‹ Œuvres complètesChapitre 246 sur 540 · CXXIX. DE L'ABSÉ'rATlOy · texte numérisé non relu

CXXIX. DE L'ABSÉ'rATlOy

te premier exercice du Fils de Dieu entrant aa^s notre nature, est l'abnégation de soiviéme.

Le nouveau vivant ciue Dieu fait sur la terre, duquel son prophète dit : Novum fecit Dominas super terram {Apoc. xxi , 1), a une vie parfaite dès le ventre de la Vierge, vie de grâce el de gloire connaissant el adorant, se connaissant soi-même, connaissant et adorant celui qui J'a fait et lui a donné

QEl'VRF.S COM?i. 08 B^RLLLEi

ce nouvel état, (pii n'était point encore dans les élats de Dieu, et qui doii régir el sanctilicr les autres, Ln celle connaissance, il aime et adore le Père éternel, s'olfre h son vouloir el ii sa justice , se dépouille des droits dus h sa grandeur, pour être capable d(! porter ses rigueurs, et d'(Hre la victime de Dieu (»our les péchés des hommes. Cette vie nouvelle et parfaite du Fils do Dieu dés le ventrcde la très-sainte Vierge, a j'our objet de son exeri ice et ociupatujii le l-ère éternel el soi-même, la Vierge el le monde, (\\ii sont les (jualie termes dignes d'ôlre considérés, et (^ui forment l'exercii.e parlait de la vie intérieure et spirituelle de l'Homme- Dieu. Kri cet élal il connaît celui qui l'a fait, il connaft celle en laquelle il est vivant, el de laquelle il re<;oil vie incessamment, et il connaît la lin pour laquelle il est formé, qui est le salut des hommes. Ce que voyant, il entre en l'étal volontaire d'abnégation trèshaute, d'abnégation qui n'a point et n'aura jamais rien de semblable, comme il n'a laimême rien de semblable ; il abaisse sajçra.:deur jus(ju'au néant de la nature, el à une nature semblable h la chair de fléché, • il la déjiouille de tous les droits de gloire, de puissance, de domination ; il lui fait porter non la coulpe, mais l'état du péché, et de tous les péchés des hommes.

CXXX. DE l'abnégation de soi-même sur CES PAROLES : Qui vult lenire posl me, abntget semetipsum.

\. Nous devons renoncer à la vie que nous avons reçue d'Adam, parce qu elle n est que mort. — IL La vie même que nous recevons de Jésus-Christ doit élre réglée par l'abnégation. — 111. L'abnégation se trouve même en la personne et en la vie de Jésus- Christ. — IV. L'homme étant une fois déchu de la grâce et vie spirituelle fjue Dieu avait mise en lui. Dieu la lui donne en autrui, et plus en lui-même ; mais c'est avantage pour l'homme, puisque cet autrui est Jésus.

I. Ecoulons cette paroie de vie et de félicité éternelle, el si nous la savons bien pénétrer, nous verrons qu'elle porte vie à ceux qui la savent bien pratiquer, et nous verrons que tout ce que nous avons de via prêche et annonce en nous-mêmes cette vérité de l'abnégation perfiéluelle. Caria vie [.remière que nous avons reçue d'Adam, n'étant plus vie, mais une mort, c'est renoncer cl la mort que de renoncer è cette vie; et létal de vie que nous reeevons par la grâce de Jésus-Christ, étant une sorte de vie, non en nous, mais en autrui, il nous faut délaisser nous-mêmes pour entrer en cette vie. Heureux délaissement qui nou>' fait délaisser la mort et rencontrer la viei heureux renoncement qui, nous faisant perdre ce qui est perdu en nous, nous fait posséder ce qui est subsistant el vivant éternellement en Jésus , el par lequel nous perdant nous-mêmes, nous possédons Jésus, et Jésus est plus nôtre que nous-mêmes! Voilà les fondements de rabnésation de nous-

If 3

OFXYRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE

mêmes, enseignée 'par Jésus, pratiquée par les saints, nécessaire à tous ceux qui veulent vivre en lui et le posséder parfaitement. Nous avons deux sortes de vie, l'une intérieure et l'autre extérieure; l'une et l'autre doit aller à l'école de l'abnégation et passer sous ses règlements. En l'une nous vivons dans les sens, en l'autre nous vivons en l'esprit; mais parce que nous avons encore une autre sorte de vie et d'être en Dieu , (îetle troisième sorte dévie qui est par grâce et non par nature, doit encore en cette vie mortelle être réglée par l'abnégation; et c'est la sainteté des âmes, c'est la puissance et perfection de leur état intérieur, c'est le triomphe de Jésus en elles.

II. Ce n'est pas de merveille, si l'abnégation doit être pratiquée en la vie la plus haute qui est donnée à l'homme, c'est-à-dire, en la vie de grâce, en la vie parfaite ; puisqu'elle triomphe en la vie qui est la vie même, c'est-à-dire, en Jésus. Car la vie de Jésus en la terre, vie divine et divinement humaine, a été une vie de croix et d'abnégation perpétuelle. Et c'est dans cette vie (le croix et d'abnégation jjerpétuelle de Jésus, que nous sommes nés et formés; c'est ain.si qu'il nous a conçus et engendrés en lui-même , et c'est pourquoi la vie que nous recevons de lui, respirant la naissance, ne respire que croix et abnégation. En sa croix il nous a conçus, en sa mort il nous a enfantés, et nous sommes les enfants de Dieu mort, comme il est Fils de Dieu vivant. Nous sommes nés par sa mort, et aussi nous sommes nés pour mourir; pour mourir à nous-mêmes et i)Our vivre à lui. Qui ne voudra cette mort n'aura point cette vie; qui fuira celte mort fuira la vie, car cetie raort est la vie même, et cette sorte de mort est mort et vie tout ensemble. Tellement qu'embrassant la mort, nous embrassons la vie et nous resseojblons à Jésus l'auteur de Ja vie. Ne voyons-nous pas comme en sa croix il y a mort et vie tout ensemble? car il est mort, mais il est joint à la vie, puisqu'il est joint à la divinité qui n'a point délaissé son corps même en cet état et qui est la vie même. Il est mort et en la croix et au sépulcre; mais et en la croix et au sépulcre il est Dieu et il est vie ; il est notre Seigneur et Souverain : Tulerunt Dominum meum [Joan. xx, 2), dit Madeleine; qui le connaît bien, qui le sent encore mieux, le cherche, le poursuit et l'adore comme son Dieu et la vie en ia mort ; il est vie et vie pour nous. Cette mort donc est vie, cette abnégation est possession.

III. Dieu nous regarde en pitié en cet élut où le péché nous a réduits et nous veut redonner la vie; mais d'autant que nous avons fait naufrage en la double vie que nous avions auparavant en nous-mêmes, il nous veut donner vie, non plus en nous, mais en autrui. Il nous donne à son Fils unique, qui est la vie et vie en soi; et il faut que nous soyons en lui et non en nous, que nous vivions en lui et non en nous que nous soyons à lui et non à nous. Ce

Fils est Dieu et homme, et par ces deux natures différentes, unies étroitement et intimement en lui, nous avons puissance en sa divinité et confiance en son humanité pour nous adresser à lui.

IV". Voilà notre état et condition. Etat heureux etmisérable : misérable en nous-mêmes, heureux en autrui ; état de mort en nousmêmes, état de vie en autrui. Car comme l'humanité de Jésus n'a être, vie et subsistencequ'en la divinité, aussi nous ne devons avoir vie et sub>istence qu'en son humanité et en sa divinité, c'est-à-dire, qu'en lui Dieu et homme, la vie, le salut et la gloire des hommes. Cet élal, bien considéré en toutes ses parties, nous oblige Irès-étroitement, très-sévèrement et très-continuellement à mourir à nous-mêmes, à renoncer à nous-mêmes : et c'est pourquoi l'auteur et le docteur de la vie, Jésus-Christ Notre- Seigneur, commence et consomme tous ses enseignements en abnégation de soi-même:

Qui vult venire post me, ahneget semetipsum. {Matth. XVI, 2i.) Ce sont les [taroles de celui qui est la vie et notre vie; ce sont les [)aroles de celui qui a les paroles de vie éternelle en sa bouche; paroles dures au sens et à l'oreille de l'homme, mais paroles douces en la bouche de celui qui les prononce ; paroles que le sens rejette, mais que l'esprit doit embrasser, écoutant et adorant celui qui les prononce et auquel nous devons dire avec saint Pierre : Domine, ad quem ibimus, verba vitœ œternœ habes. {Joan. VI, 69.) Ecoutons donc cette parole divine, cette l'arolede vie, celte parole de l'éternité.

CXXXl. O'-ELLES SONT LES DISPOSITIONS DAMS LESQUELLES NOLS DEVONS RECKVOIR LE DON QUE LE PÈRE ÉTERNEL NOUS FAIT DE SON

FILS ; ET ql'outre l'obligâtion qle nous

AVONS A l'abnégation DE NOUS-MÊMES, POUR AVOIR tout PERDU EN ADAM, NOUS EN AVONS UNE SECONDE, QUI EST QUE NOLS NE SOMMES QUE POUR JÉSUS CHRIST ET EN JÉ- SUS-CHRIST, COMME QUELQUE CHOSE DE LUI.

I. Nous devons nous confondre et nous abaisser en la vue et reconnaissance de notre misère et iniquité. Nous devons adorer Dieu qui nous avait donné cet être si pur et si saint et nous confondre en sa présence de l'avoir souillé. Nous devons regarder son Fils unique Jésus-Christ Notre-Seigneur, comme celui qu'il nous a donné pour réparer nos ruines; nous le devons reconnaître et accepter comme l'être de notre être, la vie de notre vie, notre tout et notre Dieu, notre salut et notre gloire; nous devons nous séparer de nous-mêmes et nous incorporer en lui; nous devons anéantir tout ce qui e>l de nous et d'Adam en nous, })Our n'avoir êlre et vie qu'en lui. C'est le devoir de notre néant, c'est le besoin de notre chute, c'est l'obligation de notre ruine, c'est le remède de nos malheurs, c'est le moyen de notre ré()aration, c'e>t le conseil de Dieu sur nous, et c'est la voie qu'il tient pour nous mettre en sa grâce et en sa gloire.

jl. Voilà donc notre abnégation fondée so-

lier;

(KIJVRES DE l'IETE. — CXXXIIl. DE L'AnNEGATlON.

liilcmcnicn notre 6l«lprésoiil,ot ('•lahlic (l.ins iids propres ruines, (pii nous (»l)liy;o do .sortir (le nous-inAnies pou;- .'ilhîr 'i Jésus i;t qui ne nous permet pns ilc rien Aire, ni de ritMi nvoir, (ju'eti Jésus. Car il est désoiijinls notre être et notre vie, noln; s/dut et notre gloire, et nous ne pouvons jarn/tis rien <^tre ni rien espérer (|u'cn lui et p<ir lui. Mais il y a encore une raison plus haut» et plus iiivine, (|ui nous porte à entrer en celle abnéj^alion. Parla |>reiniérc, nous devons entrer en l'alinéj^aiion de nous-inôtnes, dans l'état (jue nous avons reçu d'Adam; ce qui est hien juste, puisrpi'il est si perdu et si œiséralile. Mais par cette seconde, nous devons entrer niAine en l'alméi-'ation de nous, flu regard de l'élre et (Je l'état (jue nous recevons de Jésus, ne nous cherchant point nous-mêmes en Jésus, mais cherchant Jésus en Jésus. Car encore que nous nous y trouvions nous-mêmes, et beaucoup plus noblement et heureusement, nous ne pouvons nous y trouver nous-mêmes qu'en no nous y cherchant point, selon cet oracle du Fils de Dieu môme : Qui amal animam suain periiel f«/;i, et qui ptrdiderit animam suam inveniet eam. (Jnan. xii, 25.) Car cet être nol)le et excellent que nous recevons en Jésus, vient de la croix et de la mort de Jésus même, et cette mort divine nous oblige à une nouvelle mort en nous-mêmes.

Nous sommes sauvés par voie de sacrifice, nous devons aussi être sanctifiés par une sorte de sacrifice qui nous sanctifie nousmêmes à Dieu. Le sacrifice de notre saluî a consoiumé même une vie divine, et le sacrifice de notre sanctification, doit consommer une vie sainte et sanctifiée |)ar la grâce.

CXXXll. DE l'abnégation.

I. L'homme n'a droit par lui-même qu'au néant, au péché,. à l'enfer. — II. Le droit d'être, qui avait été donné à l'homme ne Convient plus qu'au nouvel homme qui est Jésus-Christ. — Ili. La grâce chrétienne par laquelle nous sommes anéantis en noustnémcs et établis en Jésus-Christ, porte en sa condition essentielle, d'être et d'agir, comme n'étant rien en nous-mêmes, mais seulement en Jésus-Christ.

l. Nous n'avons droit par nous-mêmes qu'au néant, au péché, à l'enfer, c'est-à dire au néant en toute façon. Car le preniier est le néant de l'être, duquel nous avons été tirés, et entre lequel et nous il n'y a qu'une i)aroi, et encore n'est-elie que de l'ange, c'est-à-dire, ce corps formé de pous- .*ière ei de terre, et celte poussière, boue et terre, tirée du néant. Quant à l'âme, il n'y a point de dislance entre nous et le néant, que la main du Créateur qui nous en a tirés par sa puissance. Le péché est un second néant pire que le premier; néant de grâce, néant opi osé à Dieu, néant résistant à Dieu, et l'enfer est la consommation et l'établissement en ce néant misérable, oij le damné perd tout l'usage de tout le bien qui est en son être naturel, et est irréparablement établi dans lélal et la servitude du {)éché,

II. Nousavotjs (lerdu le droit d'être, qun Dieu par sa bonté nous avait donné en nous créant; car le péché originel et le péché actuel nous /jtenl (c droit, nous ne pouvons le rairpiérir, et il fie nous sera jamais donné ni reriilu. Il est (Jonné h JoNUs-Christ lors- (jue Dieu lui donr)e la nature humaine, et (ju'il l'en a fait chef, et nous n'avons drv)it d'êlre ([u'en lui, par lui et pour lui. C'est un des points (jui dépend de sa qualité do second Adam, de chef delà nature humaine, et de ce beau titre que saint Jean lui donne en VApocali/pse (ni, tV) : Principinm rreaturœ Dei. Dieu le Père est pruuipe sans principe; son Fils en sa génération éternelle est princijie de principe, et ce môme Fils en sa

Ïjénération temporelle e.>l un principe suiordonné et dépendant, et en cette fiualité il est le principe de la créature de Dieu, de la nouvelle création, de la nouvelle créature, laquelle est justement appelée créature de Dieu, parce qu'elle est de Dieu, et pour Dieu, et en Dieu, vivante et subsistante en la personne d'un Dieu, comme partie de lui-même et l'un des membres de son humanité propre.

III. La vie et forme de grâce que Dieu donne maintenant à l'homme est une sorte de grâce d'anéantisseiiient et de croix, et; la grâce, soit de la terre, soit du ciel, est une manière de grâce qui tire l'âme hors de soi-oîême par une sorte d'anéanlissement et la transporte, l'établit et l'ente en Jésus-Christ, comme en lui notre humanité est entée en sa divinité. Comme en l'être naturel Dieu nous a créés à son image, en l'être surnaturel il nous a créés pareillement : Cor mundum créa in me, Deus {Psal. L, 12), et nous a créés à l'image de son Fils incarné. Et comme au mystère de l'incarnation il y a une sorte d'anéantissement de la nature humaine, qui est dépouillée de sa propre subsistence ou personne humaine, jtour être établie en la personne divine du Verbe; aussi en la grâce qui découle de cette Incarnation adorable comme d'une vive source, ri y a une sorte d'anéantissement en nous-mêmes et d'établissement en Jésus. Anéantissement et de puissance et de subsistence; mais avec celte dilférence, que la puissance qui précède en nous la grâce de Jésus-Christ, n'étant qu'une [)uissance à nous perdre, nous est ôtée véritablement, et nous sommes tirés dans la sienne pour y accomplir nos actions. Mais notre subsistence ne nous est pas ôtée en la même manière ; elle n'est anéantie que quant à l'usage et en la moralité, et en son autorité et non en son existence.

CXXXIIL DE l'abnégation

Trois sortes d'honneurs rendus à Dieu, par lui-même, par son Fils incarné, par la créature. L'abnégation fondée sur la grandeur de Dieu, sur le ntant et le péché de. la créature, néant de nature et de grâce, tt sur l'anéantissement du Fils de Dieu tu l'incarnation. Pins l'homme est déshonoré pour Dieu, plus il honore Dieu.

Dieu est divineraénl honoré par soi-même ; i) est humblement adoré par ses créatures, et d'une manière divinement humaine et humainement divine, par son Fils unique en sa nature adjointe. Le premier honneur est en gloire et en splendeur, comme par personnes égales et non dépendantes ; le second est en abaissement, à raison du néant de notre être et de notre dé()endance de Dieu; et le troisième, en abaissement et anéantissement de .'Etre divin, par l'union hjpostatique à un être créé.

L'abnégation est fondée en la grandeur de Dieu, et en l'état de la créature tirée du néant, et tendant au néant par sa condition propre et par le péché; et en une autre sorte de néant de soi-même par la grâce. Deux sortes d'avilissement et anéantissement de soi-même ; l'un, par le péché, l'autre, par la grâce, plus profonds et plus heureux que le premier. Mais il y a un troisième fondement de l'abnégation qui est en l'être de Dieu uni personnellement à l'humanité; où l'Ecriture nous enseigne, qu'il y a exinanition de lui-même; exinanition suprême de l'Etre suprême et [iremier, qui doit être honorée par voie d'abnégation. Le Fils de Dieu honore souverainement son Père par son incarnation, qui est l'exinanilion de sa personne divine; il l'honore souverainement par sa croix, qui est son supplice et son déshonneur : et ainsi ses serviteurs l'honorent le plus dans les occasions de plus grande confusion et opprobre, quand c'est son service et son obéissance qui les y engagent. C'est alors qu'il prend plus sur eux, qu'ils se quittent et se laissent davantage pour lui, et c'est en cela que leur hommage est accompli et parfait. Car comme Dieu est honoré visiblement par un sacrifice extérieur, ainsi le veut-il être par un sacrifice intérieur, qui est le sacrifice du cœur; et ce premier n'est pas achevé s'il n'est joint avec le second.

Page 1