CXXV. VIVRE ET MOUniR EST LA DEVISE DES CHRÉTIENS
Le premier conseil de Dieu sur nous était de nous conduire à la vie par la vie, et à un [tarailis par un paradis; mais ce conseil ayant été interrompu par le péché; il a voulu nous conduire à la vie par la mort et au paradis j)ar la croix ; et nous devons rechercher la vie dedans la mort, et l<i paradis dans la croix. C'est pourquoi le paradis est fermé, l'ange en era[)êche l'entrée, car il n'est plus le chemin de la vie et <lu [)aradis. Nous devons vivre en mourant et mourir en vivant, c'est-à-dire exercer une manière de vie qui soit vraiment mort, et porter une manière de mort qui soit vraiment vie. Tellement que vivre et mourir doit être notre devise, notre pensée et notre dessein principal sur la terre. Si nous pensions n'avoir qu'à vivre, nos pensées seraient trop délicates ; si nous désirions vivre seulement, la- nature serait trop attentive el contente; si nous j)arlions de mourir seulement, elle serait trop appréhensive et mal contente. Nous disons donc, vivre et mourir. La conduite de notre esprit doit comprendre tous les deux, et irotre examen doit s'étendre sur l'un et sur l'autre ; et nous devons reconnaître quels nous sommes en l'un et en l'autre, quel est notre état, notre degré, notre progrès et notre perfection et en cette vie et en cette mort. Dieu a repos sans oisiveté , a opération sans travail ; mais outre ce repos et celte oj)ération en soi-même, il veut prendre ref)Os et demeure en nous, et veut être sanctifié en nous.
De la grâce.
Dieu, infiniment communicatif de soimême et de ses grandeurs, ne s'est pas contenté de nous donner une ombre de soimême, et une pariicipation de son existence par la création ; mais il veut d'abondant nous donner une participation de soi-même el de sa sainteté {)ar la grâce. Et comme dans son essence éternelle, nous adorons la communication inetfable que le Père éternel fait de son essence à son Fils et à son Esprit, aussi en la communication qu'il lui plaît faire de soi-même au dehors el à ses créatures, il lui a plu se communiquer par la grâce et nous faire dieux par grâce, comme il est Dieu par nature. Cette grâce est si éminente en son être et en sa qualité, que tout l'ordre de la nature est irapuissant et incapable d'y atteindre par soi-même; et il faut que le même Dieu qui nous a tirés du néant de la nature par sa puissance, nous tire du néant du péché par miséricorde ; et il faut humilité fondée sur la grandeur de Dieu, qui daigne se communiquer à nous, et nous faire part de soimême, sur noire petitesse qui e*st élevée à celle participation et sur l'anéantissement
<»:L'VRES de PIETE. CXXVI, rSAf.E DIS MISERES ET IMPERFECTIONS.
(lo Pion Immilié jusqu'h la croix ; pour nous «(•((ii(Vir »'l mérilor cctlo urAcc. Car Dit'u, |Kiur nous crtMT, ne .s'/i|i;iiss(' point ; nwiis, pour nous sanclilicr, il .s'ahaisbo juscju'à la mort.
I^ grAïf est nolro fonds cl noire liérila^o, et il nous faut savoir nos dovdirs vers cette grâce (jui est r'iiose si giami)!. l'reiuièrenu'nt il y a trois points dus par l'Ame ii la
aoplicalion lidélité en
doni race : liiiiuilitci en In recevant; Dieu ijui nous la ilontie, o l'emploi. I/opéralion de la grâc(ï |»ortc travail et croix, et non joui>sance. Nous devons demander h Jésus : 1" raccrois>ement de sa gloire en la terre : Clarifica l'ilinm tuum, ut Filius tuus clariftcrl te [jonn. xvii, 1) ; 2" d'être posés et conservés, de sa main, en la voie intérieure et exlérieure par laquelle il a ordonné nue nous allions à lui pour le louer éternelleuient, au degré île grAce et il'amour qu'il a choisi pour nous, sans égard h nous, et que nous suivions les voies de son premier conseil sur nous, et qu'il les rélahlisse en i\oiis:Fiat voluntas tua bona henrplacens et perfecta {Jiom. xii, 2); 3* langueur après cette voie interne de Dieu h nous et de nous h Dieu, et de là tirer grande abnégation et inditl'érence à toutes Tes choses externes,
CXX\ I. DE l'usage parfait QIE NOUS DE- VONS FAIRE DES MISÈHES ET IMPERFECTIONS DE LA NATURE.
Un des maux de notre condition, est que nous ne pouvons nous appliquer au bien sans relâche ; c'est la misère de cette vie, en laquelle nous avons beaucoup de répugnance el peu d'inclination au bien ; et lorsque nous nous y a|>|)liquons, ce n'est pas de toute notre puissance, et encore lorsque nous nous y a|)pliquons, ce ne peut être avec continuité, et nous avons besoin de relâche. La nature est toujours en action [terpétuclle, et ne cesse jamais de croître et de changer l'aliment en sa substance. Le cœur est en Diouvement perpétuel et ne cesse point, mêiue en dormant. Mais l'homme a besoin de re|»os dans les actions [)ropres à l'hotume, et (Je [)lusieurs sortes de ■ repos. Et le repos même donné à la nature par le sommeil ne lui sulhl pas; il lui faut repos et relâche en veillant, qui est une servitude déplorable, ujêmementen la brièveté de nos jours et en la grande variété de nos sujétions qui nous dérobent tant de temps parmi si peu de temps que nous avons à vivre et à bien faire, et à acquérir une meilleure vie. 11 n'y a que la gloire qui nous délivrera de cette servitude, comme de plusieurs autres, et nous rendra capables de mouvement et d'action perpéiuelle vers le souverain bien. Lors nous aurons une application parfaite, une ap[)licalion totale et de toute notre puissance, une application sans relâche, sans interru[ilion et sans diminution, c'est-à-dire vers Dieu et vers ce qui sera (léj)endani de nous. Vie heureuse, vie divine, vie immortelle, vie à laquelle nous devons penser, n- us dTîvons
aspirer durant cette vie ! Vie après Iaque\li) nous devons soufiirer, en celte vie qui n'est [•as. vi«*, et (pii a plus de la condition de mort (|iie non pas de vie, «-t rpi'un grand personnage aussi appelle : }fors ritalis, vila tnnrlalis! Or en <elle vie misérable, il nous faut bien à la vérité supporicr la misère de noire condition ; mais il la faut régl(;r, il la faut sup|ioricr par patience, et non la caresser par allei lion, et nous devons avoir une sorte de (•(•ifection au support et en l'usage dk' CCS iiufierfeilions et sujétions de nature. Tout doit être conduit, non-seulement par l'esprit <le l'Iiomms, mais par l'esprit de Dieu en l'homme. La conduite do grâce en cette vie ne tend pas à nous ôter ces imperfections, mais a les abréger et à les diminuer, et h régler ce qui en reste de nécessaire, en sorte que la ()erfection reluise dans rim|terfection même, et que la lueur de la grâce paraisse dans les ombres et dans les obscurités de la nature. Nous devons donc considérer ces choses comme matière de [)erfection, comme exercice de vertu et comme objet sur lequel la grâce doit exercer sa puissance et son empire. Nous devons défilorer ces misères et non pas les agréer, et ne nous pas contenter en icelles. Nous les devons supporter, mais non pas flatter, comme un malade qui supporte son mal et ne l'entretient pas. Nous les devons restreindre et abréger, et non jias les étendre et augmenter, car ce serait augmenter noire propre misère. Nous devons les référer à une fin plus hante et divine, et même contraire, car dans le repos nous devons tendre au travail, et dans le relâche, d'être capables d'application plus vive, ne nous divertissant qu'autant qu'il est nécessaire pour avoir par après une application plus puissante, et dans le relâche do la contention d'espril, il ne faut [)as pourtant se relâcher de laperfectiou d'esprit.
Que Jésus pensant à nous vivant et mourant^ nous nous devons occuper de lui en la vie et en la mort.
Comme l'être de l'homme est composé de deux extrémités, de corps et d'esprii, d'être et de non-être, aussi la vie de rhoniine est com[iosée d'acte et de non-acte, de puissance et de non-puissance ; même, si nou> la considérons bien, elle a plus de l'un (\ue de l'autre, et dans les ressorts de sa (iropre nature, elle a plus de choses qui latlirent à l'imperfection que de moyens qui l'élèvent à la |)erfection. Le dessein de Dieu sur nous est de nous tirer un jour de toutes ces misères par sa gloire ; en attendant il nous donne son Ksprit pour former la perfection dans rim[)erfection même; il nous donne sa grâce pour trouver les choses parfaites dans les imparfaites. Et ceux qui doivent régler notre vie, doivent employer une partie de leur soin et indu>trie à régler et conduire h un parfait usage ces misères et sujétions de notre nature, et ne doivent pas seulement vaquer à former les parfaits exercices dont la vie est capable (car ces misères
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œUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE.
font partie, et même, ce qui est déplorable, font la plus grande partie de notre vie), mais aussi à la régler et former dans la condition imparfaite en laquelle «Ile est nécessairement sujette. Nous avons peu d'inclination et beaucoup de répugnance au bien, et cela rend notre vie en un combat perpétuel et nous expose à mille tentations. Lorsque nous nous appliquons au bien, ce n'est i)as de toute l'étendue de notre puissance ; nous sommes partagés, et cela nous expose à beaucoup de faiblesse; et j|pcore cette même application que nous avons au bien et aux actions de notrf^ profession, quoique faible et imparfaite, a besoin de relâche et d'intermission ; et cela nous apporte beaucoup de vide, en ce peu de solide que nous avons, et nous dérobe beaucoup de temps, en ce peu de temps que nous avons à vivre sur la terre. Ces trois sortes de misères qui nous environnent et accablent, méritent beaucoup de considération, de sentiment et de conduite, et demandent plus de larmes que de discours. Remettant les deux points à une autre fois, je dirai sur le troisième que nous devons supporter cette misère, mais non pas l'agréer, et nous y rendre par patience, mais non pas par délices.
Dieu nous donne la vie sans que nou^ y travaillions; mais l'usage de cette vie est une autre vie, et nous en devons le compte à Dieu, au public et à nous-mêmes. Et puisque le Fils de Dieu a voulu nous donner sa vie et sa mort, nous lui devons notre mort ei notre vie. C'est une dette dont nous lui sommes obligés par plusieurs titres, car il est le premier des vivants : Primogenitus omnis creaturœ {Col. i, 15] , et tous les vivants sont redevables à sa primogéniture, voire il est la vie même, et il a une telle éminence en sa vie , que toute sorte de vie est sujette à cette sienne grandeur; ains il est la vie même, et nous n'avons qu'une ombre et légère participation de sa vie, et sa vie même est la cause et la source de notre vie. Et il nous donne sa propre vie, une si haute vie, vie si précieuse, vie si nécessaire ; donnons-lui et nos jours et nos nuits, et nos labeurs et nos repos, nos veilles et nos sommeils, nos croix et nos délices, et notre mort et notre vie ; et que ce que nous sommes, et en nous-mêmes et hors de nous-mêmes, soit à lui, car tout est à lui, et tout lui doit tribut et hommage.
En l'usage de notre vie, un de nos principaux exercices doit être de contempler sa vie, d'aimer sa vie , d'imiter sa vie ; vivants et mourants, pensons à lui, car il pense à nous vivant et mourant: c'est le plus digne et le plus puissant objet que nous puissions avoir. El, puisque notre esprit ne peut être sans objet et sans pensée , choisissons l'objet le plus digne et la pensée la plus excelieole.
CXXVII. NOUS DEVONS FAIRE NOUVELLES AC- TIONS DE PIÉTÉ ET NOS ACTIONS ORDINAIRES, PAR UN NOUVEL ESPRIT EN l'hONNEUR DU NOUVEL HOMME , SUR CES PAROLES : luduite
novum homtnem.
11 faut faire un changement en nous en l'honneur de l'état inetfable dans lequel le Fils de Dieu a daigné entrer, étant Dieu seulement et se faisant homme, étant seulement au sein du Père éternel et se mettant au sein de la Vierge : hoc erat in principio npiid Deum. {Joan. i, 2.) Ce changement requiert deux choses : 1° que l'on fasse des actions de piété et de vertu que l'on ne faisait pas ; 2° et que celles que l'on faisait, et qui nous sont communes à tous par la nécessité de notre nature, qu'on les fasse par un nouvel esprit. Ainsi , au sommeil , il nous faut désormais : 1" honorer la dignation et humiliation du Fils de Dieu, de prendre et porter cette infirmité et nécessité de notre nature, et référer à cet hommage notre sommeil ; 2° honorer l'état ineffable de son sommeil, durant lequel son âme jouissait de la gloire comme étant comi»réheiJseur , et d'abondant par la science infuse et la liberté qu'elle avait d'opérer sans les organes, elle pouvait, outre l'état de la gloire, par ce particulier privilège, opérer de très-grands actes de charité. Sommeillant, il régissait et les hommes et les anges. 0 sommeil admirable, humble et sublime tout ensemble ! En outre, il nous faut soumettre à cette nécessité du repos, par humilité et par intention d'être plus propres à louer Dieu par après. 11 nous faut prendre des pensées vers Jésus et Marie, et que le sommeil nous prenne en icelles, et prier quelques saints de louer et aimer Dieu pour nous durant ce temps-là, leur donner notre volonté pour cet effet, nous associer à eux, et que, par le droit de la communion de l'Eglise triomphante et militante, et de la communauté de biens dans laquelle nous vivons par ensemble, leurs actes nous soient appropriés en la manière que cela se peut.
CXXVllI. DU PÉCHÉ ET DE LA GRACE CHRlk- TIENNE.
L'état du péché porte que rien ne vive dans le pécheur que le péché seul. La grâce qui nous tire de cet état est donnée à Jésus- Christ, et non aux pécheurs. La grâce nous est nécessaire pour nous tirer de la mort, pour nous faire agir, et pour réprimer le sentiment du péché qui habite toujours en notre nature.
Tous nos droits sont fondés en l'ordre de Dieu. Nous sommes hors de cet ordre par le péché, et nous avons perdu tous nos droits, en sorte que l'ordre même de Dieu porte: que nous ne soyons rien, que nous ne puissions rien, que lui-même ne nous aide en rien, et qu'il nous délaisse dans la mort du péché, et que rien ne vive en nous que le péché.
C'est par Jésus-Christ que Dieu nous tire hors de cet état et nous donne l'être de la
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(JEIJVRES DK IMETK. — CXXX. AHNEGATIO.N DK SOI MKMK.
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grâce, ou pour mieux dire, h Jùnus en nous. (^or nous n'flvous la gr.lco (jue coninie nioinl)res (le Jésus , el non .sitn|ilenienl cotnine jiouimes; et nir.si nous ne pouvons cnlrer en la grâce qu'aulnnl (juc nous renonçons h nous-Miôfues, |Miur appartenir A Jésus en qualité de nieinhres. (le n'est pas h A<lanj que Dieu (Jonne ses grâces, niais à son Fils uni(jue , et elles sont données pour faire mourir Adam et sa postérité; tellement que la grâce lieiit Adam el les siens ilans une parfaite mort, alin que Jésus el son esprit vive.
Nous £vons impuissance d'user des dons de Dieu, nous ne pouvons qu'en mésuser ; nous sommes dans l'impuissanfc du l)on usage ei dans la né( essiié du mésusage, el outre la grâco liahituelle, nous avons l)esoin do la grâce acliiclle, prévenante, excitante, aidante et subséquente. Car la sultséquente sert à conserver l'œuvre de Dieu, alin que la malignité de la créature ne le détruise tout aussitôt, et ne se détruise soi-môme |»ar les œuvres de Dieu, comme a fait Lucifer el tous les jiéclieufs de la terre, (^ui s'établissent eux-mêmes par ce qui devrait établir Dieu en eui.
Voilà donc deux effols de la grâce de Jésus-Christ : le premier, défaire mourir Adam en nous, le second, de nous faire bien user des dons île Dieu, et le troisième est d'arrêter le mal en nous, qui va incessatnmeiit détruisant Dieu en noqs et nous en Dieu , tirant même pcrpétuellemenl toutes les choses saintes dans son usage malin. Car le péché est toujours vivant el oitérant en nous.etilfaut que Dieu nous donne sa grâce, el elle suUit pour le réprimer et non pour l'anéantir ; el il n'y a point de saint en la terre qui n'ait besoin de dire : Quis me liberabit de corpore mortis hujus 't ( Rom. vu , 24j elc: Qnod inhabilat in me peccatum , operatur in me [Ihid., 20), et : Carne servio leyi peccali. (Ibid., 25.) Au regard de la première impuissance d'être, l'âme a besoin d'une puissance ressuscitante qui la tire de sa propre mort. Au regard de la seconde, qui est impuissante à bien faire, elle a besoin que la main de Dieu l'applique, la porte et la fasse agir. Au regard de la troisième nécessité, qui est de sentir incessamment le péché vivant et mourant en noire nature, elle a besoin que Dieu contienne le péché dans sa mort et captive le vieil homme, en attendant qu'il le (iétruise entièrement et aille continuellement retranchant la produclion de l'iniquiié.