‹ Œuvres complètesChapitre 159 sur 540 · II* DEGRÉ · texte numérisé non relu

II* DEGRÉ

IV. L'âme doit être plus soigneuse à garantir de toutes propriétés et impuretés les sentiments el consolations de la partie supérieure que celles de l'inférieure, eu égard qu'elle serait privée d'un fruit d'autant plus signalé, que telles influxions sont plus pures, élevées et efficaces. Elle sera donc avertie, qu'encore que telles lumières et affections viennent de Dieu, et produisent en l'âme de très-bons effets, ce néanmoins, si elle n'est assistée d'une grande discrétion intérieure ou pureté d'esprit, à peine s'a- ]iercevra-t-elle, et se préservera d'un défaut ordinaire en ce lieu. Savoir premièrement, d'embrasser volontiers telles illuminations el affections, avec certaine satisfaction et occulte complaisance de soi en icelles ; el secondement, de les étendre jiar discours, et allumer par effort de ses fonctions et affections naturelles, dont il semble faussement que les premières lumières et affections soient accrues et dilatées intérieurement. Car cet effet ne procède de Dieu, ni d'une vraie augmenlationd'icelles, ains seulement d'une pure réflexion de l'âme occasionnée d'amour-propre, et d'une vaine affection de telles grâces, qui, au lieu de les accroître, comme elle pen^c a fait cesser

OEUVRES COMI>LETES DU CARDINAL DE BERULLE

i'infusion de Dieu par cet empêchement qu'elle y a rais, et rester seule en elle l'effort naturel et raisonnable; tellement qu'en faisant si grand cas, voire se reposant, foîulant et assnrant en icelui, comme en un effet singulier de Dieu; ce n'est de merveille s'il s'enensuit un éblouisscraent et aveuglement intérieur, une superbe et fausse persuasion d'une rare vertu, et une ouverture à plusieurs illusions.

Or, afin que d'une part elle ne manque à son devoir, et que d'ailleurs elle ne tombe en cet abus et danger, elle doit noter deux différents états et conditions d'une âme.

V. Le premier est lorsqu'elle est encore novice en la voie de Dieu, et ne fait que commencer à être tirée d'en haut, ou bien que par son indisposition ou autrement, les lumières et ali'ections qu'elle reyoit sont faibles et débiles, et lui laissent une jileine liberté d'user de ses fonctions naturelles.

Le second, lorsqu'elle est plus avancée es vraies vertus, et reçoit les lumières et affections divines en telle abondance, qu'elles la possèdent toute fort intimement et eilîcaleraent sans liberté d'opérer et user de ses puissances intérieures.

Car au premier état elle ne doit faire difficulté de coopérer avec telles lumières et affections par étendue de discours en l'entendement, et dilatation de mouvements en la volonté, à ce qu'elle se garantisse d'une l)aresseuse oisiveté et inutilité d'esprit, qui est en cet endroit une l'use subtile et un piège préjudiciable de l'ennemi, tendant à ce qu'elle se repose et fonde en soi, et non çn Dieu connue elle pense, et qu'elle lasse place non à telles lumières, ni à Dieu, comme elle présume, mais à sa nature et à ses superfluités, et qu'en ce temps de moisson elle demeure privée du fruit de vertu qu'elle devait recueillir, tandis qu'elle y était plus habile et disposée par telles lumières et affections célestes : ou au contraire, quand l'âme est actuellement au deuxième état, elle se doit humblement priver de tel usage et effort naturel, lequel lors ne procéderait que d'une présomptueuse croyance de ses forces, ])résumant tacitement en recevoir et accroître telles gtâces, ûon de Dieu seul, mais aussi de soi-même, €t d'une volonté superbe et déréglée, affectant ou les dons, ou bien la mesure des dons que Dieu ne donne et qu'il n'est licite de désirer, comme non nécessaires à salut, mais seulement de les recevoir lorsque Dieu les envoie.

VL Elle se privera donc de cet usage naturel, au lieu d'icojui elle s'humiliera et avilira comme une chose de néant; elle procTirera unf> volonté sim[)le et résolue de ne chercher en telle chose son propre contentement et intérêt, ains de se réputer trèsmdigne, comme peisonne très-basse et éloignée de Dieu : elle les acceptera pour satisfaire au vouloir divin avec une reconnaissance grande de sa bonté, qui daigne par ses ^'î .'J-'^i^ns s'abaisser à chose si vile; puis les îétérera et offrira à Dieu, comme chose toute

sienne, et tout è fait déiiendante de lui. Or l'âme noiera que j'ai inséré à mon escient ce terme actuellement pour lui donner à connaître que, lors(pie l'efficace de telles in- Uuences est passée, et que la liberté d'agir lui est rendue, elle doit reprendre l'usage et l'exercice de ses fonctions intérieures, lequel doit être au regard de semblables infusions, comme l'ombre au regard de la lumière du soleil. Car, comme nous la voyons diminuer et s'apetisser selon que la lumière croît, et au contraire accroître selon que le soleil se retire et se cache de nous, de même selon que Dieu se relire de notre âme, par le cours de sa [irovidence qui le requiert ainsi, ou bien se cache u'icelle par quelque nuage interposé, elle doit rentrer en elle et reprendre ses opérations comme auparavant, et selon qu'il s'en approche et loccupe de ses inlluxions; elle doit sortir de soi-même, et faire que ses industries cèdent à celles de Dieu, jdus ou moins selon leur efficace. Et est vrai, que si elle est conforme à la disposition et perfection présu|iposée en ce second degré comn;ie au précédent, nous avons exclu la concurrence et assistance des ])uissances sensitives et infélieures à recevoir et user des consolations sensibles, n'y permettant que les opérations de la jiarlie su[iérieure et raisonnable : de même en ce second degré, et particulièrement en ce second état, il faut exclure les mêmes puissances raisonnables et supérieures à recevoir et user des infusions divines, el n'y permettre aucune activité, que celle qui procède non ])lus du cœur, ni de l'entendement et volonté, mais de la pattie sul)rême et jilus intime de l'esprit, que quelques-uns ap|tellent apex mentis, laquelle par actes simples et uniformes les rend et convertit à Dieu, et les emploie à fonder les solides vertus en une manière fort secrète, spirituelle et efficace, tandis que les autres fonctions tant inférieures que supérieures, demeureront assoupies, accoisées et dénuées de leurs opérations. J'ajoute d'abondant, que selon que s'augmente la disposition intérieure de l'âme, et l'allluence des bénédictions de Dieu, elle doit même quelquefois se dénuer de l'activité de cette partie suprême, et ne permettre qu'elle exerce autre industrie que de recevoir avec soumission, indifférence et patience d'esprit, l'infusion divine, sans qu'elle lève la pointe de sou activité vers icelle, pour la pénétrer avec soudaineté ei vitesse; autrement elle la détiiiirait et encourrait les effets déjà condamnés de |)ropiiélé el affectation de telles grâces, et les jieines d'aveuglcnicnt intérieur et autres qui l'ensuivent.Ce qui se |)eui mieux entendre ])ar l'exemple de celui qui est exposé au soleil, lequel s'il lève ses yeux vers icelui, reçoit bien sa lueur, mais en est ébloui et aveuglé, en sorte qu'il ne [leut voir ni le soleil, ni les autres objets posés devant ses yeux, ce qui arrive spirituellement et iniérieurement à celui lequel pour vouloir être scrulator majestatis, c'est-à-dire scrutateur ue la majesté, | rofomlaiit de soi ■

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iiiô.ui,' l'^r présoiiiplioii ol nllVciion lc>> liimièii'sci rtllcclious (iiviii('.s,o/;/;rj//u7«r (i (jtoriii, Miloii lo dire de S.'iloiiioii [Prov. xxv, '27) : r'('Sl-;i-dirtM'^t .'d)allii \'i\r \n gloire, deiiiciir.iiil Diriisijiié en son coiniiorlement laril inl(jri«'ur «ju'exlérieijr. Ou nu coiilrniie, relui qui Itaisse les yeux h la JuiniùreiJu soleil, la reçoit, el en sa vue, non ébloui, mais con- I01I6 |»our se conduire el disceiiifr la diversité des olijfcts présents. Ainsi f|ut' celui (|ui humilie el ahaisso son esprit silùt (pio la lumière ilen haut rayonne en icelui, en leeoil une grande discrélicjii intérieure et fxlériewro circonspection, j'our se comJuiro .'ûi-emenl et préserver de^ pié^^os de Satan el de ramour-propre.

>II. Les jioints contenus en ce second ile;4ré, doivent <Hre soigneusement posés de l'iluie, d'autant <pie le tJi.scernement d'ireux est ddlicile, el le danger liien éuiinenl de tomher en l'une ou en l'aulie i\i:s extrémités cotées. I'",lle aj)préhet)ilera donc, telles choses, implorera humidement la grû( e divine, se disposera h en recevoir les avertissements intérieurs de son devoir, el surtout en prendra Tavis de persornie expérimentée, ijui prenne garde d'une ji.iri (pi'elie ne résiste avec j)erlii)acité à l'invilalion (pie Dieu lui fait de monter j)lus haut, connue il arrive h Vàmc (jui est pro- |ii iétairement l'ondée, assurée el a|)puyéc en elle môme, en ses actes et verius, et d'autre part à ce qu'elle satisfasse à l'avis donné par Jésus Christ en la la parabole des invités aix noces, en ne s'élevant en un Heu plus h.iut (jue ne mérite sa condition, autant que Dieu lui a[)i)elle et invite. Couinie il advient en [iremier lieu à ceux qui se veulent élever [)ar-dcssus leurs opérations, avant que Dieu les attire sullisamment ; el en second lieu à ceux (jui veulent même se priver do cette activité de la partie suprême, avant que leur disposition et l'eflicace de la grâce le reiiuière ; el en troisième lieu à ceux qui \ealent se perpétuer en l'un ou l'autre de ces degrés, sans rentrer en eux-mêmes, après que l'infusion divine est cessée. Car il ne suffit de ne monter en ces degrés de aoimêmo, ains par la grâce de Dieu : mais après (jue Dieu nous a élevés , il ne faut y persévérer de soi-même, ains [tour l'ordinaire retourner à l'usage de nos fonctions sitôt que la liberté nous en est rendue. Et derechef s'en dépouiller quand Dieu survient avec nouvelle inlraction, conservant ainsi la vie de l'esprit par un [ier|iéluel tlux et retlux do notre âme à Dieu jiar nos actions, et de Dieu en notre âme par ses infusions, jusqu'à ce qu'il lui plaise dis| oser l'âme à une telle j)erfection de vertu el d'élévation intérieure, qu'il en ait pris totale posses^ion à perpétuité, sans remise et relâche (juelconque, et sans jamais plus lui rendre la faculté d'agir par elle-même, qui est un moyen par lequel elle peut conjecturer ce (jue Dieu désire d'elle en ce point. Mais d'autant que cette grâce est très-rare et [larliculière, et ne se donne qu'après de très-grandes habitudes de vertu, et que ce

serait un «bus très-dang.^roux que de présumer faussement de lavoir; il me semblerait bon (|ue l'Ame observAl lelle exaction en ceci, que d'elle-même elle se (onllnt fort longuement en la morti(i( alion des passions el exercice de vertu, tant qu'elle pourrait, et que jamais elhî ne |)résutiiât de se toui- I 01 1er (omme si clleavail nopiis cette grâce, qu'après (pi'un très expérimenté directeur lui en aurait donné coirscil.

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Divisé en quatre degrés el huit avis.

IM: la TRUISIKME ESPÈCK D'ABNfcGATIO^, Qtl

kst 1>es choses .nbcessaiiœs a la vie de l'ksphit.

1. Il y (i citu/ différentes choses en la vertu* f/nalre drsfjuclles Dieu uoun soustrait aucunes fois, et nous oblifje d'en jifatif/ufr l'ahne- (jation. tJt de ces quatre choses est parlé (S (fiatre deqrés suivants. \\. Le premitr degré de celtr troisihne espèce d abnégation est en la réfurmation des bons désirs. Pratiques pour remédier à l'excès des désirs, in. La pcrfectitn de rame consiste à être tout à fuit dépendante non de Cesprit humain, tnais de l'esprit de Dieu. Iinporlancc de cette abnéijation. IV. La doctrine générale contenue en ce degré est appliquée en particulier à trois sortes de désirs : à celui de la gloire du ciel, celui de l'abnégation même et celui des souffrances. V. Le second degré de cette troisième espèce d'alnégalion est en la privation des sentiments de vertu et d'élévation intérieure. Motifs et pratiques sur ce sujet. Vl. Dieu non content de priver l'dme des sentiments de vertu et d'élévation intérieure, permet encore qiéil lui arrive des mouvements déréglés ae passions et des rébellions de la partie inférieure, à Dieu et à la vertu, et pourquoi. Divers inconvénients qui procèdent de cette sorte de purgationpar voie de tentations, et les remèdes qu'il y convient apporter. VII. Le troisième degré de cette troisième espèce d'abnégation est en la soustraction que Dieu fait à l'âme, de /a reconnaissance et sentiment de sa vertu, et même de la croyance qu'elle en pourrait avoir par les efj'tts passés. La maxime que i'àme doit observer en ce troisième degré, est de s'humilier et de se soumettre à autrui. Fruits de cette maxime. Avis pour le directeur. Deux enseignements très-profitables à l'âme sur ce sujet. \ III. Le y«atrième degré de cette troisième espèce d'ab-* n-gation est en la soustraction que Dieu fuit â lame, même des actes intérieurs de vertu. Quels sont les devoirs de l'âme réduite à cet état. Deux sortes d'élévation: l'une de l'entendement par lumière ; l'autre de la volonté par l'abnégation. La première périlleuse et de peu de personnes; la seconde plus sûre et pour tous. IX. Lame peut être considérée ou à l'entrée ou au progrès, ou à l'issue de ce dernier degrés Ht selon ces trois points, elle a besoin d& divcr-: avis. Deux avis sur l'entrée de ce (quatrième degré, qui est une soumission

passive à Dieu. Lame a deux tnaniêres d'être en son néant : en V essence, par ressentiment des bons mouvements quil plaît à Dieu lui envoyer ; ou en ses œuvres, par application des effets qui doivent réussir de CCS bons monuments. Et elle doit toujours joindre la seconde à la première ; en sorte que toutes et quantcs fois que Dieu l'assiste par sa grâce, elle lui doit assister par correspondance. L'âme en use souvent tout au contraire. Ce quelle doit faire pour obvier à cet inconvénient. X. Trois avis sur le progrès du quatrième degré, qui est lorsque Dieu semble remplir et occuper l'âme de ses qrâces. Sur tes inspirations, l'âme doit éviter deux fautes ordinaires : l'une est une omission de les accomplir, se contetitant de les écouter, ou de les goiiter; l'autre est une assurance à les suivre. Envers l'abnégation même, elle prendra garde qu'elle procède d'humiliation et d'abaissement intérieur au-desi^ous de tout, et non d'un vent de présomption intérieure, duquel Tâme est souvent enflée par-dessus tout.

XI. Premier avis pour l'âme constituée en l'issue et habitude du quatrième degré.

XII. Le second avis confient quelques règles très-importantes pour appliquer l'abnégation aux actions, affections et pensées.

XIII. Le troisième avis est que l'âme ne pense jainais être arrivée au dernier point de la perfection.

Tout ce qui a été déduit au chapitre précédent tendait à deux lins. La première à ce que l'âme reçût avec telle pureté les consolations et sentiments, tant de la partie supérieure qu'inférieure, et que par les subtilités de son amour-propre elle ne détruisît en elle la grâce que Dieu y ))lanterait. La seconde, à ce que |iar les mêmes artifices elle fût privée du fruit de vertu, qu'elle devait Jors recueillir, et qui était l'effet pour lequel Dieu lui ejivojait telle abondance de consolations et sentiments. Maintenant il faut déduire la troisième espèce d'abnégation, par laquelle l'âme est appauvrie et dénuée de la chose qui paraît la plus nécessaire à l'établissement de la vie de l'esprit, et pour laquelle obtenir, les consolationsonl été réformées par les avis du précédent chapitre. Kn quoi il semble que Dieu, comme nous avons déclaré en l'avant-itropos, ne fasse que planter en notre âme, et puis déraciner luimôme ce qu'il a planté, à raison de l'amourl)roi)re caché au [dus creux de notre intérieur, qui infecte et environne ce que Dieu y met.

I. Or, pour entendre sainement cette abnégation et privation de vertu, est à noter y avoir cinq choses en icelle. La première est riiabilude ou infuse de Dieu immédiatemeni, ou acquise par le travail de l'arae. La seconde est l'acte de vertu ou intérieur en Tâme, ou extérieur en l'eifet au dehors. La troisième est uae réilcxion de l'âme sur cet ficie intérieur, par discernement ou ressentiment d'icelui. La quatrième est un grand désir et souhait de la vertu. Kt la cinquième, un sentiment d'icelle proiéilaiit uu de l'ha-

bitude, ou de l'infusion de Dieu, ou de la diligente coopération de l'âme. De ces cinq choses, Dieu en laisse perpétuellement les habitudes que sa grâce et la diligence de l'âme y a plantées, et aussi les elfets extérieurs\le vertu, et n'y a rien qui prive l'âme de ces deux choses, que sa négligence et une fausse liberté, qui a coutume de se glisser en elle en ce degré, si elle n'y prend garde. Seulement Dieu soustrait, selon la disposition de l'âme , ores le souhait de la vertu, par une réformalion de l'excès qui y est; ores le sentiment d'icello; puis la réflexion de l'âme sur son intérieur ; et en dernier lieu, ce môme acte intérieur de vertu : non toutefois pour la dégarnir de la vertu, mais l'élever à une manière de l'opérer et exercer plus simple et parfaite, et non tant procédante des actes et affections internes de chaque vertu particulière, comme d'une simi)le réfusion d'amour de Dieu.

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