CXXII. DE LA SERVITUDE DE L HOMME ENVERS DIEU
I. Nous serrons à Dieu, voulions ou non. Servir à Dieu contre son vouloir, c'est l'extrême misère ; le servir en le voulant et par amour, c'est félicité. — IL La créature peut plus facilement effacer son être que sa servitude. La vie {et beaucoup plus la vie heureuse] de l'homme, est de regarder Dieu et de lui adhérer.
I. Comme Dieuseul est indépendant, et tout le reste en dépendance au regard de Dieu , aussi tout est en servitude vers Dieu : Omnia terviunt tibi. {Psal. cxvni, 91.) Cette servitude est fondée dans l'être, voire dans le plus intime de l'être, est aussi ancienne que Ja créature, et inséparable d'icelle. Nous pouvons bien en séparer notre pensée par inconsidéralion, et notre volonté par malice, mais nous ne |)Ouvons pas en séparer l'étal et l'effet. Voulions ou non, si nous sommes en être et en nature, nous sommes en dépendance', en-appartenance et en relation de servitude au regard de Dieu. 11 est niaitre et le seul maître, et tous sont ses serviteurs, le servant, les uns sans le connaître, les autres sans le vouloir, les uns contre leur vouloir, les autres le voulant et par amour à un Dieu si grand et si bon, se conifilaisant en leur servitude. Le servir sans le connaître, c'est bassesse : le servir sans le vouloir, c'est misère ; le servir contre sa volonlé, c'est extrémité de misère ; le servi»-
en le voulant et se com[ilaisanl ch celle servitude, c'esl félicité suprême.
11. L'être n'est pas essentiel et nécessaire h la créature, car une éternité s'est passée sans ([u'elle fût; mais si la créature est existante, si elle »'st créée, elle est dépendante, (die est servante du Créaleur, et il est [«lus aisé d'elfacer son être que sa servitude. Notre être est un rap|»orl h Dieu. Plus ce rapport «^sl [)aifuit, |»lus notre être est excellent; jdus il est opposé et dissemblabh;, [dus nous sommes en misère et imperfection.
Notre soin, notre devoir et notre perfection cl consentement concourent ensemble. Car ne pouvant être ilieux par essence, ne [)0uvant être absolus et indépendants, ne pouvani être h nous-mêmes, le vouloir, c'est vouloir l'impctssible, et c'est combattre noiro être propre, c'esl nous défaire nous-mêmes, et non pas nous parfaire.
La perfection jiorle conformité à l'être qui doit être perfectionné. Puisque cet être procède de Dieu, puisqu'il tend à Dieu, puisque Dieu l'a fait et l'a fait pour soi, Propter semetipsum {Prov. xvi, i), il n'y a moyen île le parfaire que dans ces deux habitudes de dépendance de Dieu, et de mouvement vers Dieu , et le vouloir accomplir et |)arfaire sans le référer à Dieu, c'est le défaire et non le parfaire. La misère de riwmme vient de l'homme même, et il se rend misérable par les mêmes voies qu'il choisit pour se rendre heureux. Il veut vivre content, et il ne prend f)as garde que la vie, et beaucoup plus le contentement de la vie de l'homme, consiste à rechercher Dieu, à adhérer à Dieu, et à porter l'image et la semblance de Dieu. La vie consiste en usage, mouvement et action de l'être qui est surnommé vivant. Ainsi l'eau s'appelle vive, <]ui, [»ar son mouvement tend à la mer, qui est son lieu propre et naturel; ainsi les plantes ont une sorte de vie qui les pousse hors de la terre, et les met en l'aspect du soleil qui les produit pour servir d'ornement à icelle ; ainsi les animaux ont une sorte de vie qui leur donne mouvement et sentiment pour rechercher ce qui leur est nécessaire, et tendre à la fin de leur être. L'homme aussi, comme homme, a une sorte de vie qui lui est pro|tpe, qui le rend différent des [liantes et des animaux, qui l'élève (lar-dessus tout ce qui est sensible et créé, qui le lait tendre à l'être incréé, et qui le rend cafiable de Dieu, et lui fait [lorier sou image et semblance en plusieurs manières ; et plus il s'éloigne de ce mouvement et rapport à Dieu, plus il s'éloigne de la vie qui convient à l'homme coujuie homme.
CXXIII. DU DOUBLE MOUVEMENT DE l'aME VERS DIEU ET VERS LES CRÉATURES.
Le premier [loint du service que nous devons à Dieu, c'est de référer à Dieu tout ce qui est [)rocédant de Dieu. Le second, de se référer soi-même à Dieu; caret nous procédons de lui, et nous avons encore un rapport s[)écial vers lui. Et d'autant que plusieurs choses ont rapport à nous par l'ordon-
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nance de Dieu, et par l'indigence de notre être : nous ne devons prendre autre part en ces choses, que le simple usage qui nous eiit nécessaire : et encore devons-nous référer à Dieu cet usage, afin que Dieu qui est tout en lui-même, soit tout en nous, et que Dieu, à qui toutes choses appartiennent, reçoive honneur de tout, et que nous adhérions au mouvement, f)ar lequel Dieu créant et formant toutes choses, les réfère et les rapporte toutes à soi-même, qui est un mouvement inséparable de la création même, et inséparable aussi de la créature, et un mouvement si vivement imprimé dans l'être de la créature par la puissance du Créateur, qui lui est plus intime que son être propre. Car Dieu pouvait lui donner un autre être, ou ne lui point donner cet être; mais il ne se pouvait pas faire qu'il ne lui donnât ce mouvement en la produisant hors de soi-même. C'est le mouvement perpétuel, cherché et ignoré des philosophes, c'est le mouvement du Créateur dans la créature, c'est le premier et le plus important rapport qu'elle puisse avoir, c'est un mouvement que le péché qui fait meurir un Homme-Dieu dans la croix, ne peut faire mourir dans la créature même, dans l'enfer, dans le royaume du péché, et l'éternité même ne le pourra effacer. Mais comme l'âme en la terre et en ce corps ne se sent pas elle-même ; elle ne sent pas le mouvement qui est en sa propre essence, elle est ensevelie dans le corps et dans les sens, elle n'aperçoit que le mouvement des sens vers les choses corporelles qui devraient servir à nous faire connaître quel serait le mouvement de l'esprit vers les choses spirituelles, s'il était dégagé des sens, et quel serait le mouvement de l'esprit vers l'esprit des esprits qui est Dieu, si la terre n'empêchait cette source d'eau vive. On f)arle de deux mouvements au ciel, qui font nos saisons et distinguent nos jours et nos nuits , c'est-à-dire qui règlent le cours de la vie humaine. Mais il y a aussi deux mouvements en l'ûme, qui font et distinguent le cours de la vie sur la terre, voire dans l'éternité. Le mouvement de l'occident à l'orient propre au soleil, qui nous convient par la création et par la grâce, et nous conduit à Dieu qui est notre Orient, et le mouvement qui tend de l'orient à l'occident, du Créateur à la créature [>ar le péché ; ce sont les deux mouvements qui établissent le ciel et l'enfer.