DE LA MINERVE
Paris , le i4 ittin 1818.
BI0N8IEUR, j'ai prié M. Bobée, mon imprimeur, de YOus faire tenir une feuille (pi'il yient d'imprimer sous ce titre : Proeiê de Pierre Clavier Blondeau^ ete. Lisez cela, Monsieur, si vous en ayez le temps, et vous verrez ce que c'est pour nous, pauvres paysans, d'avoir affaire i un maire. Vous serez d'avis comme moi que ces faits sont bons à publier. Dites-en donc un mot, je vous prie, dans un de vos excellents articles , afin que Paris du moins sache comme on traite ceux qui le nourrissent; car vous ne vous doutez de rien, gens de Paris , dans vos salons ; et comme vous sifflez les ministres s'il leur échappe à la tribune un mot impropre ou malsonnant , vous croyez que nous pouvons ici nous moquer d'un maire. Défaites-vous de cette idée ; Voppoeitian réussit mal dans les départements , et je puis vous en dire des nouvelles. Mon exemple est une leçon pour tous ceux qui seraient tentés de prendre, comme j'ai fait , le parti des vilains, non-seulement contre les nobles, mais contre les vilains qui pensent noblement. Il m'eii coûte mon repos et mon bien : les juges veulent me ruiner , et ils y réussiront
BT«o l'aide de Diea et de M; le proonrear du roi. Eafln , depuis quelque tiemps'ma yie est un combat , comme disait Beaumarchais. H était £éraillenr et sonyent oherchait noise. Moi , je ne me défendrais même pas , tant |6 suis bonne créature , si on me battait modérément.
Votre Minerve s'est déjà déclarée pour moi d'une manière qui m'a fait beaucoup de plaisir et d'honneur. Souffrez, Monsieur, que je lui recommande à présent mon pauvre Blondeau , ainsi qu'à votre Renommée, qoî, je respére, ne jugera pas de l'importance des faits par les noms des personnages. Une présentation à la cour ne lui fera pas oublier les doléances de Blondeau et de vingt millions de paysans opprimés , je veux dire adminisirJs oonune lui.
La lettre suivante exprime sur lëtat de nos théâtres une opinion qui n'étonnera point dans un homme tel que CSourier ; mais elle émet en même temps sur le talent et le système de déclamation de Talma un jugement très -extraordinaire. Courier ne Teût point hasardé en public sans en donner les motifs , ce qu'il ne fait point ici , et les lecteurs en seront fâchés comme nous. On peut concevoir qu'un homme nourri de l'antiquité , comme l'était Courier , ait pu être choqué de quelques inexactitudes dans cette imitation des costumes anciens , que Talma avait imposée à notre scëne avec tant de peine. Mais que les intentions et le charme des beaux vers de Racine lui aient paru se perdre dans le débit si savant et si harmonieux de
Talma ; qu*il ait imagine , pour faire arriyer au oœur cette musique dont Kacine est tout plein , d'autres inflexions , d'autres accents que ceux de la yoix si profondément sympathique de Talma ; cela est fait pour surprendre.
A IHADAIIIE COURIER.
Saint- Germain , du i5 au i8 juillet 1818.
Je suis allé , comme je t'ai dit, aux Français ayec ces jeunes gens ; je croyais qu'ils allaient au parterre ; point du tout , c'était aux galeries à quatre francs ; j'y ai eu grand regret. On donnait Andromaque. Je n'ai rien tu au monde de si pitoyable. Tout était révoltant : Andromaque avait dix -huit ans , et Oreste soixante. Tant6t il hurle, il beugle ; tantàt il parle tout bas, et semble dire : Nicole^ apporU'-moi mes paniauflês. Tout cela est entremêlé de coups de poing, et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de la Gaieté , qu'on nomme le Talma des Boulevards , vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagotté on ne peut pas plus mal ; des draperies si lourdes et si embarrassantes qu'il ne pouvait faire un pas : un gros ventre , un dos rond , une vieille figure ; c'était un amoureux à faire compassion. Tu sais que je n'ai point de prévention ; je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre , tout enthousiasmé qu'il était, ne s'amusait pas mieux que moi. Le crispin, c'était M onrose, ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est, comme je l'ai toujours dit , que le Théâtre Français , et tous les vieux théâtres de Paris , à commencer par l'Opéra , sont excessivement ennuyeux.
A MADAIHE COURIER.
Paris, dimanche.
Je tronve ici tes deux premières lettres. Je vois que tu tas garder mon mémoire jusqu'à oe que la chose soit jugée) ou , ce qui est la même chose, jusqu'à la Teille du jugement. Comment ne comprends-*tu pas que ceU est plutôt fait pour le public que pour les juges? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue, distribue tout ce que tu as, mais avec discernement. N'en donne qu'à ceux qui peuvent trompetter cela* et qui n'ont point d'intérêt à ce que la chose n'éclate pas.
Avec rétablissement de Courier à la campagne commencèrent les vexations qu'il est au pouvoir d'un maire de village d*éxeroer contre ses administres , et dont il est impossible de se fiiire idée quand on n*a vécu qu*à Paris ou dans les grandes villes. Elles furent plus fUcheuses contre lui que contre tout autre, d*abord en raison de son nom et de sa réputation y ensuite parce que, révolté de ces persécutions , il y résittait , et luttait de toutes ses forces. Son garde Blondeau, niai avec le maire, futaccuséparodui-ci de l'avoir insulté, assigné ensuite pour produire un port-d*arme , qu'il n*avait point comme ne
lui étant pas néœssaire , et enfin emprisonné par suite de Tanimosité de erisatfe. Lut-MiéiMi Courier | piridait encore, et perdait un second procès. On lui refusait l'appui nécessaire pour poursuivre quelques mauvais sujets qui avaient coupé ses bois. Enfin son etistence était intolérable , et la lettre du 5 janvier iSigpeint faiblement toute Texaspération qu'il éprouvait. C'était en ce moment qu'il écrivait la lettre 1 FAcadémie. 11 se reprocha souvent , même en récrivant , de la ûdre trop âpre» trop virulente, et de laisser sentir trop fortement Famertume 4'un esprit aigri. Il n*en voulait point du tout aux gens de 11nstitut de ne l'avoir point reçu , disait-il. Les plaisanter avec légèreté , voilà son intention , et non les assommer de ridicule. S'il ra>fait , c'est emporté hors de sa modération habituelle par le ressentiment des injustices auxquelles il était en butte.
A MADAIIE COURIER.
Le 9 janvier 1819.
Je suis bien content de Félix et d*Émilie. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera an joli ménage, bien assorti. C'est un petit roman que cette course en Am^ rique, et la souffrance de la belle ; je soubaite qu'elle soit heureuse. Je l'espère bien, et elle le mérite.
Ne te tourmente point, tout s'arrange ayec le temps; l'essentiel c'est la santé.
Ce qu'Hyacinthe t'a dit de ma réputation doit te ras^ surer pour l'ayenir. La réputation à Paris Tant mieux que l'argent , et procure l'argenU Noua ne derona pas craindre d'être jamais embarrassés*
A MADAME COURIER
La Chayonniére y le 5 janyier 1819.
Blomdeau est assigné pour le port-d'arme ; il est comme on fou. Je crains que mon fagottage n'en souffre. Je prendrai patience poumi que mon rhume guérisse. Mais yiens bientôt, sans quoi je serais obligé de me sauyer à Paris; ce pays-ci est un enfer. Mais enfin , nous ne pouyons nous empêcher d'y demeurer au moins quelque temps. Ma yie est bien changée, j'ai perdu à la fois mon repos et ma santé.
J'ai été chez Oelayergne. Notre procès contre Isambert a été jugé ; nous sommes condamnés A lui. payer une indemnité I tous les frais , et deux cipnts francs par an pour se loger où il youdra. Tout le monde trouve cela ridioule , et tous les gens de loi en sont révoltés. Je m'en vais-chez le procureur du roi , qui , A ce qu'on dit , est parent dlsambert.
Je n'«i point trouvé chez lui ce procureur daroi. Je m'en retourne i la Ghavonniére, et laisse tout aller. Si on persécute Blondeau , adieu mes coupes. Tu vois ce que c'est que ce pays.
La lettre à l'Académie terminée, Courier fit un voyage à
Paris pour la faire imprimer* U ne put , arrivé là , se Uire à amis de tous les si^ets de plaintes qall avait contre les autorités de son département. Quelques-uns de ces amis approdbaient M. de Gazes , tout puissant en ce moment. On conseilla donc avec empressement à Courier de se plaindre au ministre ou au garde^es-sceauz , à tous n'importe ; cb^pun serait trop lieu* reux de lui faire droit et lui procurer la paix. Courier, sans méfiance , les crut bonnement mus par Tamour de la justice et Festime qu*on avait pour son mérite. Il alla donc où on le menait , et vit les salons ministériels d*alors. Pendant huit jours il fut en crédit. On écrivait au préfet de le laisser en repos. On aDait destituer le maire , et même nommer Courier à sa place, n ne fallait pour cela qu'une petite chose qu*il ne comprit pas. n s'est souvent depuis creusé la télé avec une naïveté rare , pour deviner par quelle raison , après tant de prévenances et d'acctieîl qu'il ne demandait point, il avait vu tout de suite les puissants refroidis à son égard. Il attribua celte disgrâce i la lettre à l'Académie , trop forte et trop violente selon lui; il ne se trûiapait pas tout-à-fidt.
€e fiit pendant ce séjour à Paris que Courier écrivit leplacel aux ministres.
A MADAME GOVRIER.
Fin de mars 1819.
Ce qui nous aidera puissamment dans tontes nos affaires , c'est la lettre à l'Académie , dont le socoés parait certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'échauffent. Faye était prévenu peu fayorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire ; mais après l'ayoir lue et fait lire à d'autres , il en est enchanté. Haxo en est presque content.
J'allai voir Hjracinthe avantp-hier ; je le trouvai au lit* On l'avait saigné ; on lui avait mis les sangsues ; il avait eu comme un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents , pendant qu'il en est temps encore; il ne suivra pas mon conseil; il parait un peu indolent ; du reste le meilleur garçon, et bien aimable. Il veut absolument être souspréfet , et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui, sottise selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemain d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien, et que nous aurons ici pleine satisfaction.
J'achèterai ici du sainfoin, qui est beaucoup meilleur marché que là-bas ; j'en ai vu des tas à la halle, et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.
Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais
pas le a ou S aTril , &is Tendre les bourrées par Blondeau. Tu en fixeras le prix avec lui ; ce doit être de seize à vingtdeux ou yingt-troîs.
Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes ; il faut les mettre loin du bois.