I. Dieu acréé l'homme à son image et sem
blance, et l'a doué de deux perfections en l'ordre de la nature ; Tune de connaître ce qu'il est, l'autre d'aimer ce qu'il lui jilaît. Par l'une, la vérité est son objet, et par l'autre, la bonté, ou vraie ou apparente, ou temporelle, ou éternelle, ou spirituelle, ou sensible. Dans l'ordre de la grâce, Dieu relève et augmente de beaucoup ces deux perfections, et rend l'homme capable de la connaissance des vérités éternelles, et de la jouissance et possession solide de la bonté divine et incréée. Mais il a fait un partage entre ces deux perfections excellentes , car il a mis la perfection de sa grâce non en la connaissance, mais en l'amour des perfections éternelles.
Ces deux perfections sont deux puissances de l'âme, par lesquelles elle opère non hors de soi, et dans quelque matière vile et abjecte (et telle qu'elle puisse être, elle est toujours beaucoup inférieure à sa dignité), mais elle opère en soi et en son propre fonds. Ce sont comme deux bras par lesquels elle embrasse tout ce qui est en cet univers, par une capacité immense et infinie ; ce sont comme deux jambes par lesquelles son esprit se porte et cheniine en l'univers comme en un domaine qui lui appartient ; et ce sont deux vertus admirables, par Tune desquelles elle a pouvoir de loger en soi-même cet univers par connaissance , et !e transformer en son être spirituel, et de le loger lui-même en son Dieu; et de se transformer en l'auteur même de l'univers par amour, si elle est si heureuse que de bien user de cette puissance, d'aimer ce qui est digne de son amour, et de ne se pas avilir et i)rofaner elle-même dans les choses inférieures et terrestres, n'ayant rien qui ne soit digne de Dieu et de son amour.
II. Mais nous sommes dans l'infortune de ce Jacob, blessé à la cuisse par un combat non avec Dieu, mais avec le péché; et nous boitons bien fort , étant rendus beaucoup plus infirmes en la puissance do bien aimer qu'en la faculté de bien connaître. D'où vient que ceux qui ont ignoré Dieu et euxmêmes, et n'ont pas connu l'origine de notre nature et Infirmité, ont mis plus d'usage et de perfection en la connaissance qu'en l'amour, et ont fait tant de beaux volumes pour exercer et élever leurs entendements, ayant si peu réglé leur amour, et même si peu parlé de l'amour, et de l'amour des choses divines. Le plus haut point de leur doctrine et religion profane ne parle que de la crainte, mais non pas de l'amour de celui qui les a créés, et leur philosophie est fort étendue et appliquée dans la connaissance des choses de l'univers; mais elle est fort courte, fort sèche et fort stérile en celle de Dieu, et du tout mueite en ce qui est de l'amour de Dieu, qui est le plus digne objet, voire l'unique objet de notre amour. Et comme ils étaient trop instruits de la bassesse des choses caduques, pour ne les pas juger indignes de l'amour de l'homme , ne pouvant ni vaincre cet amour par leur infirmité, ni rapi)rouver par leur connaissance
U75 (*:UVI\KS I)K PIKIL. — CXXXVIII, DKVOIUS KNVERS DIKU El JESLS-ClimST. 1174
((jiu'I(|ii('s-uns iiK'iiiio rnvnnl r('|itoiivù) , m aussi .s'élever jiis(iu'à i'ainour divin, ils .soiil (leiiieiirés s.iiis amour en la terre. Les (jéinnris (|ui sont ilrclius du ciel cl de l.i porleclioM do leur nature tout «'iisomhie, eu celle cliute si grand»! et é|>C)uvaiilal)l(!, ont retenu partie do leur connaissan»»; et ont })erdu leur amour; et une Ame sainte (I.'f2) a dit divinement (pie le dial)lo était une créature privée d'amour, car il a voulu s'aimer soi-même et ne le pourra jamais ; et il ne peut pas aimer Dieu ni ne pcuit plus le vouloir. \o\\h l'état miséialdc d»; la nature intelligente depuis ^a |>erlo, car elle est incapaMe d'aiuour, et élernellemcnt incapahlo en sa damnation et en sa vie sur la terre; elle est sans usago de l'amour légitime, do l'amour digne d'elle-môiiK», de l'amour immorttd digne de sa condition imiiKtrtcile, de l'amour divin digne de son origine divine, de l'amour (jui la pf)rte et la transpurle en Dieu l'auteur de sa nature et de sa grèce, et le seul ohiet de la félicité éternelle.
III. Plus 1 enîer est indigne et incapaMe de l'ainour, [dus !a terre le iloit estimer; |)lus la plii!oso|)liie profane est muetlo et stérile en la direction de l'amour, plus la jihilosophie chrétienne doit y être irkstruiie et s.ivante h s'y appliquer et exercer. El en effet, les deux Vondements de l'école du Fils de Dieu, les deux points principaux de sa discipline, les deux exercices de sa milice, sont rabaissement en soi-môme et relèvement en Dieu, c'est-<^-dire l'humanilé et l'amour. Kn cet égarement de la nature,
3uel(|ues-uns ont [)cnsé prendre un chemin ilférenl et s'élever plus haut, en tenant des maximes iuifiossibles à la nature. Le monde les estime, et ils me font pilié, un Sénè(|ue, un Kpictète : car ce peu de lueur qui reste en la nature, ils l'ont convertie en ténèbres. Ils établissent l'estime et l'amour propre de la nature, et non pas l'amour de Dieu ; ils s'arrêtent en eux-mêmes, et il s'en faut éloigner; ils sentent l'infirmité de la nature et ne la veulent pas avouer; ils ressemblent à ces autruches qui ont des ailes, mais sans voler; ils remuent leurs ailes comme des oiseaux, mais leurs pieds demeurent en lerre, animaux mitoyens entre les oiseaux et les bêtes à quatre pieds; et ils sont aussi mitoyens entre les philosophes chrétiens et les [)hiIosophes profanes. En cela seul ils sont louables |(le ce qu'ils sentent (juelque chose de la dignité première de leur nature : mais ils ne savent pas ce que nous avons perdu en Adam, et ce que nous avons recouvert en Jésus-Christ, et ils cherchent en eux-mêmes ce qui n'est point en euxmêmes ; et ainsi ils sont toujours cherchant et jamais ne trouvant; ils sont toujours égarés en leurs voies, et sont toujours démentant à leurs discours et leur [thilosophie par leurs propres pratiques et sentiments. Et le plus grand etlort de leur doctrine ne consiste qu'à contenir leur langue pour ne Doint parler, mais non pas leur esprit pour
ne point juger. 1 irons-lcs liors de [»eine et d'erreur ; nous sommes instruits h une meilleure école et (|ui , dès l entrée, rjous apprend tes causes de leur égarement. Elle' nous enseigne riue la nature a été créée juste, droite et digne des mains de Dieu, dont nous sommes l'ouvrage et dont nous sommes sortis; (jue nous avons peniu en Adam, ce que nous avions reçu de Dieu ; (juenous ne devons jamais chetrlieren nous ce (jue nous avons penlu en Adam. Et voili le fondement de rabnégatioiichr(''lienno dont la terre n'a point oui parler avant Jésus, et dont la |thilosophie est du tout i^^norante. >'oilà \i\ fondement de riiumililé chrétienne et de l'entrée en l'amour divin. N'oilà en quoi consi.ste la justice chrétienne, du tout opposée c'i la justice des philoso|ihes. Voilà le fruit et la racine de l'arbre de la croix.
CXXXVIII. DE NOTRE VOCATION A LA VIE DE GRACE KT DE GLOIRE ET DE NOS DEVOIRS EN- SLITE VERS DIEL ET VERS JÉSL S-CHHIST.
I. H y a une double vie supérieure à la nature à la(/uelle nous sommes appelés : la vie de la (jrdce et la vie de la gloire ; l'une en la terre, l'autre au ciel. Et il faut chercher l'orifjine de celte double vie hors de nous, c'est à savoir en Dieu et en Ji'sus- Christ. — II. Le Père nous donne à son Fils, et le Fils nous donne à son Pire. — III. En la terre le Fils est le principe et l'objet de notre vie de grâce, et au ciel le Père sera le principe et l'objet de noire vie de gloire. — IV. Nous devons être à Dieu par sa grandeur et par notre petitesse. La puissance de Dieu sur nous n'est pas seulement vivifiante , mais consommante et détruisante, et cela pour nous faire rentrer en lui comme nous en sommes sortis. Explication de cette parole du Fils de Dieu mourant : Consummalum est.
I. Il y a deuî sortes de vie supérieure à la nature à laquelle Dieu nous a[)pelle, et en laquelle nous devons être établis. Et comme Dieu a créé le ciel et la terre pour nous loger en la terre et au ciel, nous devons vivre en l'un et en l'autre de ces deux sortesde vie. L'une se passe en la terre, et l'autre se consomme au ciel. En l'une le Père nous donne à son Fils, et en l'autre le Fils nous donne à son Père ; et en l'une et en l'autre nous ne devons point être à nous. Nous sommes à Jésus-Christ |)ar le Père, nous sommes au Père par Jésus-Christ : l'un et l'autre ayant pouvoir sur nous, et pouvoir anéantissant notre être et notre vie ; l'un par le droit de la création , l'autre par le droit de rédemption ; et |>ar l'un et l'autre droit nous ne sommes point à nous, nous sommes à eux. Le fondement et l'origine de ces deux sortesde vie se doit chercher hors de nous, car en nous il n'y a que le néant, le péché, la mort. Voilà notre fond, notre droit, notre héritage. Il faut chercher l'origine de cette double vie en Dieu, qui est la vie, et en celui aumiel il a donné vie: Mtamhabere in semelipso{Joan.
(loi) La bienheureuse Cailieriiie de G'^iics.
OtUVRES COMPLETES DU CAKDiNAL DE BERLLLE.
Y, 26); qui a la vie en soi, ne l'ayant pas de SOI, mais de son Père.
II. Le Père nous donne à son Fils, à son Fils, dis-je, vivant, mourant el régnant pour avoir part à sa vie, à sa mort, à sa gluire, ou pour mieux dire, à sa vie mourante et à sa vie immortelle. Le Père nous donnant à son Fils, nous adressant à son Fils, nous devons vivre au Fils par le Père, et par le Fils nous vivrons au Père. Le Père nous donne à son Fils pour être à lui, pour être en lui, pour faire partie de lui et ne faire qu'un corps avec lui, dont il est le chef et nous sommes membres. Nous sommes à lui comme lliéritage au Seigneur, comme le disciple au maître, comme l'esclave au souverain, comme l'ouaille au pasteur : Postula a me, et dabo tihi gentes hœreditatem tuam. (Psal. H, 8.) Nous sommes en lui comme en notre retraite et comme n'ayant vie qu'en lui, el nous sommes en lui comme partie de luimême el comme étant ses membres.
lu. Comme il y a deux vies, il y a aussi deux principes de vie: le Père qui est principe sans principe, et le Fils qui est principe de principe : Principium créatures Dei. (Apoc. lii, 14.) En cette vie nous sommes à Jésus; il est l'objet et la source immédiate de notre vie, comme au ciel le Père sera la source et l'objet de notre vie glorieuse. Tellement que nous devons en la terre êlre appliqués à Jésus pour en tirer la vie. Saint Au'j,ustin disait : In causa duorum hominum versatur cardo generis humani. Disons aussi que l'état de l'homme au regard de Dieu consiste en cette double donation que le Père fait de nous à son Fils, que le Fils fait de nous à son Père, et en la double vie qui suit celle donation.
IV. Nous devons être à Dieu en sa grandeur et en notre petitesse. En sa grandeur, par soumission adorante, et en notre petitesse, impuissance et indigence, par dépendance de ses pouvoirs et par adhérence à l'usage et à rem[)loi qu'il veut faire de nous; reconnaissant sa puissance comme infinie et incréée, n'être pas seulement viviflcative, mais aussi être consommative et destructive de l'être créé pour l'attirera soi, le faire rentrer en soi comme il en est sorti parla création, et le consommer en soi ; et nous rendre à cet usage efficace de la puissance divine sur nous par un parfait sacrifice et holocauste consommant la créature en son Créateur ; et la consommant divinement par une sorte non de simple anéantissement, mais d'anéantissement en Dieu, par lequel Dieu prend une actuelle possession de sa créature et s'en sert divinement; au Heu que par le simple anéantissement la créature est un pur néant et n'est pas en l'actuelle et réelle possession de son Dieu.
Faut rendre |)roportionnément ces mêmes dispositions h Jésus, comme étant Dieu et notre Dieu : Deus, Deus noster {Psal. lxvii , 21); et comme étant encore la victime de Dieu et l'hostie des hommes ; et comme ayant en celle qualité porté l'opération consommante de Dieu en son être créé, qui e.'-t
un des sens de cette sainte et {^ranne parole : Consumtnatum est. [Joan. xix, 30.) Parole en laquelle le Fils de Dieu a voulu expirer el livrer son esprit à Dieu son Pcre : Et inclinato capite Iradidit spiritum (Ibid.), comme n'ayant plus rien à faire après celte parole que de livrer son es[)rit à son Père, et le livrer par etlet et par paroles, disant : Pater, in manus tuas commendo spiritum meiim, (Luc. xxin, 46.) Grande , digne et admirable issue de la vie divine de l'Homme-Dieu 1
CXXXîX. qu'il faut toujours adorer jk-