. Je devais remettre cet argent à son correspondant de Paris ; mais , comme je n'ai de mémoire que pour les choses inutiles , j'ai d'abord oublié le nom de ce correspondant, qui doit pourtant s'appeler M. Martin Pesch , ou Puech , ou Pioche ; bref , on ne le trouve point à Paris. M. Coraï peut et doit même savoir le nom et l'adresse de ce monsieur ; qu'il ait donc

la bonté de me l'envoyer bien vite , non pas le monsieur^ mais l'adresse. J'ai écrit maintes lettres à M. Basili , mais il y a un sort sur toute ma correspondance ; et puis je crains que dans ce temps-ci mes lettres ne lui parviennent pas. Enfin cela ne finira point, si Dieu et vous, gens charitables , n'y mettes la main ; et M. Basili , qui m'a obligé on ne peut pas plus galamment , aurait assurément droit d'être mécontent.

Une idée qui me vient i présent } fleriezF^Ycnis â Lyon pas baaerd ? maie non , vos lettres se sont perdues : car voos m^aifes écrit , ou voas m'écrirez sitôt la présente reçue.

Gomer qiuitU Luoeme le 97 septembre , après j avcîr pané dmx mois* Ce fiit pendant qe séîour qu'il fit la traduction Vbft de k Tie de Péridès par Plutarque. De Luceme il se rendit k Altorf, traversa à pied le mont Saint-Gothard , et vint par Bellinsona et Lugano à Milan > où il airiya le 3 octobre.

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A n. ET MADAINLE THOMASSIN,

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