‹ Œuvres complètesChapitre 160 sur 540 · DEGRÉ · texte numérisé non relu

DEGRÉ

IL Lesujel du premier degréest un certain excès qui se remarque es désirs des choses saintes et vertueuses, que l'âme conçoit ; comme par exemple de l'oraison, à cause de la disposition ou promptitude de s'unir à Dieu, qu'elle recueille d'icelle,ou bien d'un état de vie tranquille et contemplative, d'autant qu'en icelui elle se sent plus animée et enflammée en l'amour de Dieu. Cet excès est caché et voilé sous prétexte d'ardeur, jusqu'à ce qu'il se découvre et apparaisse, qui est quand elle nepeut obtenir ce qu'elle souhaite, soit par empêchements humains, comme lorsque l'obéissance et charité la retirent de l'oraison par une œuvre de grande distraction, mais i)lusinolilable au prochain, ou même la contrainte de changer dévie, pour s'occu[>er aux négoces de l'active esquels elle a beaucoup de répugnance, soit par empêchements posés de Dieu, même lors qu'il ne nous octroie sitôt comme nous le voudrions, cette vertu et |)erfection désirée; lors, dis-je, les effets d'un tel excès se manifestent |)ar un regret qu'elle ressent de tels empêchements , et par j)eine et inquiétude en son intérieur, qui n'est point de Dieu, resj)rit duquel est doux et suave ; mais d'une propriété par laquelle l'âme est attachée à ce qu'elle désire, et semble aucunement et indirectement vouloir en cela donner la loi à Dieu, et contrarier à sa sainte disposition es créatures, pour ne perdre )e (tropre intérêt qu'elle y prétend: ce qu'elle doit réformer, observant ce qui s'ensuit : 1° Elle acceptera et recevra le désir, comme don de Dieu sans comi)laisance et satisfaction en icelui. 2" Elle ])rocurera avec toute diligence de l'exécuter, sans délaisser aucun moyen propre pour arriver à telle vertu et perfection, aQn de chasser loin toute tépidité et négligence, voilée quelquefois du prétexte d'abnégation. Et 3° ((juand rcm[)èchenicnt survient), elle croira et reconnaîtra queDieu ne se plaît lors en l'exécution de tel désir, et jîourtant faudra le renoncer de fait, et se résoudre inlOricurcmont à ne vouloir ni vertu,

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ni perf'Mlion, ni cliosc (jii»' ce soil, que Idli! ('l(inelle, et scion (|im; Dieu le veut. ^" Kllc no «onsenlira h ranxiéléct fi^clierie (|ui en revient, ains la réjirouvera selon son |>ouvoir.

III. Celle |»rali<iuo est fondée sur une? doctrine l»ien t)olalile enee lieu, et vérilahie, savoir que la perlei l'on de TAnK» et de la vertu eonsisie à ôlrc tout 5 fait dé|iendanle, non de respril liuinain, mais du vouloir de Dieu, étant bien r.iisonn.'dtjo (|ue tout l>ieri dépend»! de celui dut|uel il procéile, el soit rfj^lé, non selon nos volontés, «jui sont le plus souvei\l aveut;lées et transportées d'afiei tion, mais selon l'esprit de Dieu (pii est sa vraie réjj;Ie, et (jui est en soi inl'ailliltle. D'où s'ensuit (jue l'Ame (jui a un hon désir, avec ee repos sus déclaré et IraïKiuillité «'ii 6a volonté, sans !a vertu désirée, est plus agréable h Dieu (jue celle (jui a la niùme vertu, en sorte (|ue si elle ne l'avait, elle en serait inquiétée. Par ce jioint et piali(pu», il ne faut penser que l'Ame soit dépoviillée du désir de la vertu, mais seulement d'un excès et elTet iramour-propre (jui y était, et d'une apfiréliension humaine dùlre privée du bien iiésiré qui l'atUiyoait auparavant. Mais f^ar celle réformatioii, le désir demeure pur et entier en son énergie et ellicace, non sans crainte intérieure, qui accompagne coutuinièrement tout désir, jusiju'à ce que l'on obtienne ce que l'on désire ; mais elle c^t vraiment divine, sans excès et propriété, cl même sans peine avec résignation et contentement indicible, h cause que volontiers elle fait ccliange d'une vertu créée au vouloir divin et incréé, el qu'elle sait combien Dieu se piaît en une âme qu'il voit tranquille €t pacifi(|ue en sa peine pour se résigner h sa volonté, et qui l'aperçoit privée d'un bien qu'elle désire instamment pour mieux aimer Notre -Seigneur, qu'aucune vertu et perfection.

IV. De l'abnégation de ce désir et de la pureté de cet amour envers Dieu, ensuit ordinairement une conduite el assistance intérieure, qui avertit l'âme intimement de quelle diligence elle doit user sans relâche aucune, pour obtenir la vertu désirée, autant et plus que si l'appréhension et inijuiélude l'en pressait ; lui apprend combien p.eu elle se doit appuyer en celte diligence et indu>lrie sienne, puisque par icelle elle ne narvienl à ce qu'elle souhaite, mais par le bon vouloir et plaisir do Dieu; cl l'instruit quelle persuasion filiale elle doit concevoir, que Dieu qui lui a donné le désir Jui donnera la perfection et vcriu désirée quand et comme il lui plaira. Ce qui l'a fait résigner entre les mains de Dieu, el de tout très-contente n'y penser [dus, ainsi avec une perle entière de ses souhai'.s el volontés en Dieu, opérer et travailler à la môme vertu, comme liors de soi, laissant à Noire-Seigneur tout le soin e( pensée deloul, avec une tranquillité vraiment divine.

V. Mais d'autant que la doctrine contenue en ce degré esl générale, je l'appliquerai en particulier à (rois sortes de désirs, esquels

il y aurait moins d'apparence delà pratii|iier el observer, à ce (pie l'âme soil soigneuse de la garder généralement en tous autres. Le premier est celui de la gloire éternelh*, letjucl elle doit purifier eti la façon susdite, (piand (die est dillérée, estimanl beaucoup itlus la volonté divine, (|ui se plail h ne la lui donner encf)re, ipie la méiii" gloire ; el fjuand bien nièmement il lui plairait ne lui donner jamais sans aucune olfense de son côté, choisissant plus di; se reposer et conl(;nter d'un tel vouloir divin fjue la mémo gloire. Le deuxième est le désir de l'abnégation de soi el (onformité h la volonté divine, (ju'il faut encore modérer et régler ; premièrement , en lumière sus déclarée, (juand Dieu ne l'odroie aulani (ju'elle voudrait, eu égard (pie ce n'est pas un [letil effet de celle mén.e vertu de se contenter par liuniililé, de n'èlie aulani avancé en ce dépouillement de soi, comme on le souhaiterail pour son excellence particulière, et être contente de ce cpie Dieu permet, i)Ourvu que de là ne s'ensuive une lépidité el négligence de travailler à icelle vertu : car au contraire, ce serait abus de la vouloir acquérir par la voie de propriété, qui lui répugne plus qu'à tonte autre verlu. Le troisième est le désir de soulfrir, Icfiuel iieut ôlre excessif par excès d'anxiélé et d'amour-propre, encore que notre nature y répugne comme à une chose amère. Kn (pioi se doit remarquer en passant la subtilité du i)ropre amour qui convertit à son goût, même ce qui lui esl si contraire, el se nourrit el entretient sous ce désir de 5ouIfiir, nonobstant sou âprelé, à (anse de la saiisfaclion qu'il peut apporter à l'âme par son excellence el sublimité. L'âme notera donc, pour chasser ce faux amour caché sous ce désir, que le vrai souhait d'endurer esl celui, el non autre, qui esl accompagné d'abnégation el dépouillement volonlaTre du môme souhait, en ce qui concernait notre satisfaction et conlenlemenl particulier. Sur ce propos, avant de le finir,je remarquerai que ce n'est un moyeu salutaire à une âme nouvellement introduite à la vertu, de charger immodérément son esprit de pensées per|iéluellesde la croix et des aflliclions qu'il convient endurer en la voie de Dieu. Car enfin, quelle ferveur qu'elle eût, sa nature s'en ressentirait ;et succomberait sous ce faix, l'âme s'en allligerait el en tirerait une dillicullé d'opérer Tes choses de son salut. Qui serait une ruse bien subtile de l'ennemi jiour lui remlre le chemin do perfection austère et difiicile. Partant avant qu'elle ait ac(iuis une grande force d'esprit, elle modérera l'excès et la continuilé de telles pensées, et les convertira en une entière conformité au vouloir (iivin, et nommémcnl en celte croix, qui ne cause point d'ennui à l'âme, (]ui ne la recherche et embrasse que pour i-laire h Dieu, sans réserve d'aucun autre intérêt. Ce qui ne sera sans exemple en la vie de Jésus- Christ, lequel ne pensa toujours à sa croix, ains seulement lorsque ce fut le vouloir do son Père : car il accomplit en sa vie ses ac-

I ons avec beaucoup de suavité extérieure et allégresse intérieure, qià lui fut néanmoins soustraite au temps de sa Passion.

Il' DEGRÉ.

VI. Après que l'âme a acquis un grand commandement de la partie supérieure sur l'inférieure, et l'habitude des vertus par l'aflluencedes consolations et sentiments intérieurs de piété, avec la coopération qu'elle a apportée en observant les pratiques précédentes, et en usant légitimement des dons reçus de Dieu, lors il la prive et dépouille de toutes sortes de sentiments, de vertu et élévations intérieures ; et en contr'échange de ce qu'elle a reçu par le passé, la })crmet être agitée en la partie inférieure , en telle sorte que la chair semble aussi puissanteen elle et l'esprit aussi faible comme au commencement de sa conversion, et comme si son travail à dompter soi-même n'eût de lien réussi. Ce que Dieu permet à plusieurs lins , toutes tendantes à son plus grand bien.

Ail. Car en premier lieu, il la prive et dépouille de telles grâces : 1° à ce qu'elles ne causent en son esprit une telle satisfaction en icelles, qu'elle ne vienne à se com- ]»laire et élever en orgueil ; 2" afin que l'aiuour-[)ropre, lequel y était entré, en soit du tout éteint et banni ; 3° à ce qu'elle croisse et continue en la connaissance et expérience de sa bassesse et intirmité ; k° et afin qu'elle se foititie en vertu, et se dispose à reconnaîlre que la solide perfection ne gît pas en telles glaces, et en une paix entre le sens et la raison, mais en l'abnégation de soi en toutes choses, qui s'acquiert plus parmi la pauvreté de telles grâces, que jjarl'atnuence d'icelles. Elle ne Jairra donc écouler cette occasion sans réformer et épurer son comportement intérieur lorsqu'elle avait telles grâces, en observant la prati(]ue suivante : savoir est : 1° de se remémorer les biens qu'elle a pu tirer d'icelles, et les impuretés (pi'elle a dû fuir et éviter; 2" voyant comme elle s'est comportée -en l'une et l'autre, se reconnaître par simple pensée ou croyance très-intime, et non par un discours indigne de tels sentiments ; 3° renoncer librement à iceux, et à tout intérêt et satisfaction intérieure qu'elle en recevrait. Ce qui étant pratiqué sur les grâces passées, elle doit maintenant se convertir à l'état i)résent de pauvreté et privation d'icelles. Et premièrement, penser succinctement à la dignité et »ux fruits de celte jirivation, et s'en reconnaître indigne ; 2° ce néanmoins l'accepter avec grande soumission au vouloir de Dieu qui l'envoie, et démission de soi nui l'accepte, et qui s'avoue indigne de l'avoir; 3" se résoudre de travailler et en tirer les fruits d'abnégation, humiliation et pauvreté d'esprit que Dieu attend et prétend d'elle.

VIII. En second lieu, outre la privation susdite, Dieu i)ermet lui subvenir des mouvements déréglés de ses passions," des rébellions de la paitie inférieure à Dieu et à la vertu, parce que la privation ,seule n'est

CARDINAL DE BERULLE

suffisante à déraciner l'amour-propre, la présomption et la comfdaisance i)rofondément enracinée en son esprit, ni pour l'accroître en vertu et humilité, ains elle ))Ourrait l'entretenir en ses défauts susdits, et outre iceux, en une tiédeur et nonchalance d'esl»rit, et pour ce est besoin d'y ajouter l'acrinioni« de la tentation, à ce qu'elle bannisse de Tâme toutes ses humeurs vicieuses. Mais comme il arrive ordinairement des corps fort maléficiés, que la médecine et breuvage que l'on leur i)résenle pour la guérison de quelqu'une de leurs indispositions, en faisant son opération, provoque quelqu'autre indisposition et maladie ; de môme survientil en notre âme navrée de toutes parts d'araour-|)ropre. Car cette ])urgation d'esprit que Dieu lui envoie, en expulsant d'un côté les effets susdits d'araour-[)ropre, de l'autre agace et réveille une curiosité en son esprit auparavant accoisé et recolligé par l'abondance du sentiment, à rechercher désordonnément la source et les circonstances de son mal, unç présom[ition à s'élever, aigrir, ennuyer et impatienter de la privation du sentiment, et de la tentation qu'elle pâtit, une affectation propriétaire d'un certain rel)os sensible perdu par l'un et l'autre, et une assurance recherchée et prise en son esprit j)ar les actes intérieurs de vertu, et f)ar la résistance qu'elle opère. A quoi elle doit remédier : 1° en s'occupant beaucoup ))lus à tirer fruit de ses tentations, qu'à les éplucher et discuter ; 2" en s'abaissant intérieurement, comme une chose de néant, dès lors que les tentations recommencent, et reconnaissant être bien raisonnable que Dieu la mette en échelle de Satan par tentations, puisqu'elle a si peu profité en l'échelle de Dieu par ses consolations, puis les acceptant avec patience, comme mérite digne de soi; 3° en renonçant volontairement au repos intérieur qu elle ressentait avant la privation et la tentation, et s'accoutumant à r.o les fonder plus es sentiments, mais au vouloir de Dieu, qui no s'accomplit pas moins en cet état qu'en l'autre; 4-" en faisant peu d'estime de tous ces actes et industries, et eu s'en défiant, comme des choses de nulle valeur et énergie. Mais d'autant que l'assurance susdite, que l'âme prend par ellemême en ses actes, est profondément aggravée en icelle, et appuyée sur une réflexion particulière, qu'elle fait par discernement et ressentiment sur ses actions intérieurts, 11 est besoin que la main de Dieu même y opère, et la conduise en un degré nouveau et particulier d'abnégation, auquel il la dépouille de la réflexion susdite, et de l'assurance qu'elle en retire, comme il sera déclaré au degré qui s'ensuit.

Iir DEGRÉ.

IX. La privation du sentiment que Dieu avait occasionnée en l'âme, selon le degré précédent, ne tendait qu'à la destituer de ce qui la retenait à elle-même, et divertissait de. Dieu, à savoir le sentiment de vertu, encore qu'il lui était envoyé à une intention du tout

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