‹ Œuvres complètesChapitre 155 sur 540 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DES DEUX. FONDEMENTS DE l'aBNÉGATION.

Le premier fondement de Vabncyation est tme très-basse estime de toutes choses créées et de soi-même ; le second est une très-haute estime de Dieu. Vsaye de ces deux fo7idcments. La manière de s'exercer en rabaissement et humiliation continue de soi-même, tant en général qu'en particulier, tant es choses intérieures gu extérieures. L'âme ne doit différer ces deux sortes de pratiques générales et particulières d'humiliation, jusqu'à ce quelle ait en l'cntendement des conceptions autant suffisantes à représenter la bassesse des choses auxquelles elle renonce comtne elle voudrait ; et est toujours plus utile d'aborder l'humiliation et abnégation par la pratique, que par un amas de conceptions etressintiments intérieurs de la bassesse des choses. Il ya deux |)iorres fondamentales de celte abnégation. La j'remière, une très-basse estime de toutes choses créées, et de soimême plus que de toutes, acquise par une pensée fréquente de leur vililé, et jiar une expérience journalière de son infirmité et iiéantise, de laquelle réussira un dépouillement de tout et renoncement à tout, qui doit ôUp perpétuel quant à l'atreclion, et quant h l'effet autant de fois que les sujets se présentent.

La seconde est une très-haute estime de Dieu, non par une [jénétration sublime des attributs de la Divinité, qui n'est i)as nécessaire, et si est de peu de personnes ; mais par une totale soumission de soi à Dieu I>our l'adorer et lui donner tout pouvoir sur nous et ce qui est nôtre, sans réserve d'aucun intérêt [)articulier, tant saint soit-il. A quoi suffit (jue l'âme avec la lumière de la loi appréhende Dieu sous les concepts d-i symbole, comme de loul-imissont, de souve-

rain bien, de notre rédempteur, et de notre béatitude finale.

Sur le peu d'e.stime des choses créées, elle bâtira un tel éloigneraent et démission de son être et de toutes choses créées, que facilement elle acceptera toute telle soustraction qu'il plaira à Dieu d'opérer, ou permettre.

Par la très-haute estime de Dieu, elle se disposera à déposer aisément toutes ses volontés pour les conformer au vouloir divin, quelle prendra désormais [)our lègle de tous ses desseins, affections et opérations quotidiennes.

Et puis par l'union de ces deux fondements, elle s'habituera à exercer un abaissement et humiliation continue de soi, tant en général qu'en particulier.

En général, 1° en se reconnaissant et ne s'estimant rien, puisque de rien elle a été créée, en rien se résoudra ; et qu'au regard de tous les vivants, de tous les saints, et de Dieu même, elle est moins tant en grâce qu'en nature, qu'une goutelette d'eau au regard de la mer; 2" en se tenant jiour la plus vile et inutile créature de toutes, voire que la poussière, la boue et l'aiostume : en tant que ces choses, quoique très-viles, sont bonnes néanmoins à quelques usages, où elle ne sert de rien >inon à offenser Dieu; 3" en se tenant pour la j)lus grande pécheresse de tous, et digne de plus grand châtiment, comme particii)ant en quelque manière aux péchés qu'ils commettent ; k" en croyantjf'ermemcnt c|ue toutes ses 0()érations, ' tant intérieures qu'extérieures, sont accompagnées de grands manquements de perfection.

En particulier, elle exercera l'humiliation en quatre sortes : 1. En la haine et fuite de tout honneur, louange et dignité, comme d'une chose peu séante h un rien, à une créature si vile, inutile et perverse, les œu-

OEUVRKS I)K IMKTK. — iUAITK DK L' ABNEGATION INTEIllEURE.

vies de laquelle sont lanl éloij^nées de vcrlu i'[ inérile : d'où vieiil (îuo I Ame j|ui seul vrniiiicnl sa |it'tilesvo iio poul s'élever par Inii/m^c (jiicIcoïKiup, aius au coiilraiie, quaMii ou ilKUiurc, elle s'eu éloutie el couloml h (lait soi.

2. lui raccopialioM volontaire de toutes les oceasious do mépris, confusions, persérulions el autres inramies (iu'ell<; doit : 1* embrasser volontiers; 2* eu remercier Notre-Seigneur (|ui la traite comme il convient ; 3' qui plus est, s'i'stimer indigne d'ôtre ainsi visitée de I)i(Ui,(|ui daigne exercer envers elle sa justice ; V° et se réjouir de ce qu'en «'G sien opprobre s'accomplit In volonlé do celui qui a daigné créer, gouverner et racheter chose si vile et rehelie à sa honte.

3. Kn l'élection dos choses jes plus basses, estimant (pie le lieu le plus ahioct de la maison est sa demeure, l'ollice le [dus vil est la charge (jui lui est propre, le vêlement le plus jiauvre est l'hahil qui lui convient. Kt même doit tenir pour assuré que ces choses excédent de beaucoup ses mérites, et inférer de Ih (jue, puisqu'elle n'est encore (ligne (l'icelles, h |)lus forte raison clic ne l'est pas des plus grandes, honorables et |»récieuses. Ce qui se doit j>ratiquer de tous et envers toutes choses, quant à la volonlé intérieure; mais quant à l'effet, selon la qualité et condition d'un chacun.

i. Or d'autant que ces trois points particuliers concernent spécialement l'hurailialion de l'Ame touchant les choses extérieures, el qu'icelle a beaucoup plus de sujet el do besoin d'exercer l'humiliation vers les choses intérieures, lesquelles ont accoutuujé de l'élever et enfler, d'autant plus en orgueil, que |)lus elles surpassent en excellence les choses extérieures : c'est pourquoi j'ajouterai un quatrième point, |)ar lei^uel l'Ame sera avertie d'appliquer la pratique des deuxième et troisième points derniers déclarés, plus vers les choses intérieures qu'extérieures, comme serait : 1" d'a(-cepter volontiers toutes sortes de confusions et tentations intérieures, et de jirivations de grAucs et dons de Dieu excellents; 2" de rendre et choisir de soi-même entre les élévations et perfections intérieures, celles qui seraient les plus basses et ordinaires, s'éloignanl detous dons extraordinaires comme en étant indignes; et 3°, en ce que Dieu rélèverait en quelques grâces cl perfections moins communes el ordinaires, eu égard que loules lés puretés et perfections de cette vie sont d'ailleurs impuretés et imperfections, et qu'elle les peut considérer et recevoir en l'une ou en l'autre qualité; elle ne s'arrêtera poinl en rexcelleuce el rareté de telles grAces, lorsqu'elle y est actuellement élevée, ni après, comme étant un tacite entretien d'orgueil et d'amour-propre, ra<\ià seulement un défaut et manquement de perfeclion qu'elle doit supposer el être adjoint, encore qu'elle ne le connaisse point; aûn qu'en tout et de tout, elle s'humilie continuellement, et qu'elle «'entre en jouissance des grâces de Dieu que par rhumiliation, qui

est l'unique porto |.our y entrer, el l'uniijue m(jyen pour s'y conserver sans préjudice.

i'.rs deux sortes de pratiuues générale et particulière conduiront I <>mc 5 une vraie abnégation, el jarlant elle ne diirérera de les tommencer, jusTpa'?! ce «pi'ellc ait en l'entendement des con( options autant suffisantes h représenter clairement cette bassesse comme ellcj voudrait : eu égard (jue telles conceptions ne sont du tout nécessaires, cl qu'elle peut fioursuivre telles prali(|ues, encore que sa volonté ne soit émue jar telles considérations de l'esprit, pourvu qu'elle la i»resse d'exercer ces choses; parce qu'elle est fermement résolue h vouloir exercer telle |)ratique, et croit qu'elle ne peut excéder ni trop s'avancer en l'huuiilité ; ioinl qu'elle reconnaît cela être Irès-agréanle h Dieu, très-fructueux h son Ame, cl très-raisonnable en soi. Môme quand bien elle aurait l'esprit fertile en telles considérations, elle se devrait rendre beaucoup ()lus soigneuse d'aborder l'humiliation et abnégation nar la pratique des points déjà déclarés et a déclarer en ce discours, que par un amas de conceptions el ressentiments intérieurs de telles choses, d'autant que ce moyen est plus aisé el assuré que l'autre, voire en vérité plus parfait et (dus solide, bien qu'en aj)[)arence plus bas, el par conséquent moins propre à enfler et élever l'âme; et pour ce regard plus à choisir que l'autre par l'âme, qui en tout se doit et veut abaisser à faire choix de ce qui est plus abject, selon le conseil de Jésus-Christ en la |)arabole des invités aux noces, afin qu'elle soit élevée et établie, non elle-même, mais par le Père de famille, en un lieu plus digne, honorable et convenable à son humilité..-

Or, après avoir déduit en ce chapitre les deux fondements sur lesquels se doit édifier l'abnégation, et les deux sortes de pratique par lesquelles l'âcce se doit fonder en l'avilissement de soi, il faut au chapitre suivant entrer en la déclaration de la première sorte et espèce d'abnégation.

Page 1