‹ Œuvres complètesChapitre 244 sur 540 · CXXIV. DE l'obligation de l'homme , EN · texte numérisé non relu

CXXIV. DE l'obligation de l'homme , EN

NATURE ET EN GRACE, DE SE RÉFÉRER TOUT A DIEU , COMME INCESSAMMENT IL REÇOIT TOUT CE qu'il a ET CE Qu'lL EST, DE DIEU ; SUR LES PAROLES DE l'ÉCRITURE, QUI POR- TENT QUE DIEU EST PÈRE DES ESPRITS, ET QUE c'est lui qui les PÈSE.

I. II. III. IV. Cette parole nous enseigne que Dieu est notre origine; que son autorité sur nous est une autorite' de Père ; que nous sommes à son image; qu'il nous donne sa vie ; que nous avons droit de traiter familièrement avec lui, et que nous devons nous

CARDINAL DE BERULLE. H52

occuper de lui; car cest savie, et noxis désoccuper de toute autre chose. — V. Le droit de Dieu et notre devoir, est que comme Dieu nous donne sans cesse tout Vêtre qui est en nous, il en dirige aussi tous les usages. — \l. Ces paroles : Spirituum ponderator est Dominus, no^is enseignent que nous sommes sans cesse en la main de Dieu comme une chose quil pèse, et qu'il considère si nous et nos œuvres sommes dignes de lui. — \ H. VIII. Comme Dieu est incessamment lié à nous par son opération qui nous maintient dans l'être, nous devons être incessamment liés à lui par notre piété. — IX. La même action de Dieu qui nous fuit être de Dieu, nous fait être à Dieu ; et nous devons vivre selon cette double habitude, possédant ce que nous sommes comme un bien de Dieu, et le référant à sa gloire, — \. Il y a dans l'être de la créature un mouvement vers Dieu qui durera éternellement ; mais il lui est caché pendant cette vie. — XI. Jl y a dans la grâce comme une nouvelle création , et un nouvel et plus puissant mouvement vers Dieu. C'est se haïr soi-même que de s'opposer au mouvement le plus intime de son être, et se porter à chose contraire, qui est ce que font les pécheurs.

I. Dieu est appelé par l'apôtre saint Paul le Père des esprits. {Hebr. xii, 9.) Recueillons de cette parole, si nous avons esprit et grâce pour l'entendre, que Dieu est le souverain des esprits, et de la plus légitime, la plus douce, la [ilus naturelle souveraineté qui soit au monde, et la première de toutes, qui est celle de père au regard des enfants.

II. Que Dieu est l'origine des esprits, et par une sorte d'émanation, la plus puissante et la plus digne qui se retrouve dans le monde, et la plus pleine d'honneur et d'amour, puisqu'elle donne à Dieu la qualité de Père envers les esprits.

III. Que nos esprits sont émanés de Dieu avec rapport à Dieu, comme portant son image et semblance, et qu'ils sont créés pour entrer en communication de sa propre essence : Divinœ consortes naturœlJI Petr. i, 4), comme les enfants communiquent à la nature de leurs pères. Vérités que ce terme nous apprend, et dont il faut tirer usage.

IV. Que ceux donc qui prendraient à injure de n'avoir point d'esprit, adorent et aiment Dieu qui est Père des esprits : qu'ils traitent fréquemment avec lui, comme les enfants ont communication ordinaire avec leurs pères, et auraient honte de ne le pas avoir ; qu'ils révèrent Dieu comme leur principe et leur souverain, et réputent à grandeur et à faveur de traiter souvent avec Dieu comme nous réputons à grandeur entre les hommes de traiter avec nos souverains; qu'ils considèrent Dieu dans leurs actions, et expriment son image et semblance en l'usage et emploi de leur être, comme ils ont son image vive imprimée en leur être; qu'ils se rendent dignes de Dieu, qui les appelle à la communication de son essence, atin qu'ils soient du

II.K^ («.rVnES DK PIETK. — CWIV, OHI.ir.ATION IH! I/IIOMMR DKTRE TOI T A DIKL'. i!r»4

iinnibro do ceux «lonl Dieu mfimo dit invenit illns diijnoi $e {Sap. m, 5); (ju'ils ( onfornienl It'ur vit' à la vm de Dieu 111(^1110. Peiil-il y avoir rien do plu"^ gr.uid, de plus heureux el (le plus excclleiil, (pic de vivre de la vie dont bien infttne est vivant? Ou'ils pensent è Dieu. coiMino Dieu pense à sf)i ; (ju'ils ▼ivent en le ((inleiuplant, connue il est et vil en se contcniplant incessamment soiniftme ; (pi'ils n'aliaissent pas la grandeur, et ne profanent pas la dignité de leur (esprit à tant (le [MMisées basses (,'t frivoles, qui occupent nos jours et nos nuits, et con>omnicnt notre vie, (|ui est d'ailleurs si courte; qu'ils pensent h chose digne d'eux et de Dieu uj<^me, et olfrent leur vie à Dieu, [tuisqne Dieu est leur père, et le principe perpétuel de leur être.

V. Dieu, s(juverain principe de l'être, est toujours inlluant sur l'être ; qu'il soit aussi le principe de l'usage et emploi de notre être, et qu'il intlue esprit de grâce, de direction et d'ap[»licalion sur nous, en nos actions.

(jue ni nos sens, ni l'esprit d'Adam, ni le nôtre, ne soit le principe de nos actions, mais l'esprit de Dieu, l'esprit de Jésus, et de Jésus crucifié.

VI. Dieu prend une autre qualité encore en l'Ecriture, quand elle (Wi-.Spiritunmpondefator est Dominus. [Prov. xvi, 2.) Pour mieux entendre cette parole, il faut remarquer :

Que tout est en la main de Dieu, mais tout n'est pas en la main de Dieu également ; et sa main n'est pas également employée à peser toutes choses. Les esprits sont les plus excellents d'entre les créatures ; Ms sont particulièrement à son image efsemblance, et d'eux il est dit : Spirituum ponderator est Dominus.

Nous sommes en la main de Dieu , el nous sommes toujours en sa main ; et nous y sommes en plusieurs manières. Cela nous oblige à penser souvent à cette main, qui nous tient et nous conserve, nous possède et nous régit.

Mais cette parole de l'Ecriture dit quelque chose de {«lus, el nous met en la main de Dieu, comme le poids est en la main de celui qui le pèse. Car à tout moment Dieu regarde ce que nous sommes, ce que nous Talons et pesons devant lui. El si nos pensées, nos paroles, nos actions sont dignes de sa sainteté, de sa présence, de son éternité ; regardons, adhérons, adorons celte main de Dieu, car c'est Dieu même; et c'est Dieu qui nous tient, c'est Dieu qui nous pèse au poids de son sanctuaire.

Vil. Selon la meilleure théologie, la conservation de Dieu, au regard de ses créatures, n'est autre chose qu une continuée production des mêmes créatures. Tellement que Dieu n'a pas seulement créé notre esprit au premier instant de son être, comme les jières engendrent les enfants, qui ont vie par après sans autre émanation de leur père : mais selon cette pensée haute et sublime. Dieu est toujours créant notre esprit,

comme Dieu le Père est toujours produisant son Verbe.

Comme (htric Dieu est toujours nous créant, soyons le regardant, le* révérant el le servant.

Connue il est toujours occu[)é el appliqué îi nous produire, soyons toujours ajtpli- (piés à le bénir.

Séparons-nous de tant de pensées , el moindrj's en elles-mêmes, et qui nous concernent moins,

El comme nous sommes en une perpétuelle émanation cl dé(>endance de lui , soyons en une f>erpétuelle élévation et relation <i lui.

VIII. (Test l'usage de l'âme qui emploie dignement l'être noble et excellent, qu'elle a reçu si dignement de Dieu. C'est le droit usage de l'âme qui se lie volontairement à Dieu [)ar exercice de la piélé, com/ue elle est liée nécessairement à Dieu par la condition de son être, et par les effets de sa jiuissance que Dieu exerce sur elle incessamment. Ocoml)ien est-il juste qu'il v ail un lien réciproque entre Dieu et lame, entre le Créateur el la créature, si elle en est capable ! Et que, comme Dieu est toujours de sa part .lié à l'âme, aussi l'âme soit de sa part liée à son Dieu; et que, comme nous sommes toujours liés à Dieu l)ar le lien de sa [)uissancft et de notre dépendance, nous soyons aussi toujours liés à lui par le devoir de notre piété, et par Id lien de nos regards, pensées et atTeclions vers lui. Et comme ce devoir envers Dieu est très-grand, et fondé dans le fond même de notre être , celle omission (à qui le reconnaît) est très-grande devant les yeux de Dieu, qui sait tout, qui voit tout, qui fait tout, qui lient tout et à qui tout est redevable.

IX. Ceux qui pénètrent mieux le secret des choses divines, et sont les plus savants dans les voies de Dieu sur les créatures; disent que, par le môme acte de création, par lequel Dieu est tirant sa créature hors de lui-même, en lui donnant un être distinct et différent du sien; par le même acte aussi, il est la référant à lui-même, car il opère tout pour soi (131). L'un donne à Dieu qualité de principe, et l'autre qualité de tin ; l'un nous fait être, et l'autre nous fait être à Dieu : dvux etTêts et conditions différentes en la créature, mais procédantes d'un même Dieu, el d'une même a'^tion en Dieu. Nous ne sommes jamais séparés de cette action de Dieu, qui nous donne existence ; adhérons donc aussi à l'a même action, en tant qu'elle nous donne rapport et relation à Dieu.

Ce doit être un de nos contentements, en recevant l'être de la main de Dieu , de recevoir aussi cette impression et qualité d'être à Dieu.

Ce doit être un de nos soins, de joindre notre mouvement propre et particulier, au mouvement naturel et universel que Dieu imprime dans la nature ; de tendre à Pieu,

(131) Omnia vrovter semeiivsum ODeratus ett Dominus. (Prov. xvi, 4.)

et conduire l'usage de notre être selon le vouloir de celui qui nous a donné l'être; étant à lui, vivant à lui, pensant à lui, et référant notre vie, noire puissance, nos desseins, nos eui[)lois, nos actions à lui.

X. Bénissons Dieu, qui nous donné l'être, et un tel être qui a ra{)port à lui et mouvement vers lui. Ce mouvement est imprimé par la puissance du Créateur dans l'intime de sa créature, et dans le fond de l'être créé dès l'instant même qu'il, est créé. Kt c'est un mouvement si profond et si puissant, que la volonté n'y peut atteindre j.our le combattre, qiie le péché commis ne le peut arrêter, que Tenfer ne le jiourra effacer. Ce mouvement durera autant que la même.créature et est inséparable d'avec elle. Kt le combat qui sera dans l'enfer entre le mouvement imprimé naturellement par le Créateur dans la créature, et le mouvement volontaire de la créature s'éloignant du Créateur, sera un des tourments i-rincipaux et perpétuels des damnés. Ce mouvement naturel à l'Ame lui est caché en cette vie, comme l'âme est cachée à elle-même, tandis qu'elle est ensevelie en ce corps. Elle ne voit ni son être, ni ce qui est au fond de son être. Lorsqu'elle sortira de ce corps, elle se verra elle-même et elle sentira aussi le poids véhément de cette inclination, mais sans |)Ouvoir et liberté d'aucun usage qui iui soit utile.

XI. Ce qui a été dit jusqu'à présent, est commun aux bons et aux mauvais, aux damnés même et aux sauvés, et regarde la créature en sa condition naturelle, qui la rend éujanante et dépendante incessamment de Dieu. Ce qui suit ne convient qu'à ceux qui sont en grâce : car outre cet être, celle créalion et ce mouvement inséparable de la nature, il y a en nous un nouvel être, un nouvel ordre et (s'il faut parler ainsi) une création nouvelle et un nouveau luouveluent imprimé par la grâce, qui n'est qu'en ceux qui sont en la grâce de Dieu. Si Dieu fait tant pour nous lier à soi, que nous sommes coupables do nous délier de lui , et que nous sommes blâmables de nous lier si peu à lui ! Si nous aimons notre être, aimons ce mouvement qui fait comme partie de notre être et est imprimé si avant dans icelui. Si la grâce [)arfait et accomplit la nature , suivons ce mouvement de la grâce, qui se joint à ce mouvement de la nature et l'accompKt. Suivons les mouvemenis de celle grâce, qui nous séparent de la terre et nous élèvent au ciel, nous éloignent de nousmêmes et nous tirent à Dieu. El à ces deux mouvements qui nous portent à Dieu, l'un d€ nature, l'autre de grâce ou pour mieux (Kre, l'un de Dieu même dans la nature par la création, l'autre de Dieu même en nous par l'infusion de sa grâce ; joignons un troisième mouvement (lar l'élection de notre pro|)re volonié, unissant ces trois mouvements en un même etfet, pour adorer et servir h l'unité, qui est en la Trinité des personnes divines, lesquelles seules doivent occuoer tous les esprits créés, et les

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occuperont nécessairement un jour, ou j»ar souffrance, ou [)ar jouissance durant une éternité.

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