LA VIE ET DES ENSEIGNEMENTS DU FILS DE DIEU
Chaque discipline et profession a son esprit qui lui est propre, lequel se fait reconnaître et suivre comme l'esprit princif)al et dominant en icelle. L'esprit de l'école de Jésus, et le sommaire de ses enseignements, c'est l'esprit d'abnégation, et c'est celui auquel se réduisent toutes ces vérités et toutes nos pratiques, et qui comprend toutes les dispositions qu'il requiert de nous. S'il enseigne notre esprit, nous devons captiver nos sens sous sa parole. S'il instruit notre volonté, nous devons renoncer à nos passions et les assujettir à sa loi, et notre propre vie, en son usage et exercice ordinaire, doit être une croix universelle et une mort perpétuelle à soi-même; car la vie chrétienne est une mort continuelle au sens et à l'esprit humain, ce qui convient d'autant plus à notre condition, que, comme prêtres, rous sommes les premiers en cette école de Jésus et nous sommes obligés d'en donner
et l'exemple et les enseignements aux autres Cet esprit est proftrement l'esprit de Jésus, c'est l'esprit qui est propre et particulier à lui seul; c'est un esprit inconnu à la terre avant lui. Les académies n'en ont point ou'i |)arler; les philosophes, qui ont parlé de tant de choses, l'ont ignoré. C'est par lui qu'il commence ses instructions; ce sont les prémices de sa doctrine; c'est la première voix qu'il fait retentir en la terre; c'est par là qu'il commence, qu'il continue et qu'il finit; et c'est l'esprit aussi dans lequel il a voulu naître et mourir. C'est dans cet esprit que subsiste le mystère de l'incarnation, qui est un mystère, à proprement parler, d'abnégation ; c'est par cet esprit qu'il régit sa vie : Christus sibinon plaçait {Rom. xv, 3) ; et c'est cet esprit qui le met en l'étable et en la crèche, et qui le conduite la croix, à la mort et au sépulcre.
CXXXV. DE l'obligation a la mort , ET DE MOURIR A NOUS-MÊMES. DE LA VIE PENI- TENTE DE .^ÉSUS-CHRIST, DIVISÉE EN TROIS POINTS, PRIVATION, HUMILIATION, AFFLIC- TION.
Pour le jour des Cendres.
Sibi mori et Cliristo vivere.
I. L'entrée du Carême se doit faire par pénitence et par les cendres, c'est-à-dire parla mémoire de la mort et du péché qui a causé la mort ; et de la justice de Dieu, qui impose au pécheur la mort pour pénitence. C'est la sentence de la justice divine que l'Eglise prononce cejourd'hui sur nos têtes, que nous devons ouir et accepter avec un esprit humilié et un cœur contrit; et peutêtre que cette sentence s'exécutera sur nous celle année, ce mois, ce jour même ; et sans doute elle s'exécutera sur quelquesuns d'entre nous, et s'est exécutée l'année passée sur tant de personnes qui avaient aussi peu de sujet apparent d'y penser, que nous à présent. Cette mort nous appelle et nous dispose à une autre sorte de mort intérieure et spirituelle, à laquelle nous devons cooiiérer, et comme le j)hénix, joindre le mouvement de nos ailes et de nos puissances et facultés, avec les ravons du Soleil de justice, pour nous réduire en cendre.
Nous devons considérer deux choses en l'Eglise, la doctrine et la discipline, adhérer à l'une et pratiquer l'autre. Or la doctrine et la disci[)line s'accordent en la matière de la pénitence célébrée solennellement dans le carême. Nous ne connaissons jtas bien notre état, nous pensons être vivants et nous sommes vraiment morts dès à présent en un sens véritable, et nous devons bientôt mourir finalement. Et cette vie n'est qu'un flux peipétuel à la mort, déjà imposée et reçue par sentence irrévocable du juge, qui s'exécutera dans j)eu de temi)s.Nuus naissons moris à Dieu par la naissance que nous tirons d'Adam, et même nous naissons avec cette obligation de mourir un jour, et nous ne vivons qu'à condition de mourir à nousmêmes : et par la naissance que nous tirons de Jésus-Christ, nous mourons à Adam, au
nG9
(JELVUKS DE PIETE. - CXXXVI. DIFU. APVM, JESL'S-CIIRIST.
siècle présent et à nfnis-mômcs; et il ne nous re>«le nurun «Iroit de vie, que de vivre à Dioii (Ml |tnrtici|i.'inl h la vie do J(^sus, ou jiltiiôt par la pari que res|)rit de Jésus nous donne a sa vie.
II. Le second point de celle conférence doit être île la vie du Fils do Dieu en nos âmes, comme le premier a élé de l.i mr)rl cl de l'obligation de mourir h nou'^-mômes. El comme, selon les divers temps et les diverses dévolions de l'KjJiiise, nous devons honorer diverses parties de la vie de Jésus, celle qui nous est proposée [^our commencer If carôme, est sa vie pénitente, c'est en celle-là qu'il le faut adorer et le suf)plier instaminenl <|u'il l'iniprime en nos cœurs et (ju'il l'exprime en nos œuvres. La [lénitenre consiste en trois |>oints : privation, humiliation, allliction ; ce sont les trois ai'anages delà pénitence, et nous les rencontrons tous trois en la vie de Jésus sur la terre, car il a privation de son état divin, ayant l'ôlre divin, et il est Dieu privé do Dieu, jirivé de soimême, c*esl-h-dirc de son reftos par la croix, de sa puissance par l'infirmité, do son domaine |iar la pauvreté. Et secondement, il porte humiliation en la terre de la part des hommes, de soi-môme et de son Père : de la part des hommes, qui ne l'ont pas connu, qui l'ont méconnu, méprisé, tenu pour charpentier , (ils de charpentier : Faber fabri filins [Matlh. xiri, 55), e(c.; de la part de soimôme, comme quand il défend aux siens de le magnifier lui et ses miracles, quand il s'enfuit aux montagnes lorsqu'on parle de le faire roi, et que généralement en toutes choses il se Iraite selon la forme servile qu'il a daigné prendre pour notre salut; de la part du Père, l'envoyant et le tenant au monde dans la ressemblance d'une chair de péché, et que sa vertu soit retirée, et n'opère pas la conversion de tant dûmes qu'elle eût pu opérer si facilement, et qui eût élé, ce semble, si convenable. En troisième lieu, il perte afïliction , et aftliction de plusieurs sortes : alllictions communes à la nature humaine, en laquelle il est descendu, le froid, le chaud, les déserts, les voyages et la fatigue : fatigatus ex itinere [Joan. iv, 6), les larmes et la faim : esuriit. [Mallh. v, 6); toutes lesquelles peines lui étaient d'autant plus sensil)les et de plus grande privation, qu'il avait droit d'en êlre exempt, au lieu que nous n'avons autre droit que d'y être sujets, ce qui fait qu'elles nous sont naturelles, et qu elles sont volontaires en Jésus, et partanl plus grièves et plus dignes d'être réputées et appelées pénitence. Alllictions qui regardent sa qualité de victime du monde, qui l'obligeait à [)orter l'analhème et l'ire de Dieu : factus pro nobis ipse maledictiim {Galat. III, 13), ei ailleurs : Eum qui non noterai peccalum, pro nobis ipse peccatum fecit. {II Cor. V, 21.) Alllictions qui regardent son ollice de Rédempteur et Père des hommes, la sollicitude des âmes, l'angoisse en leurs alllictions : }ere languores noslros ipse tulit {Isa. LUI, 4); la compassion des pécheurs, la \uc du péché, la douleur et contriiioo de
rodense de Dieu, la connaissance des jugements de Dieu qu'il voyait tomber 5ur ses enfants, dont il pleure [il us amèrement eu son C(L'ur (ju'il n'a pleuré par ses yeux laruine de Jérusalem, car ce sont ruines intérieures (|u'il ()révoil et (pi'il sent.
tlWXN I. L'FCil.ISK NOI S RKPni'.SF.^TK TROIS
rniNCii'Ks Fonr dukkmkxts: dikt, adam kt
JKsl S-CIIUIST. II. Y A THOIS SOUTKS I>K NÉANT : LK ITKANT DLyi Kl- DIKL' NOLS TIUK PAR I.A
cn<^:ATiON, i.K m':ant ol' adam nols mkt par
I.K PÉCIIK, KT I.E NÉANTOL NOtS DEVONS EN- TRER AVEC LE FILS DE DIEU s'aNÉANTISSANT SOI-MÊME POUR ?«OLS RÉPARER.
Pour le jour de la Sepluaj^ésime.
I. Nous avons diverses fois parlé de Jésus^ de sa très-sainte Mère, de leurs excellences et perfections, et de l'appartenance et dépendance que nous devons rechercher aa regard de leurs majestés suprêmes; il est temps que nous parlions entre nous de nousmêmes, de notre misère et condition, et de l'hommage que nous devons rendre h Dieu, sur les divers états es quels nous nous trouvons. C'est l'objet que l'Eglise nous représente en cet intervalle depuis la Sepluagésime jusqu'au carême, où elle nous re()résente le Fils de Dieu en sa cjuarantaine, c'esl-à-dire en la pénitence qu'il est venu faire sur la terre pour nos péchés, et la mort qu'il a voulu souffrir pour nous délivrer de nos misère.s. La conduite la plus sûre et la plus accomplie que nous puissions avoir», est de suivre l'esprit de Dieu en son Eglise, et souvent nous avons posé ce fondement en nos dévolions, de prendre les objets qu'elle nous va repré.sentanl le long de l'année, pour en concevoir les pensées, les affections, les dispositions convenables. L'Eglise rend honneur à Dieu sur ces sujets, par nous comme par instruments animés ; nous devons donc y avoir et l'intelligence et l'application requises, et rendre honneurà Dieu sur ces choses en esprit et vérité. Or la voix que l'Eglise forme en notre bouche en ce temps, est une voix de douleur et complainte : Circutudederunt me doloresmortis, etpericula inferni, elc. {Psal. XVII, 5, 6.) Et l'objet qu'elle nous présente, c'est noire création, notre chute en Adam, noire indigence d'un Sauveur el Réparateur de noire être, notre pèlerinage sur la terre en misère, en ignorance, en péché ; el partanl nous avons en ce temps pour objet, trois principes au regard desquels nous avons apfiartenance, dépendance el émanation : 1° Dieu en la création ; 2° le premier homme en l'extraction de notre nature el en la source de notre état el condition ; homme principe dénatura el de grâce s'il eût été fidèle, el maintenant principe de naiure et de péché; et 3° Jésus- Christ, qui est le second Adam et le nouvel homme.
II. Au regard de Dieu, il faut nous mettre par esprit et [)ar grâce en un étal de néant correspondant au néant duquel il nous a attirés par sa puissance et bonté souveraine, car le néant a ra[>[>ort à D'eu : Qui vocal ea quŒ non sunl, tanquam ta qurf sunt. [Rom»
IV, t7.) Le néant est dans l'étendue et circonférence de sa connaissance, de sa puissance, de sa bonté ; «insi nous devons avoir un rapport de nous-mêmes à Dieu. 2" Le néant ne répugne en rien à Dieu ; ainsi nous devons ne répugner non plus à son vouloir et ordonnance ^t à son opération, que si nous n'étions point. 3" Le néant est susceptible et capable de toutes les volontés de Dieu ; ainsi devonsnous nous rendre susceptibles de tout ce à quoi Dieu nous veut disjioser et appliquer.
Il y a deux sortes de néants que nous devons considérer : L'un auquel Dieu nous trouve qui est le néant de l'être ou du péché, car maintenant il ne nous trouve plus dans le simple néant de la nature et de l'être, oii toutes choses' étaient avant la création, mais dans le néant où le péché nous réduit. L'autre est un néant oià il nous met lui-même, et dont il est l'auteur, et qu'il opère en nous par son esprit et sa grâce; et ce néant va imitant et adorant l'état anéanti de Jésus- Christ son Fils au moment de l'Incarnation, duquel il est dit par saint Paul : Exinanivit semelipsu-m, formam servi accipiens, {Philip. », 7.) Entrons humblement dans le néant où Dieu nous trouve; vivons dans la défiance et le renoncement de nous-mêmes à quoi il nous oblige. Vivons dans le parfait rap[)ort et entière soumission à Dieu de notre premier néant, c'est-à-dire de ce néant qui a précédé la création, et qui est propre à la créature. Recherchons ainsi d'avoir quelque part au néant adorable et divin du Fils de Dieu prenant notre nature, et par ces voies nous rendrons ce qui a()j)artient à ces trois objets que nous projiose 1 Eglise. Adoration à Dieu créant l'homiiie, et lui donnant une singulière participation de ce qu'il est. Renoncement à Adam ruinant la nature humaine, et la remplissant de péché ; et enfin adhérant à Jésus-Christ qui nous peut seul délivrer du })éché, et nous réconcilier avec Dieu.
CXXXVIL DE l'impuissance a aimer dieu,
DEPUIS LE PÉCHÉ d'aDAM ; ET DU REMÈDE, A CE MAL EN jÉSUS-CHRIST.
L Puissance et dignité de l'homme en sa création. Dieu a mis la perfection en l'amour et non en -la connaissance. Les pouvoirs de l'entendement et de la volonté en l'état d'innocence. — IL L'homme est déchu de cette noblesse par le péché d'Adam, et n'est plus capable ni d'aimer, ni presque de connaître Dieu, ce qui paraît beaucoup en la vanité de la philosophie, toute occupée en la connaissance, et connaissance des choses naturelles. L'homme, pur le péché, est incapable de tout amour léjitime, et le diable par son état, de tout amour. — III. Les philosophes, Sénèque et Epictètt, et ceux qui prennent leur esprit, s'établissent dans l'amour et l'estime de la nature, au lieu de la faire mourir. On ne peut remédier à ce mal que suivant l'Evangile, qui nous ordonne abaissement en nous-mêmes et élèvement en Dieu, c'est-à-dire l'humilité et l'amour.