A M. ET MADAME CLAVIER
A PARIS
Albano, le og aTril tSii.
Monsieur , pour ayoir votre ouvrage je vois bien qofil faudra que je Taille chercher; et cependant vous éles cause qu'on se moque de moi. Je reçois avis Vautre jour qu'un monsieur venant de Paris m'apportait un paquet de la part de M. Clavier* Je cours où l'on m'indiquait; ce n'était pas la , c'était à l'autre bout de la ville ; j'y vais, on se met à rire, et on me dit : Poisson d'avril. Or, imaginez que la veille j'expliquais à ces bonnes gens, à ceux mêmes qui m'ont joué ce tour-là, ce que c'est chei nous que poisson 4F avril; et ils ne comprenaient pas qu'on j pût être attrapé , sachant d'avance le jour. Il faut, disaient-ils , que vos Français soient bien étourdis. Vous pouvez croire qu'on n'en doute plus après cette épreuve.
J'ai enfin quitté Rome; j'y vins pour quinze jours , il y a un an ou plus. Me voici en chemin pour Naples, je n'y veux être qu'un mois, si je puis; mais c'est un pays où je prends aisément racine : j'y trouve quelque chose de cette ancienne Antioche de Dapnné, dont je m'accommode fort en dépit de Julien et de sa secte.
Donnez-moi , je vous prie, de vos nouvelles. Avez-vous
répondu à Gail , comme vous le projetiez? Où en est le Plutarquede M. Coraï? votre Pausanias? M. de laRochette nous donnera-t-i] enfin cette anthologie ?
J'ai écrit à madame de Salm , mais je ne sais si je sais son adresse ; j'ai mis rue du Bac ; est-ce cela? En tout cas je TOUS prie, Monsieur, de lui présenter mon respect, comme aussi a madame Clavier, qui ne va plus , j'espère, en Bretagne.
Si vous n'avez point reçu un supplément de notes i joindre au Longus grec, envoyezr-Ie prendre chez madame Marchand , rue des Bourdonnais , maison Combe , sans quoi votre exemplaire ne sera pas complet.
Tai passé ce dernier mois presque tout à la campagne^ mais quelle campagne , Madame ! Si vous saviez ce que c'est, vous m'envieriez. Comme je vous plains d'être confinée â Paris, ville de boue et de poussière I Ne me parlez point de vos environs ; voulez-vous comparer Albano et Gonesse , Tivoli et Saint-Ouen ? La différence est â la vue comme dans les noms. Au vrai c'est ici le paradis. Je vais pourtant trouver mieux ; dans le pays où je vais , est le véritable Éden. Mais que dites-vous de ma vie? Toujours de bien en mieux : c'est vivre que cela !
FRAGMENT, f')
A Rome , ayrti 1813.
Ce matin , de grand matin , j'allais chez M. Da-
ginoaurt, et conuoe je montais les degrés de la Trinitédu-Mont , je le rencontrai qui descendait j et il me dit : Vous yçniez me voir? Il est vrai, lai dis-je ; mais puisque vous voilà sorti.... Non, reprit- il, entrez chez moi, je suis à vous dans un moment. Je fus chez lui , et je l'attendis ; et comme il tardait un peu je descendis dans son jardin , et je m'amusai à regigrder les plantes et les fleurs qui «ont fort belles et nombreuses^ et pour la plu* part étrangères , à ce qu'il me parut , et aussi rangées d'une £eiçon particulière et pittoresque ; car il y a beaucoup d'arbustes, dont les uns , plantés fort épais, sont comme une espèce de pépinière coupée par de jolies allées ; les autres tapissent les murs, et du pied de la maison montent en rampant jusqu'au faite. La maison est dans un des angles du jardin; de grands arbres grêles, qui sont , je crois , des acacias , s'élèvent à la hauteur du toit, et parent les rayons du soleil sans nuire à la vue; tellement qu'on voit de lA tout Rome au bas du Pincio,
(1) Ce morceau kie paraît pas être tiré d'ane lettre.
et les collines opposées de Saint-Pierre tn Maniorio et du
Vatican. An fond du jardin axu deux angles « il y a deux fontaines qui tombent dans des sarcophages , et dont i*eau coule le long du iniir ot 4^9 allées. En me promenant, j^aperçus parmi des touffes de plantes fort hautes une tombe antique de marbre avec une inscription. Je m'approchais pour la lire , écartant les plantes , cherchant à poser le pied sans rien fouler, quand M. Daginoourt, que je n'avais pas yu : C'est ici, me dit-il, TAxcadie du Poussin , hors qu'il n'7 a ni danses ni berges ; mais lisez, lisez l'inscriptioi». Je lus; elle était en latin, et il y avait dans la première ligne : Aux dieu» mâneê ; un peu au dessous , Finma viaui quaiarze a»ê traie moù €t êixjomTê ^ et plus bas, en petites lettres : Qms la terre te eaii lif^re^ fille pieuse et bien aimée
A mADAME DE SAIMj
A PARIS
Albano, le og avril i8ii.
Madamb , Toiei tantôt mille ans que tous n'avez ouï parier de moi. J'ai en d'abord, trois mois dnrant, un mal diabolique à la main ; et depuis, d'autres accidents ayant dérangé mon système de vie , je ne sais , i dire vrai , combien de temps s'est écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne, pas même i tous de qui j'eusse voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m'écriviez, long-temps y a , de votre château de Dyck , s'il vous en souvient , vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux
choses fort intéressantes : l'édition de vos ouvrages , et le mariage de mademoiselle votre fille. Yoili de grandes affaires pour vous^ et conmie mère et comme auteur. J'espère que vous me croirez digne , quand vous saurez que je suis au monde , d'être , en temps et lieu , informé du résultat de vos soins; mais quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer , ne laissez pas de m'apprendre au moins comment vous vous portez. Sur cet article votre lettre ne me rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de votre dernière grosse maladie. C'est la seconde, à ma connaissance, de-
pais i peine deux ans que je vous ai quittée ^ sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souTiens tréf^bien. Se peut-il que tous soyez si souvent malade ? TOUS êtes forte , et la nature tous a donné ce qu'il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez-TOus point un peu livrée à la médecine? Donnez-yons-en de garde , et tenez pour sAr que cet art est un des fléaux de Thu:manité. Molière s'en est moqué ; mais rien n'est moins plaisant. Enfin, que tous dirai* je? cette idée m'est venue ; ne sachant â qui m'en prendre des variations de votre santé, c'est eux que j'en accuse , je veux dire les médecins. Je n'ai pas peur de leur attribuer plus de mal qu'ils n'en font ; mais pourvu qu'ils vous respectent , je leur pardonne tout le reste.
Tai passé , contre mon dessein , cet hiver à Rome , fort doucement, je vous assure , sans feu , sans froid , sans ennui (j'étais à mille lieues de m'ennuyer ), et Dieu merci sans amis. Oui , Madame , j'ai pris en grippe l'amitié conune la médecine , et le tout par expérience. Je n'en suis ni plus chagrin ni plus misanthrope pour cela; aa contraire je veux vivre avec tout le monde ; mais point d'amitié, s'il vous plait; messieurs, point d'amis 3 je ne suis plus dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie , certes les meilleurs ^e je puisse avoir au point où me voilà. Maintenant je m'en vais A Naples , d'où je compte revenir à Paris»
Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose , n'ayant ni remarques curieuses ni aventures à
TOUS conter. le Tais doucement, non pour obeerver y car je n'ai nul dessein de irendre ma relation a^ec un atlas , mais pou jooir un peu des délices du dimet et de la saison. Je m'arrête vraiment i tout bout de champ; ici, j'7 suis depub huit jours , et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m'y retient c'est un printemps dont , mu foi , fons ne tous doutes pas ; ce sont des bois , des eaux, un lac , des Tues qu'on ne toit point ailleurs. Vous décrire tout ceUi j'en aurais bien envie, et croyes qu'il 7 a de quoi se £ure honneur dans le genre descriptif; mais TOUS poète , vous goâtes peu la prose poétique , et puis , TOUS n'êtes point fomême dêê ekamp9, moins encore des bois ; mes ombrages irais , mes ruisseaux limpides tous feraient dormir debout; tous penses qu'on ne Tit qu'à Paris.
Paris , dans le fût, peut bien aTOir aussi son mérite , surtout quand TOUS y êtes ; etc'estpour cela que j'y veux aniTcr aTant TOtre départ pour Dyck y où je tous toîs en tiain d'aller passer tos étés ; mais j pour tous trourer encoreAParis, pense» que je hâterai ma mardie. Jem'en Tais «MfMMi et bagmÊmaimimUy comme dit Rabdais, jusqu'ANapks} etdeli ayant fiât ce que j'aiàfaire, tu ce que j'ai A Toir (c'est l'afiiie de peu de jours), je repars Tcntie A terre A bride abattue jusqu'A Paris, jusqu'A tous, Madame ; je tcux tous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision qui, je crois, tous dÎTcrtini , étant préTcnue de n'sTOir pas peur.
Quand je dis point d'amitié, tous entendes très-4>ien
ce que €cU Trat dire Je pirle an gem hvHnki, de- q^ j'ai â me plaiodie; je pule i mon bomieiy otwune le iralet de Molière. Un ancien disait : Mêê mêmu^ il « jr m plus ^«MT. Se trompait-âl? oa si la noe a refiara depois? Cesl â TOUS , Madame , i noos édaircir œ point; car s'il y ena, des amis, oe doit étxe ponr toqs.
Puisqu'il me reste dn papier, je ^eva iroos lancer anr un mot de TOtre dernière lettre. Qa*est-oe , je tous prie, qoe ces portraits ^ semblent tous dire : Qm$ f9u4u là? rappele>->T008oelte folie; folie s'il en fot jamais. Mettes*» Tona donc dans l'esprit qoe s'il y a quelque endroit où Toos soyet déplacée , c'est tant pis pour cet endroît^U.
Courier partit enfin le i5 mai pour Naples : il y demeura un mois, n revint eniuite près de Rome , et s*établit à Albano , puis àFrascati et à Rocca di Papa ; il allait de temps en temps ▼oir ses amis à la ville , où il rentra tout-4-fait à la fin d'octobre.
Au milieu du mois de février i8ia il se rendit de nouveau à Naples , en compagnie de M. Milliogen et de la comtesse cl*Albany. Ce fut h cette époque qu'il eut avec la comtesse et avec le peintre Fabre , sui* le mérite des artistes comparé à celui des guerriers ou des princes , une conversation , ou plutAt une discussion piquante, qu'il nous à laissée' arrangée à sa façon.
Le 9 mars if était de retour à Frascati , et trois moîi après il quitta Rome pour la dernière fois , passa deux jours seulement a Florence , et arriva à Paris le 3 juillet.
A m. BOISSONNADE ,
A PARIS
Frascati , le a3 mars i8ia.
J'ai reçu, Monsieur, TOtre lettre que m'a remise M. Fauris de Saint-Vincent ; c'est un homme de mérite^ et je ifous remercie de m'aToir voulu procurer une si belle connaissance. Biais malheureusement je ne suis plus de ce monde; je fuis un peu le genre humain, et je le donnerais ma foi de bon cœur à tous les diables , n'était quelques gens comme yous en faveur desquels je fais grâce à tout le reste. Il me charge, M. Fauris > de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de Vj^ri de iraduire; apparemment vous êtes au fait, et vous saurez ce que cela veut dire.
Je lis toujours avec plaisir vos n , quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citations de vos auteurs; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelques projets; on ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, Monsieur! venez au secours de notre pauvre langue, qui reçoit tous les jours tant d'outrages. Mais je vous trouve trop circonspect; fie>vous i votre propre sej(^8'y ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Surtout
garde£-YOus bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le régne de Louis XIV ; la moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que ies Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs ; ceux-ci sont tous ânes bâtés , souê U rap^ pari de la langue , pour user d'une de leurs phrases ; tous ne deveE pas seulement savoir qu'ils ont existé. Voilà qui est plaisant, je fais le docteur avec vousl Je vous tiendrais trop , à vous dire tout ce que j'ai rêvé là-dessus.
Ce n'est donc pas vous qui succédez à M. Ameilhon, ni G>rai non plus ? Il y a en France quelqu'un plus hiH bile que vous deux ? On me dit que c'est un commis de la trésorerie. Croyez-vous qu'il eût été reçu si le cais« sier se fût présenté ?
Nous avons ici, vous le savez , le célèbre M. Millin ; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il est arrivé n'ayant que trois habits habillés. Il est clair qu'il a cru que Rome n'en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et, pour la réparer, il écrit à Paris qu'on lui envoie, ventre* à terre, par une estafette , ses autres habits habillés , et le plus habillé de tous , son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie ; son claque et sa dentelle ; c'était le moins qu'il dût aux Césars et à l'impératrice Faustine , qui ne reçut jamais de membre d'aucun cor-ps que dans l'étajt convenable. Il faut que cette science ;de l'étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès , car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. Degérando
était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de salaer le Capitole , et les sept colliaea , et le Tibre , et la colonne Trajane. Il a^ait toujoun quelque cboae d'agréable à dire aux Scipions et aux An* tonina ; sa civilité s'étendait à toute la nature ei à tous les siècles. M. MiUin projette d'aller jusqu'en Gidabie , pi^s oà l'on n'a jamais vu d'habits habillés ; à peine j habille*Uon les bommc» .
Ne mè parles point des p^ifgri (i) , c'est le sujet de mes pleurs. .Us étaient bien mieux sons terre que dans les mains dles barbares où le sort les a mis. D y a là foice scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer ) copier ^ publier. Ce sont autant de dragona.qui en défendent l'approche a tout homme sachant lire, et qui n'en font, eux, nul usage» Monsignor Rosini s'en occupa jadis \ mais 4<9puis qu'il est prélat de cour , il n'a plus dans la tête que le botUmumo et le petit coucher. Sî vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la sainte ampoule Ou l'épée de Charlemagne. Je ' n'ai pu seulement (d>tenir qu'on en copîAt un alphabet de la plus belle écriture.
La mort de liL Bast ma vraiment affligé , quoique je ne le connusse point; mais j'espérais le connaître un jour, et tous ceux qui cultivent comme lui ces études me sont un peu parents : mais c'est vous> Monteur, que je plains. Je ne tous ditai point que de telles pertes se puis-
(i) Let mânttBcrIU «nti^uci trouves à Hereulanam.
sent réparer : rien n'eat si rare qu'an ami , et en troayer denx en sa yie , ce serait gagner deux fois le qnine.
Je compte être bientôt i Paris , où je me promets le plaisir de eanser avec fOus.