‹ Œuvres complètesChapitre 154 sur 540 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Comme nous avons deux natures, l'une corporelle et sensible , l'autre spirituelle et raisonnable, toutes deux ca[)ables d'aimer Dieu par grâce, et enclines à s'aimer elles-mêmes par nature, ou [)lutôt par une certaine inclination corrompue ; aussi il y a deux sortes d'amour de Dieu, et d'amour de soi-même en nous, el deux manières difl'érentes de tendre à Dieu et de tendre à soi-même, selon les diverses sortes d'opérer, lesquelles Dieu a concédées à ces deux natures : l'un par lequel la i)artie sensible et corporelle s'élève et se convertit à Dieu selon la grâce qui lui est octroyée, ou s'attache au bien conforme à son ap-

.377 OEUVRF.S DE PIEIF: — TIUITE DK L'ABNEGATION INTERIEURE. 878

[)étit, rorronopH selon ses pro|)cnsions naturelles cl aveugles ; l'autre par lequel la partie raisonnable cl spiriliu.'lU», sedomio à Dieu suivniil lus iiilrattioiis (le.sf)fiSairil-l'Ispril, ou se rond à ello-niôiiK» r(Miri)rnu''iiu'iil au\ nidUviMncnlsseciets et spirituels do l'amour (ju'eile >e poite.

Or la pcitVilion ipn? l'on peut ai «pu-rir en. celle vie iiiorlelle, cl vraiment inililanin, ne consiste (pi'à perrectionner l'une et l'antre partie en l'amour do l)i<!U, et à en déchasser ramour-pmpfc (pii y e>l fort prolondémont enraciné, (^ar on |tr(.'mi(r lieu, c'est une chose eertaiiie (pi'il \ l'ait lésidence porpùUiclle, .sans m<>iiie qu'il y ait aucun état de perfection en celle vie iiiorUdIe, tant élevé soit -il, (pii s'en puisse dire exempt, n'y ayant oue la seule gloire des liionhoiircnv ipii l(! puis>e bannir du toul ; et par ainsi il est ce Pbili^tin quo Dieu a laissé non es envir(jns du p.iys, c(jinme jadis au peuple d'Israël, mais au co.Mir u icelui et en notre Ame, atin «pi'd l'oxerco et laj^uerrisse continuollenjent, et i)ar ce moyca elle ne se perde par l'oisiveté. Ca qui nous oblij^e de le combattre sans cesse, et nous tenir toujours sur nos garde.^ et en «larme, attendu ([ue nous soujuies assurés que l'ennemi est louj(jurs dans \c [rays, sans qu'il en lasse retraite.

lù! second lieu, outre (juc cet an)our-|iroiireesl perpétuellement en nous, il entre d'abondant partout el s'empare de tout, en sorte (pi'il n'y a aucune fonction de noire Aine (pii nft soit occupée et possédée par icclui ; il n'y a aucune action nôtre, intérieure ou extérieure vers Dieu, ou vers les créatures, naturelle ou surnaturelle, qu'il n'entache et n'infecte de son venin, soit la corrompant du tout, soil en diminuant sa force et sa vertu; il n'y a chose si sainte et contraire en apparence, qu'il ne convertisse en son goilt el en ses proi)re.'> délices ; il n'y a grAce de Dieu tant pure el ellicace à nous allirer et unir à Dieu, (pi'il no s'en serve comme d'un moyen et empôchenienl pour nous divertir et éloigner d'icelui Bref, il n'y a étal de l'Ame si élevé, où il n'entre et ne dispose l'Ame par ses ariifices et propriétés à une chute fort jiréjudiciabic. En quoi il paraît pire quece fort armé dépeint en l'Evangile [)Our ligure de Satan. Car non-seulement il envahit la maison de Dieu en soti absence, el la conserve tidèlemenl à son ennenii, mais aussi en sa présence, et domine en tout l'homme en (iuel((ue manière, lorsqu'il semblerait en être le plus éloigné, cl Dieu seul y avoir toute l'autorité.

En troisième lieu, outre qu'il est ainsi perpétuel, el entre partout, selon que j'ai déduit, il bande encore tellement les yeux s[»iriluels,que l'Ame, sans une particulière humilité et assistance de Dieu, ne s'en estime pourlant occupée, ains s'en répute exempte, et pour ce est-il qu'elle ne s'arme pas contre icelui, et ne lui ferme pas la porte, ains le conserve, rentrelieni el le caresse, comme un elfet particulier de l'amonr de Dieu : en quoi il ressemble proprement à ce roi étranger mentionné au Livre des Rois, qui aveuglait aussilôt ceux d'entre les enfanis de Dieu qui se rendaient à com[)Osilion à lui.

Or toute cette eflkace et subtilité laquelle nous avons déduite en l'amour-propre, ne doit tant décourager l'Ame, comme les tristes effets et grands [iréjudices qu'il lui occasionne la doivent animer à s'en garantir soigneusement. Joint qu'elle doit esjjérer non en sa propre vertu, mais en l'assistance de Dieu qui est plus fort ({ue tout, plus intime en nousmêmes que l'amour-propre, et plus puissant à nous illuminer que l'autre à nous aveugler. Pourvu toutefois que nous coopérions à sa volonté, qui en ce combat requiert de nous trois choses, \K)ur opposer aux trois points susdits de l'anjour-propre.

La firemière est que nous prenions contre l'aveuglement l'antidote d'une persuasion et croyance contraire, savoir est que cet amour -propre est d'autant plus en nous que moins nous le découvrons, el que nous sommes d'autant plus malades que moins notre mal est connu : el sur ce nous humiliant et reconnaissant indignes de le reconnaître par nousmêmes, nous nous adressons à quelques personnes fort ex[»érimeniées pour être dressés. Laquelle premièrement se donnera garde de se laisser emporter à quelques premiers signes el a[)[)arences de vertu et sainteté. Car, outre que cette première impression la [)0urrait aveugler aussi bien que le malade, et serait difficile à ôler par après, encore qu'il en fût besoin, elle doit savoir que l'amour-propre est comme le venin du diamant, qui ronge souvent l'intérieur de la conscience, comme l'autre celui du corps sans aucun signe et apparence extérieure, ainsi qu'il arrive aux autres venins.

Secondeujent elle sera douce au commencement, pour conserver la liberté de l'Ame à se découvrir. Car l'amour-propre est suave, et allendrit l'Aiue grandement ; de sorte que si on le traite avec amertume et rudesse, elle ne le peut porter, qui fait qu'elle dédaigne et fuit la guérison ; où au contraire la douceur l'attrait el invite, étant comme une viande conforme à son afipétit, sous laquelle il faut cacher l'hameçon el l'abnégation, par lequel par après on la veut tirer hors de ses projiriélés.

La seconde chose que l'Aine doit avoir est que, contre la perpétuité de l'amour-propre, elle prenne la résolution de David, qui i^i'-.saii: Pcrsequar inimicos meos, et comprehendam illos, el non converlar donec deficiant.{Psal x vu, 38.) C'est-à-dire : Je persécuterai mes ennemis, et me saisirai d'eux ; je ne les quitterai juscju à ce qu'ils soient abattus. Car puisqu'il est notre vrai et seul ennemi, il îc nous faut poursuivre ; el puisqu'il ne défaut jamais en celte vie, en sorte qu'il ne reste quelque racine et elfets d'icelui, nous ne devons aussi jamais tourner arrière pour désister de la |ioursuite, ains sans cesse nous le devons combattre.

La troisième chose requise de nous contre la corruption générale de l'amour-propre en tout ce qui est bon en notre Ame, est que nous efiFacions toute affection envers ce que Dieu met dans notre Ame dès l'heure môme qu'il le met, non par une résistance intérieure.

OU par le contraire de telle grâce particulière (pour l'ordinaire), mais par une démission totale de soi et de telle grâce et abnégation de l'un et de l'autre. Mais parce que cette pratique manque souvent, et qu'elle n'est suffisante pour abolir infinies autres propriétés occultes, Dieu nous soustrait par après telles grâces pour ouvrir nos jeux, et contraindre notre volonté à les quitter. Ce qui est un effet "signalé de son amour et providence envers nous, et très-nécessaire à l'infirmité de notre âine, et pour ce l'âme doit y apporter une exacte et soigneuse correspondance, afin qu'elle ne soit privée du fruit que Dieu prétend et attend d'elle par ce moyen. C'est pourquoi je déclarerai par le menu les sujets ordinaires esquels l'araour-propre s'attache, et ceux dont Dieu nous prive pour le détruire. Puis j'ajouterai les propriétés que l'âme doit éviter en chacun d'iceux, et les pratiques intérieures propres à ce faire, réduisant ce discours do pratique d'abnégation en trois chefs principaux, conformément aux trois degrés de pauvreté extérieure qui se remarquent. Car comme par icelle les uns sont privés des choses superflues à la vie humaine, les autres des choses très-utiles, et les derniers môme des choses qui paraissent les plus nécessaires à l'usage et entretien de leur vie : de même je constituerai trois sortes d'abnégation, qui est une vraie pauvreté d'esprit. Par la première les uns sont faits pauvres et dénués des choses de soi indifférentes à la vie de l'esprit, comme les choses extérieures et temporelles ; par la seconde, des choses très-utiles à icello, comme les consolations intérieures; par la dernière et la [)lus parfaite, de ce qui semble le plus nécessaire à l'établissement et conservation de la vie de l'esprit, comme les souhaits, sentim.ents et actes intérieurs de la vertu. Mais avant que d'entrer en' cette déduction, j'ai trouvé à propos de traiter des deux principes et fondements ue cette abnégation si sublime et nécessaire.

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