‹ Œuvres complètesChapitre 279 sur 540 · CXCIV. HK i.'onLU^ATioM Hvr. toi» i.ks · texte numérisé non relu

CXCIV. HK i.'onLU^ATioM Hvr. toi» i.ks

IIOMMKS, KT SP(;CIAI.KMK"<ÎT I.KS HOIS, 0>T DK SKRVin IHKl) PARK\nKMK>T

Avec un Ménwiiul d'fxrrrifc de piéié , pour la 'éréiiissiiiie rt-iik: di.> la Grande- Krctaf^ne.

\. Grandeur de Dieu marque'e en cette parole «fu'il dit à Moïse : {]{-\\]i qui esl. M.Det^oirs delà créature marqués en cette parole. \\\. Les rois sont plus étroitement obligés à servir Dieu gue ne sont leurs peuples.

Madame,

I. Une des qualités que Dieu prend en sa parole, et un des noms de sa grandeur qu'il a révélés h ses serviteurs avec plus de puissance el de nivslère, est ce l)eau et admirable nom de Celui gui est. [Exod. m, \\.) C'est lui-même qui a voulu s'attribuer celte qualité honorable et se nommer ainsi à ses serviteurs, lorsqu'il les emploie aux plus grandes œuvres (Je sa conduite et |)roviiJence sur la terre. Car c'est en celle grande el signalée mission qu'il fait (Je son serviteur Moïse à son |)euple, pour le tire de captivité, [)Our lui donner un chef el le former en un corps d'Elat et de république, et fiour commencer un nouvel ordre et établissement de religion nouvelle au monde. C'est la plus célèbre action qui soit mentionnée en l'Ecriture, avant l'avènement du Fils de Dieu au monde. C'est celle qui donne fondement à l'Ancien Testament el [>répare au Nouveau. La jjremière fois que ce nom vénérable esl prononcé, c'est parla bouche de Dieu même; el c'est la première où Dieu commence à se choisir un peuple el un Etat distingué des autres empires de la terre, n'ayant auparavant que des maisons et des familles atre(^tées à son service (li6). Or ce dessein, conduite el action esl solidemenl fondé sur celte grande parole de Dieu, [)arlanl el commandant à Moïse de dire au peuple de Dieu : Celui qui Est m'a envoyé vers vous{Jbid., 1); comme s'il disait: celui qui est m'a envoyé vers ce qui n'est [)oinl ; car vous n'avez être que dans le néant el dans la misère de vos tribulations, et il m'envoie pour vous donner quelque sorte d'être et consistance et au monde et à son service, pour vous tirer à un lieu où vous 1 adorerez en liberté, et pour vous mettre en une terre où vous le serviez, en allendanl la venue de son Messie, qui prendra son corps d'entre vous el vous répandra son es[)iil.

IL Celte parole donc est primitive el fondamentale à toute mission et religion; el c'est une parole digne d'être bien |>e>ée au poids du sanctuaire, et bien considérée; car c'est une parole grande, et où Dieu parle, elparle de soi-même. Celle parole auguste et divine

(U6) N(^ns ne liions poiiii Je mission publique, solennelle et signalée de Dieu vers les hommes, que relie de Moïse. ^

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ŒUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE

nous apprend que Dieu seul est celui qui est, à proprement parler : qu'il a un être, source et tin de tout être, infini, absolu et indépendant; être éternel et immuable, être .sans principe et sans fin , être sans mouvement ei altération quelconque ; toujours lui-même, et toujours en lui-môme, et qui, quand il lui plaît, i)roduit tout en sa |)uissance, conserve tout en sa bonté, contient tout en son immensité, régit tout en sa providence, pèse tout en ;;a justice.

in. Il nous faut entrer souvent en ses pensées, et reconnaître comme nous devons adoration à sa grandeur, crainte h sa justice, amour à sa bonté, dé|)endance à sa conduite, invocation à sa puissance, en la main de laquelle nous sommes à tous moments et à toutes actions; et c'est une des misères de la terre de penser si peu à Dieu, qui pense toujours à nous, et prier si peu celui qui nous est toujours si présent, et lequel, s'il cessait de penser à nous, nous cesserions d'être. Les grands sont plus obligés que les autres d'entrer en cette considération et de rendre ces devoirs à Dieu; car, comme leur qualité est plus grande, leurs besoins sont plus grands aussi ; et s'ils connaissaient bien leur condition, ils trouveraient en leur grandeur leur indigence être plus grande et surpasser leur puissance. Et d'ailleurs ils portent l'image de Dieu au monde, et sont comme les médiateurs de la conduite temporelle de Dieu à leurs sujets. Ce qui les oblige de traiter avec Dieu, et de se référer à lui plus soigneusement [lar leur bon eiemjile et conduite, et attirer ses grâces sur les peujiles qui leur sont commis.

C'est le premier avis queje vous donne, Madame, puisque Dieu a voulu que vous ayez déposé votre âme entre mes mains, et qu'entrant en une nouvelle qualité en la .terre, qualité grande, mais difficile, j'entre en la direction de votre conscience. J'ai cru aussi de mon devoir de vous en parler souvent, et vous avez voulu que je vous dressasse un mémorial par écrit pour le lire jilus attentivement.

Mémorial des exercices de piété', dressés pour la sérénissime reine d'Angleterre.

tExercice pour le matin.

Le matin, en ouvrant les yeux du cor[)S

fiour voir la lumière, nous devons ouvrir es yeux de notre esprit pour voir Dieu, c'est-à-dire pour penser à lui ; car la vue de l'esprit, c'est la pensée, et Dieu est la vraie lumière. Il est lumière, source de tout autre lumière, et decette lumière même qui frappe lors nos sens et nous éclaire ; mais il est une lumière qui n'a jamais de ténèbres, ce qui ne convient pas à celle qui fait et distingue nos jours et nos nuits ; et comme Dieu est lumière en soi-même, il veut encore être la lumière de toute âme qui vient au monde, et nous appelle tous, si n(jus voulons, au sort de ses lumières éternelles. En la vue donc de cette belle lumière qui nous éclaire et nous fait voir ce monde et nousmêmes, il nous faut élever à Dieu, qui est

la lumière vive et éternelle des âmes, et voir e âme doit en s'éveillant se convertir à lui, et en ce nouveau jour que Dieu lui donne, elle doit prendre résolution nouvelle de se donner h Dieu; et en adorant, aimant et res|)ectant sa grandeur, sa bonté, son autorité suprême, elle doit faire état de le servir par les exercices de la religion, qu'il a fait lui-même publier au monde, pour être reconnu et honoré dans les voies qu'elle nous montre.

C'est le dessein par lequel nous devons commencer la journée, et c'est l'exercice selon lequel il nous faut conduire nos jours et notre vie sur la terre, jusqu'à ce que celui qui a fait le ciel et la terre, et qui nous a mis en la terre pour aller au ciel, nous tire à lui pour vivre avec lui, et vivre en lui une autre sorte de vie que celle que nous vivons au monde, c'est-à-dire une vie céleste et divine, une vie immortelle et bienheureuse, une vie en laquelle consiste notre félicité éternelle.

Cette félicité nous est préparée de toute éternité, et en la |)lénitude des temps nous est acquise par Jésus-Christ Notre-Seigneur; mais elle ne nous ïscra pas concédée à la tin de nos jours, si nous ne sommes à lui, cheminant dans ses voies et dans les œuvres qu'il nous a préparées par sa grâce; car le salut n'appartient et n'est en pro|)re qu'à Jésus-Christ, et il faut être à lui pour avoir part au salut, il faut être enté en lui, comme le cep en la vigne, ainsi qu'il iJit luimême ; il faut être membre de sou corps, il faut être animé de son Esprit, il faut suivre sa conduite elO[)érer ses œuvres; car, selon son A|)ôtre (/îom.xiv,20), nous sommes l'œuvre des mains de Dieu, et nous devons être et opérer selon Dieu; nous sommes créés et établis en Jésus-Christ, non pour être nonchalants ou oisifs, mais pour opérer de bonnes œuvres, œuvres que Dieu même a préparées afm que nous cheminions en icelles.

En celle reconnaissance et vérité nous devons commencer la journée; et partant il faut la commencer, non comme les animaux, qui n'ont autre vie que celle qui cousi^te en l'usage des sons, ni comme les profanes, qui, comme dit l'Apôtre [Ephes. ii, 12), sont sans Dieu, sans Sauveur en ce monde, sine Christo,sine Deo,in hoc mundo , c'est-à-uire ne pensent non [)lus à Dieu que s'il n'y en avait point, ne pienncnl non plus de part à Jésus-Christ que s'il n'y avait ni salut, tii Sauveur au monde et n'ont autre pensée que de leurs desseins et de leurs délices ; mais il nous faut commencer le jour comme Chrétiens nourris en une école qui nous apjirend que nos jours sont en la main de Dieu, que nous avons à vivre une autre vie (jue celle-ci, que nous devons un autre compte exact de nos actions, de nos pensées, de nos paroles, et jusqu'à une parole oiseuse, selon la [larole expresse et formelle de Jésus-Chrisl même, qui est la parole éternelle du Père.

Le matin donc, en nous réveillant, recueillons notre esprit, consacrons nos pré

1577 oi-rvRF.s nr pieté. — cxciv, toi;s les hommes doivent servir dieu. li?»

iiiis>«i''iA I)i«'ii, et élevons nos v«'n\ nii (ici on à (jiioNpio objet j»nint , ntin (jiio le [ircrnirr «( le de nos sens ol le plus riolile de nos sens, c'esl-h-ilire In vue , soit d(^'dié .*i Dieu par le premier usage (pie nous en faisons. Avant (jue nous lever, ni parlée h persrwine, ni entrer en aucune sorte d'o((U[)ati()n , avons soin que noire premier regard soilau cie!, <pie notre pr(;mière pensée soit à Dieu, nue notre première parole soit le nom sacré (le Jésus et relui de sa sainte m^r»*, inséparable» de lui , et (|ue noire piemièie action .soit le signe de la croix : car c'est comme si nous disions en nous-mêmes : c'est à vous, A Seigneur (]ui habitez es cieux, (pie j'élève mes veux 1 c'e^t h vous que je dédie mon C(eur, ni'in esprit et mon corps! c'est a vous que j'otlVe nn's premiers mouvements et actions! c'est par vous (pie je veux commencer saintement la journée, puisque c'est vous (pii me la donnez pour opérer mon salut et servir h votre gloire!

Ainsi nous recevons ce nouveau jour comme un nouveau liénétice de la main de Dieu, et nous le commençons par liommage et service h celui (jui nous le donne; et nous le commençons, comme chrétiens, jiar le signe de la croix, par lequel nous adorons et invoquons la très-sainie Trinité, en proférant le nom du Père, du Fils et du Saint-Ksprit , et nous nous consacrons 5 Jésus-(Jlirist en remémorant les m;vstt;res de son Incarnation et de sa Passion, par lesquels a été accom|)li le salut du monde ; et nous imprimons sur nous le signe du Fils de l'homme, la marque de Jésus, le caractère de son amour et de notre délivrance, en imprimant la croix, par laquelle il a sauvé son peuple, le délivrant de la servitude éternelle de l'enfer, de la mort et du péché, et par cette im()ression sainte et salutaire, nous prolestons être à Jésus et vouloir entrer dans la [)artici[)ation du mérite de son sang, répandu en la croix pour nous donner la vie.

Voilà en peu de mots l'usage du signe de la croix, par lequel vous devez commencer la journée, comme par le même nous avons comiuencé noire entrée en l'Eglise dans le baptême. Mais, pour un plus grand éclaircissement de celle [iralique, et pour plus ample instruction de votre conscience en un point dont l'usage i.ous est si fréquent et si ordinaire, je vous supplie , Madame, de considérer, 1° que ce signe se fait en forme de croix |iour honorer et remémorer la Passion, et par conséipient l'incarnation du Fils de Dieu, qui s'est fait homme pour souffrir pour les hommes ; 2° que ce signe s'applicpie aux parties principales qui ont source et etret de vie eu nous, pour y applii|uer la grâce acquise par lui, et foitilier nos sens et nos pensées, dont le siège est au chef; nos mouvements et affections , dont le siège est au cœur; nos œuvres et nos actions, dont l'organe est la main et le bras; 3° que ce signe se fait en portant la main du front à la poitrine, et non de la poitrine au front, et de. la gauche a ta droite,

non de la dr(jite à la gauche, pour manque que le Fils de Dieu est des(.endu du haut en bas, du ci«d h la terre, du sein du Père au sein de la vierge , pour le mystère de l'Incarnation, et «pie par son avènement il nous a transjtortés des choses basses el transitoires aux ( hoses hautes et éternelles, (lu péché il la gr/lce, de- la mort ii la vie , de l'enlcr au ciel, et (pi'il nous veut enfin établir à la (lextre de Dieu avec lui |)Our jamais. (Jiie ce signe se fait en disant ces paroles saintes et divines, au nom du Père, et du Fils et du Saint-K-iprit ; je dis au nom, et non pas aux noms, pour montrer l'unité de Dieu en la Trinité des [ier.>onnes ; car la I)uissance , la nature et l'autorité est une S(Mile en toutes les trois personnes qui nous sont exprimées [)ar leurs noms propres, révélés par le Fils do Dieu même, et enseignés à son Eglise.

Ce signe donc est composé de deux choses, et toutes deux vénérables, saintes et efficaces, savoir, de la |)rolation de ces noms affectés aux personnes divines, et de la mariiue de la croix en laquelle a été opéré le salut des hommes. (^)u'y a-t-il à reprendre en un usage et en une [)raiique de si grande vénération? Car, s'il nous faut parler, pouvons-nous proférer paroles [)lus saintes et plus divines que ces paroles qui nous expriment les personnes divines, sources de toute sainteté? que ces paroles qui ont été proférées par le Fils de Dieu, le Saint des saints? que ces paroles qu'il nous a enseignées lui-même, et par lesquelles il nous a voulu conservera lui dans le baptême? Et s'il nous faut donner (^ueh^ue mouvement à nos liras et à nos mains, le pouvons-nous faire plus saintement et plus religieusement qu'en formant le signa de la croix, sur laquelle le Fils de Dieu a voulu s'offrir en holocauste au Père éternel, et opérer le salut du monde? Jésus-Christ, par la croix, a voulu adorer Dieu son Père, satisfaire à sa justice, a[)aiser son courroux, racheter les hommes, acquérir la gloire éternelle, choses toutes saintes, divines et admirables; et nous, par le signe de la croix, nous protest(jns que nous sommes Chrétiens, c'est-àdire adhérants à Jésus, comme disciples de son école , comme esclaves de la croix , comme sujets de son em(>ire, comme enfants de sa famille, comme héritiers de sa gloire. Nous protestons qu'au lieu de l'état misérable et de la qualité d'enfants d'Adam en laquelle nous étions, nous avons désormais Dieu pour Père et son Fils pour rédempteur; nous avons le sang de Jésus pour notre [irix, la foi pour notre loi, son Eglise pour notre Mère, et sa gloire jiour notre paradis : toutes choses grandes, saintes et oignes d'une mémoire et profession éternelle.

Cette ])ratique et instruction est une des plus anciennes et universelles observances de la chréiienté, et ce signe a toujours été vénéré et estimé comme le signe du chrétien, qui le dislingue et sépare des gentils, des Juifs, des Turcs, et même des hérétiques,

qui l'omettent trop* inconsidérément. Tous Jes chrétiens, par toute la terre, depuis la mort de Jésus-Christ jusqu'ri notre siècle, l'ont pratiqué par révérence à sa mort et à sa passion accomplie en la croix; et ils l'ont pratiqué en toutes leurs actions, soit saintes, soit profanes, soit publiques, soit particulières, soit ecclésiastiques, soit domestiques; et nonobstant les ruines et la fureur de l'hérésie, nous ie vo\ons encore gravé sur les marbres et sur les sceptres, et sur les couronnes, sur les palais et sur les églises bâties il y a plus de huit cents ans. A la vérité, les hérétiques de ce siècle, depuis soixante ans, l'ont blâmé ; et oii ils n'ont pu l'abattre, ils y ont substitué des pirouettes comme s'ils Voulaient faire croire au monde que leur dessein et leur foi avait plus de rapport aux girouettes qu'à la croix; raais voulant enlever de nos cœurs la piété de cette observance, ils n'ont pu en ôler la marque, ni en effacer la mémoire de nos esjtrits de devant nos sens, et il leur eût fallu ruiner tout le monde pour ruiner la mémoire de ce signe gravé en tant de monuments de l'antiquité, qui raettetit encore devant vos yeux et vous font évidemment connaître, la foi et la piété de nos ancêtres. Et Dieu a voulu que le roi de la Grande- Bretagne, dernier mort, les ait fortement condamnés en Angleterre, et ait ordonné qu'au bafJtême le signe de la croix fût pratiqué contre leur abus précédent. Or, si ce signe est mauvais, pourquoi est-il pratiqué au baptême? et s'il est saint, pourquoi est-il rejeté des autres actions? et si tous les chrétiens de tous les siècles l'ont pratiqué, pourquoi ces nouveaux chrétiens l'oiit-ils délaissé et blâmé? et pourquoi ont-ils eu besoin du commandement d'un roi pour ie pratiquer? et s'ils le pratiquent légitimement par cette ordonnance, ne sommes-nous pas en plus forts termes de l'observer et pratiquer à rexem|)le de tant de rois, et par l'enseignement de tant de docteurs pt pasteurs de l'univers? Suivons l'antiquité, et délaissons celle nouveauté, qui n'est ni plus savante, ni plus vertueuse, ni plus religieuse que les chrétiens de tous les siècles, que tous les saints, les martyrs, les docteurs, les pasteurs, les rois et les peuples qui ont adoré Jésus-Christ, depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, et ont saintement pratiqué le signe de la croix en toutes leurs actions.

Les preuves en sont si fortes, et les témoignages si abondants, que l'on ferait des volumes entiers sur celte matière s'il en était besoin et si c'était ici le lieu de supplément là-dessus : mais, pour ne rien omettre de ce qui peut servir à rédification de votre mémoire, elle me permettra, s'il lui plaît, «l'en coter seulement trois ou quatre, puisque le Fils de Dieu a dit, qu'en la bouche <l*î deux ou trois témoins subsiste la vérité contestée et débattue.

Tertullien [De corona milit., c. 3), proche du siècle des apôtres, dit ces paroles : A tous nos pas et progrès, à chaque entrée ou sortie de nos maisons, soit en nous habillant,

soit en nous lavant, soit en nous couchant, soit en nous levant, au bain et à la table,* au lit et au cabinet, et en quelque autre action que nous fassions, nous marquerons notre front du signe de la croix.

Saint Jérôme {Epist. ad Demetr., cap. 6), vivant dans le tem[)s que Calvin assigne à la puretéde l'Eglise, dit à une dame chrétienne : '< Fermez la chambre de votre cœur, et munissez souvent votre front du signe de la croix, de peur que l'exterminateur de l'Egypte trouve place en vous, et afin que les premiers-nés qui périrent entre les Egyptiens soient en sauveté et en assurance en votre cœur, w

Saint Basile, dans le même siècle, parlant d'un martyr, dit ainsi : « Le soldat de Jésus- Christ, ayant dit ces paroles, se rminit du signe de la croix, et, d'un courage ferme, d'une face constante et assurée, sans changer de couleur, m.archa gaîment au supplice, n Ft lui-même ailleurs rapporte celle coutume de faire le signe de la croix, comme publique et ordinaire entre les Chrétiens, et imporportante à l'Evangile.

Saint Augustin dit que le signe de la croix est connu de tout le monde, et qu'il est appliqué au front des fidèles, à l'eau dont faut ba[ùiser, au chrême dont ils sont oints et confirmés, au sacrifice dont ils sont repus; autrement ces choses ne seraient pas légitimement faites.

Ces Pères sont vénérables par leur antiquité, et sont témoins irréprochables de la doctrine et pratique des Chrétiens de leur siècle; et leur Eglise lors pratiquait ce que vous pratiquez, Madame, et ce que ceux-ci condamnent; et toutefois elle était lors en sa pureté par la confession même des adversaires. C'était lors qu'elle était dans l'ardeur du martyre; c'était lors qu'elle combattait l'idolâtrie; c'était lors qu'elle ravissait les cieux, qu'elle étonnait le monde, qu'elle confondait les démons, qu'elle domptait la terre par ses miracles et par sa sainteté, et y établissait le royaume de Jésus-Christ, et tirait à lui, par sa lumière, les beaux esi rils de l'univers.

Or, quels étaient les Chrétiens de ce temps-là, qui, en tous lieux et en tout temps, selon Tertullien, faisaient le signe de la croix? étaient-ils catholiques ou puritains, qui fuient et haïssent la croix comme le diable? Et quel était ce soldat de Jésus- Christ, rapporté par saint Basile, qui. allant au maityre, se munit du signe de la croix? Avait-il été nourri en l'école de Genève ou en l'école de l'Eglise catholique, de laquelle ce grand Basile, qui rapporte cette histoire, était un des plus saints et des plus célèbres pasteurs? et comme tel, a honoré les sainis, a [)rié les saints, a gardé le carême, a célébré les liturgies, a instilué les moines, et a fait mention honorable des cérémonies, traditions et observances pratiquées en notre Eglise et réprouvées en l'Eglise de Genève. Ce jiays dans lequel vous vivez. Madame, m'a tiré dans ce discours inopinément : mais il faut rentrer en notre j)remier propos.

lisi

OEl'Vnrs DK PIKTE. — CXCIV, TOLS LKS MOMMKS DOIVENT SEIIVIR DIEU.

Cl rc|tr«'n.lrc l'avis qu(? jo vrxis dotiDe. 13. I>'J (orisncrt'r vos preiiiièrcs peusécvs h Dieu. Nous lo (h'voiis l^iiro ainsi en l'Iiouneiir île la peiiséo élernelh; (|ue Dieu n fl.iigiié«av()ir (lo nous, nv.uil ni'^nio (jtui nous fussiorjs nu inondi'; et en l'honintur oncoro do In pensée (in'il a eue sur nous ccllo nuit pour nous pioscivcr, et de celle (ju'il n en ce niomenl nM(|uel nous nous éveillons, p(jur nous conserver; car celui-lh niétne (|ni nous ti donné r<^tre, est celui-l.'i inôine (jui nous le conserve pnr sa honte, juscju'à ce qu'il nous appelle à soi. Si Dieu cessait de [«eiisi-r h vous, Madame, vous cesseriez d'ôlre. Pensez donc, et pensez volontiers à celui (|ui pense h vous, et dont la pensée vous est adorable et vous est môme si nécessain?.

Cette élévation peut être formée en ces paroles, ou autres semblables.

O mon Dieu, vous avez pensé h moi de loule éternité, pour me donner l'être et la vie que j'ai; je dois à votre l)onté singulière celle pensée éternelle et si favorable qui m'a préfe^rée, sans sujet de ma part, à tant de créatures que vous pouviez c'réer et que vous laissez dans leur néant, sans jamais leur faire part de votre être ni de votre bonté, et vous m'en faites part, et part si libérale 1 O mon Dieu et mon Créateur, que je pense donc à vous pour vous louer, aïorer et aimer, comme vous avez pensé h moi pour me créer, racheter et sauver 1 Vous Avez veillé cette nuit sur moi, tandis que je dormais, (lensant à moi pour me préserver, tandis que j'étais incapai)le de pensera vous et h moi-même, et vous pensez encore à moi. ô mon Dieul en ce même moment, auquel je suis et auquel je dois et je [)uis, par votre grâce, m'élever à vous; et si vous cessiez de penser à moi, je cesserais d'être. Que je pense donc à vous, mon Dieul Que je vous loue, bénisse et adore; que je vous aime de tout mon cœur; et, conformant mes volontés aui vôtres, que j'adhère aux j)ensées de paix, d'amour et de salut que vous avez pour moi !

Puis étant suffisamment vêtue pour aller décemment en votre oratoire, vous y ferez cette oraison suivante.

O Père éternel et tout-puissant, je vous adore et vous rends grûce de l'être que vous m'avez donné; je vous l'olfre et le mets entrer vos mains |)ùiir le garder et l'employer à votre gloire. Mais je vous dois encore rendre grâce sur un sujet bien plus important, qui doit ravir d'étonnement et les hommes et les anges ; car vous avez tant aimé riionune que vous avez voulu donner votrs Fils unique aux hotumes. Je vous «dore et vous loue à jamais en ce vouloir sacré, en ce conseil profond, et en cet amour admirable ; et de tout ma puissance je reçois ce don précieux, <e Fils bien-aimé, auquel vous avez tout votre bon plaisir. N'ousavez mis en lui mon ^alul et ma vie, je me donne à lui, a(iu qu'il soit mon Sauveur, et que je porte les etlets de son nom et de sa grâce. Je

veux me convertir h lui, [»our le louer el bénir en ses grandeurs et eji i es mystères, et veux (juo sa vie et sa mort me soient appliquées. Ne permett'-z pas, ÔSeigneurl (pi(.' chose si rare, si précieuse* el si (Jivino (comme sa naissance, sa vie et sa mort) soient inutilement eiuployées pour moi, et que je perde par ma faute le fruit de ses labeurs, le mérite de sa vie, et le prix de son sang, (jui est inestimable.

Jîlrvation à Jrsus-Christ Notre-S^igneur.

O JéMis, mon Seigneur, Fils unique do Dieu, Hoi des anges, Hé(Jempleur des liommes, Souver.'tin de l'univers, je me [iré^ento à vous [)our être h vous, et pour vous louer et bénir h jamais. Nous êtes Fils de Dieu par ufie naissance aiJorable et éternelle; vous êtes homme Fils de l'homme ()ar uno naissance aiimirable et temporelle, et vous êtes Homme-Dieu par un mystère inelfable el singulier. Je vous adore en vos grandeurs éternelles et temporelles, divines et humaines, créées et incréées ; je vous adore en tous vos mystères, je vous adore en l(jus les pas et les moments de votre vie mortelle, je vous adore en tous les états et actions de votre vie céleste et immortelle.

Vos grandeurs et merveilles sont ineffables et incom|)réhensibles, je dois, non les pénétrer, mais les adorer et m y abîmer en celle adoration profonde. Mais dans ces grandeurs et merveilles je découvre encore un nouveau f)Oint qui m'oblige à une adoration nouvelle. C'est que vous êtes Homme-Dieu pour l'amour des hommes! 0 bonté 1 ô amour! ô faveur incomparable! chose si grande est référée à chose si ba^>e, et c'est pour nous, ô Fils unique de Dieu, c'est pour nous que vous avez voulu vous incarner au ventre de la très-sainte Vierge! C'est })Our nous que vous naissez dans une étable et sur la paille; c'est pour nous que vous vivez, et vivez en travaux et en abaisserûents; c'est pour nous que vous Qjourez>ur le mont du Calvaire et en une croix; c'e^t j'Our nous que vous ressuscitez et entrez en la gloire. O naissance! ô enfance ! ô vie ! ô mort ! ô vie divine et humaine! ô vie soutirante et glorieuse! ô vie ce. este et immortelle! O heureux, ô précieux moments de l'incarnation, de l'expiration, de la gloriticaiion du Fils de Dieu I O séjours, ù états, ô mystères de Jésus : en la crèche, eu la croix, en Egypte et en Judée, en Bethléem et en Nazareth, en Samarie et en Jérusalem, sur Je mont des Olives et sur le luont du Calvaire, en la terre el au ciel ! Que je vous contemple, 6 Jésu>, en ces lieux el en ces mystères! Que je vous adore en vos grandeurs et en vos bassesses ! Que je vous adore au sein du Père et au sein de la Mère, à la dexlre de Dieu et entre les bras de la Vierge, en voire croix et en votre gloire, en votre vie et en votre mon!

Vous êtes mien en tous lieux, étals et moments de votre vie. Et je veux être vôtre en tous les moments, étals et conditions de la mienne. Vous vous donnez à moi, chose si grande à chose si petite, et je dois el veux me donner à vous, cho^e si basse à une

liSS

majesté si haute et' si excellente. Vous aie donnez tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez, et vous me faites part Je tous vos biens, et par votre amour et bonté singulière tout ce que je vois en vous est mien. Vous êtes Dieu, votre divinité comme incarnée est ma substance et ma subsistence.

Vous êtes homme, votre humanité comme divinisée est mon salut et ma vie. Vousavez pris un corps, et pour moi vous l'avez ex- ])0sé aux tourments et auxsoutTrances. Votre chair est mon aliment, votre sang est mon lavement, votre mort est ma vie, votre impuissance est ma force, votre croix est mon repos, votre souffrance est ma jouissance, et je tire ma force de vos faiblesses, ma vie de votre mort, et ma gloire de vos misères.

Mais pourquoi ces misères et ces abaissements en un sujet si grand et si divin? Pourquoi les travaux et les souffrances en un sujet si saint et même si glorieux? Pourquoi la mort en celui qui e>t la vie même dans la mort 'i* Vos grandeurs ne sulFisentelles |)as à nos misères, sans que vous vous rendiez pauvre et abject, et m'enrichir par votre abaissement et pauvreté? Votre divinité ne suilit-elle [as à me diviniser, sans que vous preniez notre humanité et mortalité pour me dédier?

5. Certes ces états et ces conditions ne conviennent pas à votre grandeur, mais elles conviennent à votre amour, car l'amour n'a point d'autre loi que celle de sa puissance, qui veut que celui qui aime s'oublie soimême, et sorte hors de soi-même pour se transformer en la chose aimée. Vous subissez cette loi, regardant non ce que vous êtes, mais ce que je suis; non ce qui vous est propre, mais ce qui me convient. Et comme faisant force à votre gloire et à votre grandeur pour satisfaire à votre amour, vous voulez former à cet etl'et un nouvel ordre et une nouvelle manière de vie, vie inconnue à la terre et au ciel auparavant, c'est-à-dire, vous voulez joindre Dieu à à l'homme, et la croix à la gloire, en un même sujet et en une même personne, et ainsi vous vivez une vie divine et humaine tout ensemble, et vous menez en la terre une vie humble et soulfrante même dans la gloire, et une vie glorieuse même da/is la croix et dans la soutfrance. Et cette vie nouvelle et admirable, vie singulière et divine, coule et passe |)ar tous les périodes, accidents et étals ordinaires de la vie basse et commune des enfants d'Adam, et pour eux vous subissez toutes ces conditions s\ir la terre, et y opérez toutes vos a( lions et vos mystères. Que je vous adore, que je vous contemple en cette vie, en ces états et en ces mystères, que je porte les traits et les elTets qu'ils doivent 0})érer et im[)rimer en moi, que leur grûce et leur j)uissance me soit a[)[)liquée, que votre naissance me fasse renaître, que votre enfance me mette en innocence, que votre fuite en Egypte me fasse fuir le monde et le péché 1 Que votre servitude me rende votre esclave, que vos liens nue délient et me délivrent de mes

péchés, de mes passions et de moi-même ; que voire vie cachée et inconnue me cache au monde et à la vanité, que votre solitude m'entretienne, que vos tentations m'affermissent, que vos labeurs me soulagent, que vos douleurs me guérissent, que vos agonies me confortent, que vos langueurs uie consolent, et que votre mort me fasse vivre et renaître en l'éternité 1

C'est ainsi que vous vivez, que vous souffrez, que vous mourez j)Our moi, ô Jésus mon Seigneur, et pour dire en un mot, c'est ainsi que vous vous éf)uisez pour moi, pour me combler de grâce 1 Mais comme j'ai contemplé vos mystères pour me les approprier, je veux considérer encore vos qualités et vos offices, je veux qu'ils opèrent en moi et m'impriment leurs effets salutaires; vous êtes la Sapience incréée et incarnée, je veux adhérera votre loi et suivre votre conduite; ., vous êtes le Docteur de justice, je veux en- l| trer en votre école; vous êtes le Saint et le salutaire de Dieu, je veux avoir grâce et salut en vous ; vous êtes la Vie, je veux vivre de vous ; vous êtes la Voie, je veux aller j)ar vous; vous êtes le Dieu du ciel et de la terre, je veux être à vous. Je me donne donc à vous, ô Jésus mon Seigneur, je vous donne mon être, ma vie et mon amour 1 Je vous donne mon temps et mon éternité, je vous donne mon corps et mon âme, je vous donne mes sens et mes puissances, je me rend esclave de vos grandeurs, de votre croix et de votre amour, je mets entre vos mains la dernière heure de ma vie décisive de mon éternité, je m'offre à vous, je m'applique à vous, je me lie à vous, car vous êtes mon bien, ma vie et mon tout. Et en la vue de tout ce que vous êtes et de ce que je suis, je me livre à vous pour jamais, je me dédie à vous, je m'abandonne à vous, car vous êtes mon Dieu et je suis votre créature ; vous êtes mon Souverain, et je suis votre sujette et vassale; vous êtes mon Rédempteur, et je suis votre esclave.

Je m'avoue telle, ô Jésus, mon Seigneui, et de cœur et de bouche, mais plus de cœur et d'affuction que je ne puis de bouche. Je m'avoue, ois-je, et me gloritie même d'être votre esclave, et en cette qua- i

lilé je veux que tout ce je suis soit à vous, et serve à vos intérêts et à votre grandeur. Et puisque vous avez voulu me faire seoir en un trône en la terre, et en une portion de terre en laquelle la croyance que je professe a été seule et libre [)ar tant d'années, et maintenant y est obscurcie par les nuages de l'hérésie ae ce siècle , faites que je serve à votre nom, à votre loi et à votre gloire ; que je relève les cruix, les marques et les monuments de la foi primitive; que je fasse retleurir la piété de mes ancêtres et la gloire de votre nom en ce pays. Et comme je tire ma naissance d'un roi saint, je veux dire du bienheureux saint Louis, qui a })orté sa foi, qui est la mienne, dans les royaumes étrangers; .faites, ô Seigneur et Sauveur de mon âme,queje tirede lui le modèle et la conduite de ma vie, et qu'à son exemple et par son

1285 OKLVRKS DE PIKTE. -CXCV, SUR I/EEKCTION D'UN SOUVERAIN PONTIFE. iî 6

aitlo, je conserve en inon td'iir, cl fa^se renflilre tl revivre en «e royauiiio la loi en laquelle il a vt'cii. Je le veux et l'espère ainsi par voire grAce el puissance, el par l'irilfrcession <le voire sainte MO-re, (jue jinvu<ine pour olttenir de vous persévérance en celle inleiUioii el disposition de celle foi, el en ee z«^le de voire gloire, el (jno j'y persévère jus(|u'aii dernier soupir «le ma vie. Ainsi s»oii-il.

A[)rès le Fils do Dieu, vous n'avez rien ni dans la terre ni dans le ciel tie seinhiahie isa Mère. Le Fils de Dieu l'a conjointe à soi en la plupart de ses nis stères, et au mystère de se> mystères, (pii est rincairiation, car c'est en • Ile et par elle (pi'ii a voulu être revêtu de notre liumanilè; ne séparez donc pas ce (jue Dieu a ccjnjoint, el ne séparez pas en vos dévotions ce «pie Dieu a conjoint si saintement, si divinement et si liaulemenl dans l'ordre de sa gr;lce. Si vous avez A penser, (jue ce suit à Jésus et h Marie, car ils sont joints eiiseiiihle el par nature el par grâco; el Jésus est le Iruil lieureux des entrailles de Marie ; il est chair de sacliair, et os de ses os. Kl celle cli.nr «pie vous adorez maintenant en Jésus, était auparavant lacliair sainte cl vénéraltle de Marie, chair toujours sainte et immaculée, mais non pas toujours adorable; chair appartenant ou à Jésus ou à Warie : vénérable en Marie, adorable en Jésus. Si vous pensezdoncen vos dévotions, pensez à Jésus el à Marie; si vous parlez, proférez le nom de Jésus el do Marie; si vous avez quelque sentiment de ()iété, qu'il tende à Jésus el à Marie. Il est l'humble Fils de Marie, et elle est la digne Mère de Jésus. Aprèsavoir donc salué Jésus, saluez la sainle Vierge en l'oraison suivanle.

0 Vierge sainle, Mère de Dieu, Reine des hommes et des anges, merveille du ciel el de Ja terre, je vous révère en toutes les manières que je le puis ielon Dieu, que je le dois selon vos grandeurs, et que votre Fils unique, Jésus-(^hrist Noire-Seigneur, veut que vous soyez révérée en la terre et au ciel. Je vous olTre mon âme el ma vie, je vous veux appartenir pour jamais, et vous rendre quelque [tarticulier hommage en temps el en eiernilé. Mère de grâce el de miséricorde, je vous choisis pour mère de mon âme, en l'honneur de ce qu'il a plu à Dieu même vous choisir jiour sa Mère. Keine des hommes el des auges, je vous accepte et vous reconnais pour ma souveraine, en l'honneur de la dépendance que Je Fils de Dieu, mon Sauveur et mon Dieu, a voulu avoir de vous comme de sa Mère. El en celle (}ualilé je vous donne sur moi, sur mon âme el sur ma vie, lout le pouvoir que je vous {)uis donner, selon Dieu. Et puisque ce môme Dieu, votre Fils el mon Sauveur, a voulu me donner quelque [»uissance el queUjue dignité en la terre, sur une portion ue la terre qui est à lui, el en laquelle son nom el le vôtre ont été autrefois tant honorés, je veux vous y honorer d'un honneur singulier, et je vous donne un pouvoir {)articulier sur la qualité que j'y pos-

sède, el généralement sur tout ce «[ue je SUIS el sur tout ce rjuo je puis au monde. Faites, A Souveraine des souveraines, <jue ma grandeur serve h la grandeur de votre Fils unupie et h la vôtre, et (|ue je vous leiidi* quehpie honneur el (piehjue service parti" ulier en ce | ays, où la croyame que je professe a été ( élélirée par tant d'années 1 «) M/re de Jésus, je veux être à vous, el vous servir ii votre nom el à vos louages; regardez-moi comme chose vôtre; el par voire bonté, traitez-moi comme le sujtl de voire |)uis>ance, el comme l'objet de vos miséri- <ordes ! O source de vie eldegfâce, refuge des pécheurs, j'ai recours à vous pour être en la grât e de mon Dieu, pour éviter le péché, p<jur être pré^crvée des embûches de l'hérésie et pour être délivrée de la mort éternelle ! Que je sois sous votre tutelle, que j'aie parla vos privilèges, que j'obtienne par vos grandeurs el par ce droit d'appartenance (pii me lie à vous, ce que. je ne; mérite pas d'obtenir par mon néant el mon indignité. El (jue l'heure dernière de ma vie, décisive de mon éternité, soit entre vos mains, en l'honneur de c(i moment heureux de l'incarnation, auquel Dieu s'esl fait homme, el vous avez été faite Mère de Dieu. O Vierge el Mère tout en-emble ! ô temple sacré de la Divinité lô merveille du ciel et de la terre ! ô Mère de mon Dieu, je suis à vous i)ar le litre général de vos grandeurs; mais je veux encore être à vous par le litre particulier de mon élection et de ma franche volonté! Je me donne à vous et à votre Fils unique', Jésus -Christ Notre - Seigneur ; et veux ne passer aucun jour sans lui rendre el à vous quelque hommage partii-ulier, et quelque témoignage de ma dépendance et de mon humble servitude, en laquelle je désire mourir et vivre pour jamais.

CXCV. LORSQUE LE SAINT-SIEGE EST VACANT, ET qu'il SAUIT DE l'ÉLECTIO.N L.'u> PAPE , IL FAUT RECOLKIR A jÉSUa-CURlST, ET REN- DRE UN HOMMAGE SPÉCIAL A SA SOUVERAI- NETÉ SUR l'Église.

Un des soins que nous devons avoir en la terre, c'est de servir à Jésus-Christ Noire- Seigneur, aux besoins plus importants pour sa gloire, et les plus importants sont ceux de son Eglise , et en son Eglise la plus grande el plus importante nécessité, c'est d'avoir un pasteur qui la gouverne sous son chef invisible, Jésus-Christ Noire-Seigneur. Sous êtes tous informés de la mort de notre saint Père le pafie Paul V, qu'il a plu à Dieu d'appeler de celle vie. Une de nos pratiques en la vie spirituelle est de régler nos désirs, nos pensées el nos prières à la dignité de l'Eglise, el de nous conformer à elle. Ainsi nous les devons maintenant unir aux prières de toute l'Eglise, sur l'élection d'un souverain pasteur et vicaire de Jésus-Christ ; nous y sommes obligés , non comme Chrétiens seulement, mais encore comme prêtres, el durant celle nécessité, nous devons avoir soin qu'il ne se passe aucun jour auquel ^ nous ue présentions quelques prières à

Notre-Seigneur Jésus-Christ, et auquel nous ne tlécliissions le ^enou devant le Fils de Dieu, à Ce qu'il daigne pourvoir à son Kglise et lui donner un chef, un pontife , un pasteur suboi'donné à sa divine ^lersonne. Les prêtres, chaque jour en leur messe, lui offriront une oraison à celte fin, et ceux qui ne sont pas prêtres , une prière vocale ou mentale, ou quelque autre dévotion.

Nous devons en tous nos besoins recourir au Fils de Dieu, et en cette nécessité, nous Y devons particulièrement reconnaître et honorer trois points qui concernent sa souveraineté.

Le Fils de Dieu, Jésus -Christ Noire- Seigneur, Dieu et honime tout ensemble, est digne par sa nouvelle naissance d'être Seigneur de tout l'univers, d'être chef des hommes et des anges, et d'avoir une puissance su[)rême sur tout l'être créé. Mais il n'est pas pourtant souverain, et il y a différence entre la souveraineté et être digne de la souveraineté, et il faut que le Père le constitue souverain selon cette parole : Christus non semetipsum clarificavit ut Ponlifex ficrel, scd qui dixit ad eum : Filins meus es tu, ego hodie genui te [Hebr. v, 5). Le mystère de l'Incarnation pouvait être accom[)li sans aucune relation aux hommes, et combien que U; Verbe incarné fût inlinimeiit digne d'être leur souverain selon cette nouvelle naissance , il pouvait ne le jioinl être. 11 y a donc dilférence entre ces deux choses, être souverain, et en être digne; et je dis qu'en la nécessité présente de l'Eglise, nous devons recourir à cette dignité de Jésus-Christ Notre-Seigneur , et y rendre hommage au nom de celui qui sera élu Souverain Pontife, et comme rendant ses devoirs au Fils de Dieu en cette occasion. Car si Jésus-Christ étant infiniment digne d'être .e souverain des honmies et des anges , no l'est pas pourtant actuellement , et s'il faut qu'il y entre par vocation du Père, hélas! dans quelle charge , quelle dignité se peuvent ingérer les hommes chargés de péchés et de toutes soites de misères, et si éloignés de la divine dignité de Jésus 1

Le second [)Oint que nous devons contempler au Fils de Dieu est son établissement actuel dans cette souveraineté ; Constituit Deus Pater ad dextcram suam Jesum Cfiristutn in cœlestibus super omnem Principatum, Poteslatem, Virtutcm, Dominationem, et omne nomen quod nominatur, non solum in hoc sœculo , sed etiam in futuro , etc. {Ephes. 1,20, 21). Et nous devons adorer, louer et bénir le Père éternel , cciistiluant son Fils souverain , et lui rendre grâce de nous avoir donné un tel souverain. Nous nous devons unir à l'humble disposition de l'âuie de Jésus, recevant la souveraineté de la main de son Père, et faire état, que c'es.t une de nos plus grandes obligations en ce besoin de l'Eglise universelle , où il est à désirer que la puissance souveraine soit reçue de la main de Dieu et de Jésus-Christ,

dans l'humble dispositioil dans laquelle le même Jésus la reçoit de son Père.

Le troisième point que nous devons honorer au Fils de Dieu en cette occasion, c'est l'usage qu'il a fait de sa souveraineté, c'est sa croix, c'est la conduite que nous remarquons en lui, au regard du jieuple qui lui est donné, de se charger de leurs crimes et de les expier et laver par son propre sang en la croix. Car c'est par là qu'il règne, regnabit a ligno Deus, et c'est cette souveraineté d'abaissement et de souffrance qu'il ne permet point qu'on lui puisse servir, et qu'il conserve jusque dans le supplice ignominieux de la croix. 1! consent que la vie lui soit ôtée et la laisse en la croix ; mais il se réserve son autorité, et veut qu'elle soit reconnue et annoncée par ses propres ennemis, et un des principaux ofiliciers de l'empire romain le jîublie roi des Juifs en sa mort, comme les rois d'Orient l'ont annoncé roi des Juifs en sa crèche : deux états d'extrême humiliation ! Jésus-Christ ne retient pas seulement sa souveraineté en la croix avec tant de soin, forçant ses ennemis à la publier : c'est là qu'il en prend une possession nouvelle et solennelle ; c'est là qu'il l'exerce , c'est là qu'il en distribue les grâces. Que de grâces opéra-t-il en la Vierge ! que de grâces en saint Jean ? que de grâces au bon larron ! que de grâces en ceux qui le crucifiaient ! Ainsi, naissant et mourant, il est jaloux de son autorité , mais plus eu mourant qu'en naissant. Il oppose son impuissance divine à la puissance maligne, et dans le temps que la vie lui est ôtée par le pouvoir des ténèbres, il se maintient dans sa souveraineté et sa royauté (li7). El c'est le troisième point qu'il nous faut honorer en celte occasion , des besoins de l'Eglise, rendant hommage à ce zèle adorable que nous remarquons en Jésus-Christ , au regard de sa souveraineté, sous laquelle il faut que toute puissance ploie en la terre et au ciel, afin que la puissance de son vicaire soit pleinement subordonnée à la sienne en ses usages, comme elle en dépend en son institution.

Voilà les trois [loints auxquels nous devons recourir, et qu'il nous laul honorer en Jésus-Christ Noire-Seigneur en cette occasion : sa dignité d'être souverain Seigneur des hommes et des anges, son établissement dans cette souveraineté, et l'usage qu'il en iz'd en la croix. Et tous ces trois points regardent sa souveraineté sur l'Eglise, parce que c'est à sa souveraineté qu'il faut recourir en semblables besoins; et un de ses effets j)lus grands et plus importants , est de la pourvoir d'un chef visible, qui la gouverne de sa part et en son nom et autorité. La sainte vierge a une très-grande part à la souveraineté de son Fils ; elle est reine en son royaume et est u|)pelée reine des apôtres. F^llea une souveraineté dans le royaume de son Fils , sous la souveraineté de son Fils , et nous la devons prier qu'elle présente à

(147) Uœc ett liora vestra, et polesta* tenebraruw. (Luc. \\n, 53.)

tîSft

0F:UVRKS de PIKTF. — CXCVI, retraite de m. de RFRILLE.

ifr\

son Fils celui qui doit ôlro son virnire ou terro. Los royaumes ont un nrij^o partirulier, ol nous no (lovons pas [tonsor qui» col/i ujanque nu plus ^rnnd dos royaunios , nn royaume du Fils do Uieu.fjui est l'I-l^liso. Ainsi couuuo col ango ost trôs-grand , iirnis devons recourir h lui av(M; luimililé et H^volion on cette nùrossité de l'Kgliso, et nous ne devons passer aucun jour que nous n'invO(juions Jùsus-Clirist Nolre-Seignour , la Vierge sa très-sainte Mère et l'finge gardien dcl'Kglise,h cette intention, et que nous ne rendions un liouunago spécial à ( rs trois fioints, qui appartiennent h la «ouvcrainetti de Jésus,

CXC^ I. RETKAITK DK M. I.K CARDINAL I)K liKUl Ll.i-:.

Art. I". — Pensées et dispositions sur le fondement de la retraite, qui est la fin pour laquelle l'homme est crée.

Ap[>rends,ô homme, que Dieu est le principe ol la tin de ton ôtre, et sois entièrmenl soumis à ce principe et incliné vers celte iin.

Kn tant que lliomme o>t chose créée, apparaît la puissance de Dieu, qui seul est véritablement et sans lequel nulle chose n'est; et par Ih se voient encore les richesses ue Dieu qui crée l'honnue orné de tant de dons de grâce et de nalure, et intérieurs et extérieurs. Car comme les ouvrages des artisans sont leurs richesses, toutes les œuvres de Dieu sont connue son domaine et son trésor, et partout il les faut considérer non comme nos richesses, mais comme les richesses de Dieu. D'ailleurs, par là même que l'homme est ciiose créée, apparaît son ru'ant, comme celui qui de soi et avant la «•réation n'était rien. Partant, comme c'est Dieu qui l'a tiré du néant, et c^u'il vient de lui et subsiste par lui, aussi doit-il être i)0ur lui et aspirer à lui.

En tant que l'homme est créé pour cette fin, qui est Dieu, a[>paraît la bonté de Diou et l'excellence de l'homme que Dieu appelle à une fin si élevée. Kn cet endroit, tudoispi-seret goûter celte tin si excellente que la créature n'en peut avoir une plus noble, et y tendre de toute ta force. Ah I que j'y tends négligemment 1

Toutes les autres choses ne sont que moyens. Ici , considère quelle doit être ta disposition envers cette tin, quelle envers les moyens.

Du côté deDieu toutes choses sont moyens pour nous y conduire. De notre côté, toutes < hoses sont em|tê(hement pour nous en détourner. (]ar il n'y a rien de ce qui sert iiiéme le plus à la "piété, dont quelques-uns n'abusent à leur ruine. La bonté de Dieu <>t si grande et si puissante, que par «die toutes ciioses nous mènent à lui ; et au coutrai4e. la misère et la malice de l'homme sont si grandes, qu'il convertit toutes choses à sa pr0()re perte. Partant ne choisissons point, mais que Dieu choisisse pour nous; et que f'e soit lui qui nous fasse user de ces moyensci, plutôt que ceux-là : dans l'usage des moyens que notre appui soit en Dieu et

OEUVBES COMPL. Dt DE BÉBULLt.

non pas on ont, mais tonons-nou^ et (fmfions-nous à l'ordoiinancf; doDit-u, (j^ui prescrit plutôt !os uns que les autres.

D'.'iutant que toutes choses créées sont dos moyens, nous devons retirer notre «ffcrtion de toutes, et la transférer en Dieu seul qui ost la tin. (Inr il se IViut servir de-» moyens et non y «ervir : et il faut adhérer h la lin , et iiicltrc en elle le désir de notre jouissance et notre re[)Os. Néanmoins, parce que ce sont les moyens, il faut user de tous soigneusement pour parvenir h cette Hn.

(Cependant, misérables que nous somm»*-, nous ne nous servons pas de moyens, tiiais nous y servons. Combien de choses, hélas! y a-t-il dontjc n'ai [loirit fait usage, étant vrai pourtant, (jue si toutes sont moyens, j'ai (Jm faire usage de toutes pour aller à Dieul Art. II. — Pensées ri dispositions qw

Dieu lui donne sur le dessein quil avait de

choisir un ijenre de vie.

Par cefto considération, je suis entré en un grand désir d'user entièrement do toutes choses pour cette fin, et de les référer toutes à cette fin qui est Dieu.

Ici je ne pus passer outre , mais essayant de poursuivre en particulier quelque pensée sur l'élection de certains moyens plutôt que d'autres , et particulièrement sur le dessein d'entrer en quelque religion, et sur les motifs qui m'y pouvaient porter, je sentis mon es|irit lié et obscurci. Je voulus surmonter cet obstacle, et essayer une seconde fois d'aller plus avant, et alors j'eus un avertissement intérieur que ce que Dieu désirait de moi pour l'heure, était de m'offrir h lui et de me disposer à ce qu'il lui plai^ rait, et non pas de faire élection.

Néanmoins, m'y étant appliqué encore pour la troisième fois, j'eus un autre mouvement intérieur de recourir plutôt à la sainte Vierge afin qu'elle me rendit tel envers la fin et tel envers les moyens que son Dieu et son Fils me voulait, et cela avec quelque sentiment de piété et de dévotion envers «:11e.

Comme donc je la suppliais de disposer mon esprit à invoquer en cette affaire le saint auquel elle désirait principalement que j'eusse recours, je ressentis avec confianro et dévotion un mouvement et un désir d'y dépendre d'elle.

Bénie soit la sainte Vierge en la garde de laquelle je me mets entièrement.

Jésus-Christ seul est fin et moyen en la Croix et en l'Eucharistie. Là, nous devons nous lier à lui comme à notre fin, et user de lui comme d'un moyen.

Notre salut et notre perfection consistent principalement à être tels envers la fin et envers les moyens que Dieu le désire : ceci doit grandement être pesé.

A UT. III. — Pensées et dispositions sur le sujet du péché de Fange et de l'homme.

J'ai pensé que l'âme est en ce monde comme en une vallée de larmes et de misères, et qu'elle est dans le corps comme dans une prison qui est en cette vallé*;. Oî-

combien les prisonniers sont-ils soigneux de se concilier la bienveillance du magistral 1 Si auparavant ils l'avaient offensé, au moins alors ils se gardent très-soigneusement de l'offenser davantage : et voilà qu'au contraire, l'âme en cette prison du corps ne fait rien si souvent ni plus volontiers que d'offenser Dieu qui est son juge, et ne se soucie de rien moins que de rentrer en sa grâce et en son amitié.

Au premier point, j'ai considéré qu'entre plusieurs et diverses sortes de créatures que Dieu a produites, deux natures ont été faites par lui capables de Dieu et d'elles-mêmes : de Dieu par la grâce, d'elles-mêmes par la condition de leur nature et [lar leur liberté; ensorte qu'elles seules ont ce double privilège, et que toutes les autres en sont privées.

Que de ces deux espèces de créatures, l'une a été établie au ciel, l'autre en la terre, pour être toutes deux réunies à Dieu leur Créateur, qui remplit la terre et le ciel.

Que l'angélique créée au ciel, ornée de dons singuliers de nature et de grâce, était entièrement spirituelle, semblable à Dieu qui est tout esprit, très-élevée par-dessus toutes choses, et ne regardant que deux objets, Dieu et elle-même : car elle est si émiiiente qu'elle ne peut avoir rapport et inclination qu'à ces deux termes, à Dieu par grâce, h elle-même par nature.

Que de plus, lorsqu'elle a été créée, elle était tournée et ap[)liquée à Dieu, et séf)arée d'elle-même tant actuellement que habituellement.

Que toutefois en cet état si excellent, tant d'anges si éminenls des premiers rangs, et peut-être tous les premiers dans une si puissante lumière de nature et de grâce se sont si tôt (et presque au même moment de leur création) sé[)arésde Dieu et attachés à euxmêmes, et ont péri irréparablement et sans ressource.

Cette chute de la nature angélique est très-grande et doit être grandement pesée. Car si en la terre on ressent si fort la perte d'une personne considérable, d'un ami, d'un citoyen, d'un capitaine, d'un roi; nous Chrétiens, et en cette qualité citoyens des saints et domestiques de Dieu, ne pèseronsnous point cette ruine si grande et en sa grandeur irréparable et éternelle, non d'un, mais de plusieurs princes du ciel ?

J'ai aussi [)esé que les anges n'avaient application qu'à Dieu et à eux-mêmes, au lieu qu'il y a tant d'objets qui emportent notre âme : bien que néanmoins il soit vrai que ces deux seuls. Dieu et nous , soient les sources de tout ce qui se passe en nous. J'ai reconnu que je no devais avoir application qu'à ces deux objets. Dieu et moi-même: à Dieu pour y penser et pour m'y unir incessamment, à moi i^our rue séparer de moimême; et qu'ainsi je devais remonter jusqu'à la source de tout bien et de tout mal pour accroUre l'un et détruire l'autre.

J'ai prié Dieu et la sainte Vierge avec

quehjue mouvement intérieur, |>our en ol»tenir les [)ensées et les atfections que Dieu désirait de moi, en sorte que je n'en eusse aucune par moi-même, et cette )»ensée ensuite s'est présentée à mon esprit sur la considération de cette chute; que tant d'anges et si grands dans le ciel, dans une si grande lumière, et dans un si parfait état de nature et de grâce, étant si tôt déchus, nous ne devons chercher ni prendre assurance nulle part, ni en aucun état ou en aucune chose, soit de nature, soit de grâce, mais en Dieu seul. Là seulement nous serons assurés où il plaira à Dieu nous donner assurance. Cette pensée m'a assez occupé l'esprit avec dévotion envers la sainte Vierge.

J'ai aussi pesé que l'origine de cette chute et de toute autre est de nous, comme l'origine de toute perfection et de toute stabilité est de Dieu; que partant je me dois grandement éloigner de moi-même; que c'est un des effets de la pénitence de laquelle nous recherchons l'esprit et la grâce, que de nous éloigner beaucoup, non-seulement du péché, mais de nous, comme étant ceux de qui et en qui est l'origine du mal ; et que non-seulement elle nous ap[)rend à nous éloigner de nous-mêmes, mais encore à nous détruire nous-mêmes.

Toutefois, parce que la nature est de Dieu, nous la laisserons sans la ruiner ; mais parce que l'usage de la nature est nôtre, et qu'en cet usage est le péché, comme l'origine du péché est en l'autorité que nous nous attribuons d'user de nous-mêmes, de la même façon que si nous en étions les maîtres ; pour cela nous nous devons entièrement dépouiller de tout usage et disposition de nousmêmes; il faut que Dieu seul use et dls- |)Ose de nous, nous mène, nous conduise et nous applique à tout ce qui est de sa volonté; et que quant à nous, nous anéantissions entièrement la conduite de notre nature, nous soumettant tout à Dieu. S'anéantir ainsi est un effet d'abnégation, et le faire j)Our l'amour de Dieu est une œuvre de charité. Or, pour ce que user de nous-mêmes selon nous, est i)éché, et que selon nous, nous sommes la source du péché, nous traiter et nous persécuter ainsi nous-mêmes, et renoncer à l'usage de nous-mêmes, par voie d'abnégation et d'anéantissement, c'est un eff'et de {)énitence.

Art. IV. — Pensées et dispositions sur la mort.

C'est un arrêt rie Dieu émané de son adorable conseil, et pour cela il doit être beaucoup pesé, tant à cause qu'il est de Dieu, et que toutes les choses de Dieu sont remplies de sens très-divins et de très-grands avantages j)0ur ceux qui les considèrent, que jiarce que cet arrêt a été prononcé contre toute la nature humaine (]ui est l'ouvrage et la créature de Dieu, laquelle nature est de très-grande étendue, et dont nous faisons une partie.

La mort est une des principales leçons

OEIIVHKS I>K PIKTK. — CXCVI, nKTUAlTK DK M. I)K nFJll Ll.i:.

<]iii.' Dk'U fasse en l.i n'iiurc liniiuiine. Il n V(»ulu (iiie<:cll(! If'roii t'Ai ortliii.'iirc rt iih'^iiic

qiioliilicniu' (rnr Ions les jours il iiit

quclcju'iin; ; rien iiu se présente si s<Mivctil

qu('l(j

h nos sens, et Dieu n'ollVc rien h l'Iioniintî si IVéqneinnienl. l'A toutefois l'Iionniie ne con(;oil et ne coniiirend rien nK»ins, en sorie (ju'il y a en Dieu un soin [inrlimlier d'avamer les hommes en celte leron, cl dans les lioinmes >in très-grand cl irès-si::gulier emp^^'lioment de [)enser à cette leçon cl d'en pioliler.

Peut-ôlrc (jue c'est pour ce sujet que Dieu ft voulu que les honnnes ({ui meurent in' meurent pas tous ensemhie, c'csl-à-di r(> en môme année, en même mois, encore qu'ils nient vécu ensemlile et en môme temps ; mais il fait mourir tantOi l'un, tantôt l'autre, tantôt en >in endrml do la ville, tantôt en l'eulre, taniôt |>lus, tantôt moins A^-i, afin f'ue celle leçon nous soit plus souvent répétée, et que son souvenir soit toujours devant nos yeux. Car cela ne serait pas, s'il arrivait que tous les hommes (jui vivent en même temps, mourussent en nu'me temps aussi.

Soyons donc hien soigneux de bien étudier celte It'çon do la mort.

Les cil-constances de cet arrêt soi.l que la mort est très-certaine, et son heure incertaine; que l'importance de la mort est trèsgrande, d'autant que c'est l'entrée du souverain i)ien ou du souverain mal {)0ur l'éternité, et qu'ayant une fois passé le seuil de la porte, nous ne [)Ouvons [dus retourner en arrière. Car en l'état (jue nous mourrons, nous y demeurerons éternellement. Ah I que l'importance de la mort est grande ! Et toutefois, ce qui est bien fâcheux, nous ignorons en <(uel état nous mourrons, bon on mauvais.

Comme en la certitude de la mort son heure nous est incertaine, de môme en la certitude de l'importance de la mort, il est incertain en quelle disposition elle nous prendra.

Ahl combien plus de poids et d'eflicace doit avoir, pour nous humilier, l'ignorance d'une chose si importante, si nécessaire, et qui nous touche de si près, que toute la connaissance des affaires du monde, et la science des choses subliuies n'en |»eut avoir pour nous élever 1

Ahl que Dieu a un grand dessein que nous dépendions de lui , et que nous ne ])uissions dépendre de nous-mêmes, puisqu'il a ordonné que l'heure et l'état de notre mon nous fussent inconnus, et qu'ils lussent connus de lui seulement !

Art. V. ' — Pensées et dispositions sur le mystère de i Incarnation.

Considérant l'Incarnation de Jésus-Christ, j'ai longuement et profondément pesé au fond de mon âme cette souveraine bonté du Verbe éternel, qui étant si élevé [lar-dessus toutes choses créées comme vrai Dieu, a bien daigné s'humilier et s'abaisser jusqu'.'i ce point, que de placer en son trône une

nature si vile et si abjfcte, et qui a bien voulu se l'associer »,'t unir si étroitement, qu'il iMî se peut trouver aucune union plus grande ni plus iniiino. Comme I Incarnation est le foiKlcniciil de notre salut, j'ai aussi jiesé très-profondément combien «loit être grand ranéantisscinr'nl do sr)i-môme, par b-qucl relui qui est résolu de travailler aiL s;dut d(; son Ame, doit cfmimencer, |»uisque le Fils de Dieu a daigné le commcMicer en ce mystère [)ar celte humiliation et par cet abaissement d'une [tcrsonne divine et éternelle.

Il i j'ai ressenti que mon Ame ^lail disposée ei préparée à un grand abaissement d'elle-même, rp)e ce même Seigneur incarné jiour moi daigne < onserver et accroître [tar sa giAce.

Art. VI. — Pensées et dispositions sur In fuite de Jésus-Chriat en Efjypte.

Considérant la fiiiie de Jésus-(Jirist en Egypte, j'ai pesé en moi assez jirol'oiulémenl et attenlivcmerit .e conseil de Jésus- Ch'-i'-t : sa personne éiait très-digne et trèsexcellente; son Ame extrêmement grande en ce bas Age, avait un parfait usage de raison. Mais, ce (jiii est plus elle avait l'us-oge d'une lumière divine ; ei ce qui est bien plus encore, elle avait la fileine et entière jouissance de Dieu. Et toutefois il a voulu souffrir de si' bonne heure, non-seulement tant et de si longues infirmités de l'enfance, mais aussi toutes les |)eines et les incommodités d'une fuite, et choisir un moyen si pénible en un âge si tendre et en une saison si fâcheuse, quoiqu'il y)ût dispo>er des choses autrement et en jtrendre un | lus doux :

Nocte fugit, etc [Matth. ii,.li.) En sorle-

qu'il paraît que non -seulement il n'a pas voulu diminuer, mais que même il a voulu augmenter par cet ordre de la providence les travaux de sa propre jiersonne, et ceux de ses très -chers et bien -aimés Marie et Joseph.

Ici encore j'ai ressenti que mon âme était attirée et disposée à porter la croix qui est le partage de tous ceux qui sont en état de se donner à Dieu et de le suivre, comme i! l'a été de Jésus , de Marie et de Joseph : et j'ai eu ce sentiment comme si Dieu m'eût appelé plutôt à un changement d'esprit que d état, et à quelque œuvre de très -grande souffrance, dans laquelle j'étais obligé do porter sa croix.

En ce même endroit j'ai pesé que aussitôt que Marie eut présenté Jésus \ Dieu le Père, on lui parla de la croix et on la renvoya h la croix. Tuam ipsius animam pertransihit (jladius. {Luc. ii , 35.)

Il m'arriva aussi qu'en priant instamment la Vierge, alin qu'elle m'impétrât toute la plus grande disposition que son Fils requérait de moi pour me conférer la grâce ea celle affaire, je ressentis que, pour cela, je devais entrer dans un entier oubli de moimôme et de tous états , et ne plus admettre ce soin et cette inquiétude de la nature, qui craint la rencontre tantôt d'un état, taniôt d'un autre. Il me semble que sans y faire

liO:

OEUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE RERl LLE.

aucune différence m réllexion, j'étais instruit et |)0ussé à adhérer totalement à Dieu, à dépendre entièrement de lui en un parfait oubli de moi-même et de tous états, et à accepter sans avoir égard à aucun état [)articulier ni à aucune différence, ce qu'il lui plaisait me donner, ne regardant que lui seul.

Environ ce temps, je ressentis jusqu'au fond de mon âme, pendant la messe, combien nous devons estimer cette lumière dont je viens de parler, qui nous achemine et qui nous lait ainsi adhérera notre tin. Comme des passants en un royaume étranger, estiment moins les villes très-fortes et les beaux châteaux qui ne leur appartiennent pas, que leurs petites demeures auxquelles ils s'acheminent et après lesquelles ils soupirent, ainsi n'étant autre chose qu'étrangers qui tendons à notre terme, nous ne devons rien priser ni estimer que l'importance de cette tin, négligeant tout le reste tel qu'il soit, pour ce que tout le reste n'est rien si c'est chose qui ne nous regarde point et qui n'est pointa nous? mais nous devons faire extrêmement état de cette lumière qui nous conduit à cette fin et sans laquelle comme aveugles nous nous égarons, et nous écartons de notre but et de notre dessein principal. Tout ce que nous vivons , tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, n'est autre chose qu'un continuel ai'heminement vers cette fin : soit que nous le veuillons, soit que nous ne le veuillons pas, soit que nous pensions à la lin, soit que nous n'y pensions point, tout notre être et notre vie ne sont qu'une continuelle course vers celte fin. Qu'estimerons- nous donc en cette vie que celte lumière qui nous y adresse, et qui nous y conduit? Que faisons -nous si nous agissons sans celte lumière? Certainement nous courons à l'aventure, m incertumcurrimus, ainsi que dit l'Apôtre [ICor. ix, 26); tin doit être le premier but de l'homme , aussi cette lumière doit-elle être recherchée !a première entre toutes.

Art. VII. — Remarques de quelques sentiments et dispositions particulières de son âme durant les exercices.

Les premiers jours de cette retraite en laquelleje me trouvais éloigné du lieu de ma naissance, j'ai ressenti une séparation du monde et une grande conversion et adhérence à Dieu, d'où j'ai pris occasion de peser i'efncace et la vérité de celte parole divine : Eyrcdere de terra tua, etc. : « Sors de ton pays, » etc. [Gen. xii, 1.) J'ai travaillé particulièrement à me préserver de toute distraction, et à me réunir tout à cette affaire, me retirant même des bonnes pensées éloignées de ce sujet : i)uis j'ai tâché à ne rien estimer ce que je suis et ce que j'ap- I)orte à cette œuvre, et à me soumetire à tout ce que Dieu voudra faire de moi sans distinction.

Kn celte soumission j'ai ressenti à la messe une i)articulière séparation de toutes choses créées, n'ayant en l'esprit que cette soumission et une facilité à suivre Dieu en tout

ce qu'il désirera de moi. Je dois beaucoup remarquer cette séparation, tant parce qu'elle a été grande et particulièrement en l'espril, qu'à cau-se qu'il m'a semblé que je serai plus facilement délivré du joug des sentiments du monde, par cette voie de séparation, que par voie de résistance et par un combat et haine do monde.

Il y a aussi en moi comme un entier efi'acement et dénûment de toutes les volontés particulières qui avaient précédé, et cela par le moyen de cette soumission qui possédait tout mon esprit. J'ai jugé encore qu'il fallait me garder principalement en cet endroit de certaine lâcheté et pusillanimité qui se glisse dans les choses du salut et de la perfection, et que je devais craindre que cette séparation ne m'y lit tomber.

J'ai ressenti un certain mouvement intérieur avec confiance, que c'était une chose agréable à la très-sainte Vierge, comme étant acceptée par elle, que j'en dépendisse entièrement après Dieu en cette affaire ; en sorte que ce ne soit pas moi qui fit élection» mais elle pour moi.

Le second jour j)areilleraent recourant à la très-sainte Vierge, j'ai reçu d'elle un nouveau et plus grand secours que dans les autres dévotions, avec une grande confiance intérieure.

A la fin de la méditation j'ai reconnu que la racine du péché est en l'inclination et en la pente que la créature a vers elle-même, usant de soi-même comme de chose sienne.

J'ai résolu de me dépouiller de tout usage de moi-même, tant des facultés spirituelles de l'âme que des sens, et de parvenir à ce degré auquel l'âme ne se ressent plus, où elle n'a ni ne veut plus rien de soi-même et où elle ne prend pas même la juridiction et l'autorité de disposer de soi pour le bien. A ce degr''^, dis-je, et en cet état, où au contraire> avec une entière démission de soimême, elle se remet toute en la main de Dieu, afin qu'en toutes choses ce soit non elle, mais lui qui dispose d'elle, de ses propres facultés et de celles du corps pour tout ce qui lui plaira, que ce soit Dieu qui opère tout en elle, d'une nouvelle manière, qu'elle n'opère plus ni en elle-même ni par ellemême, et enfin qu'elle reconnaisse en soi la racine du [léché et de sa chute, et en Diea la racine et la source de toute perlection. C'est par cette connaissance qu'elle se doit entièrement délaisser elle-môme, particulièrement en ce point, que ce ne soit plus elle qui dispose de soi-même pour le bien, mais que ce soit Dieu qui l'applique à tout : tant elie doit être suspecte à soi-même, tant elle doit être sé[)arée de soi-même ; jusquelà que quanti c'est elle qui se porte au bien par elle-même, celui-là lui doit toujours être sus])ect comme souvent il lui est t)érilleux.

J'ai ressenti à la messe un mouvement intérieur qui me i)orlait vers elle, cette es- [ièce et degré d'abnégation, et il m'a semblé que mon âme était établie pour un temps en ce degré, ne sentant rien en soi de soi-même

IJ97 (*:lvrfs dk é^ieti:. - cxc.vi,

el ii'nyanl rioii (juc démission <ie soi ot dé pL'iKlnme de Dieu.

Art. \l\\. — l>ifn (urroit rt perfectionne en lui ciitr ijnlcr.

Hier ot niijourdliiii [larliculicTiMiionl, j'/ii reconnu (juc c'est de l'ontrée de Jésns-tilirisl m nous nar le très-saint sncreinent di- son Corps (juo nous devons espérer et attendre ec divin etVel elcetto grAce, (|uo ce soit lui (|ui nous mène et nous npj>li(pie, et non pas nous-mêmes; (pie ce soit lui (jui couuuatKJe on nous, (pii use de ikjus, qui o[tère on nous, il (pie ce no soit pas nous cpii en usions, et (pie l'Ame n'entiepreniu! |)rts do commander ou dj disposer de soi-même, ni d'agir en el!e-même ou par el!e-inéme.

Kn l'examen de la méddation, i'ai conçu un sentimem d'humiliié (pn me laisant recoiinaitre ma faihlessc au regard de l'esprit de Dieu, ma lait résoudre h me comporter désormais on la méditation de cette ;<orte.

1" Je croirai (pie je ne suis rien, et (jue je n'a[)[)orte rien à ce saint exercice.

2" Je me proposerai suivant la voie d'abnégation, ilonl j'ai parlé ci-dessus, lic ne ui'a[)()li(iuer par moi-môme ni aux considérations, ni aux atlections, ni à chose quelconque.

3" Je me laisserai en la main de Dieu, afin que ce soit lui qui m'introduise dans les pensées et dans les sentiments qu'il voudra de moi. Je m'ap[)liquerai à l'exercice, mais on sorte que ce soit Dieu et la sainte \ ierge, ou les anges, ou les saints, (jui appliquent mon esprit aux pensées et aux atlections, et qu'il n'y ait rien du mien.

'*" Je conserverai tout le jour la mémoire de l'eil'et princi|)al de ma méditation, et le renouvellerai en mon âme.

En la première semaine je me ré-^oiusde mieux régler ma vie h l'avenir, el de [iraliqiier les choses suivantes durant quchjues mois.

Je re|iasserai assidûment en mon esprit, rooime j'ai été négligent à me conserver en Ja grâce que Dieu m'avait donnée au baplême, combien peu soigneusement je me suis disftoséà la perfection à laquelle il avait plu h Dieu m'a[)peler dès mon enfance, et par divers moyens el par divers mouvements, et quelquefois môme par quelques-uns extraordinaires. Je repasserai cela en mon esprit en humiliation et en amertume de cœur, comment ayant été négligeni en l'usage de tous ces moyens et (ie tous ces mouvements, el n'en ayant jias tiré ni tous les effets que je devais, de reconnaissance et d'élévation intérieure à Dieu pour son immense libéralité, ni toute la ferveur où j'étais obligé, dans les désirs, dans les prières et dans les morlilicalions; par là je m exercerai à conserver désormais sa grâce avec plus de soin el à réparer si bien le passé, que toute l'œuvre et le conseil de Dieu qu'il eût accomplis en moi, si j'eusse coopéré comme je devais de ma part, et si je n'y eusse a[)porlé aucun empêchement, y soient entièrcmenl accomiijis.

iiKiiiAiii: iiF M. in; r.Kiii i.i.r:.

l'our conserver la grAce, j'aurai soin de n(! perdre jamais la mt-moire des pensées suivantes cl d'autres s(MMblal)les.

tJxnbicn est grand le trésor t\\ic l'âme Ircjiive en la grAce par le(jiiel (lie acquiert le ciel, el (ce qui est plus précieux (jue tout) Dieu môme ; e» se l'acijuierl cnc ore non pour un temps, mais pour rètcrnilé. (Certainement c'est bien là ce trésor caclié ilaiis le champ, (jiii suflit seul et peur lequel il faut tout icntlre et loul quitter selon la |)arole de l'Kvangile.

(lombicn précieuse nous doit être la grâce actpiise par tant de labeurs, tant de sueur», tanl de douleurs et tant de sonlliances de Jésu.>-(ltiri>t, ot enfin [lar sa moil : aussi on nous en demandera un compte exact au jour du jugement avec une exlrôme sévérité, jiisiju'au moindre degré: Lst/ui nd vovissivium (/itadrantem [Matlh. v, 2G;, selon la parabole.

Oue c 0^1 chose digne détonnemcnt qiilij y ait un si graïKi combat de la nuiure contre la grâco, vu que la grâce est laccomplissemenl el la perfection do la nature : en efl'et, la grAce accomplit les dons naturels et les ordonne, les élevé el les applique au vrai, excellent, émincnl et divin usage pour lequel ils ne sont que fort peu de chose, car que sert d'avoir un entendement si nous ne l'employons qu'à des choses inutiles, petites el périssables ? Il faut donc que !a nature estime la grâce comme lui étant un très-grand ornement, accomplissement et secours.

Combien furtivement et sublilemenl s'insinuenl les occasions d'offenser Dieu, qui toutefois nous j)ortent un si grand dommage el en un moment font un si grand changement en nous, qu'il n'y a rien de pareil nous faisant passer de la grâce au péché, c'est-àdire à l'extrême misère : car rien ne manque au péché el au pécheur de la dernière el extrême misère, sinon qu'il a encore l'espérance el le temps de se pouvoir relever ; encore le moyen n'en est -il pas en notre main, mais en la main de Dieu, et peut-être que nous en serons privés, el que nous mourrons en notre péché.

Ah! combien grand et subit est ce changement ! L'âme est privée de Dieu par le péché et privée de toutes les bonnes œuvres qu'elle a faites en toute sa vie. Ah ! quelle perte, et perte qui se fait en un moment!

L'ange a fait cette perte au ciel au bout d'un moment, Adam au bout d'une petite heure, et nous bien souvent au bout d'une minute de lem|)s. Comme une étincelle de feu en moins de rien cause un très-grand embrasement et consume en une heure toutes les richesses que l'homme s'était acquises par beaucoup de temps el par beaucoup de travaux, ainsi l'occasion du péché, comme une étincelle, excite le péché et par le j)éché détruit et anéantit toute la grâce el toutes les bonnes a'uvres de l'âme.

Nous devons donc être très-soigneux de conserver la grâce, el ce soin doit faire en moi deux etfels. Le premier est de travailler soigneusement à me munir de bonnes œu-

vres et de bonnes habitudes contre l'e péché, et cela firinci paiement deux fois le jour, au commencement et à la lin.

Le second est de me rendre vigilant et attentif à remarquer les occasions du péché, et à m'en éloigner proaiptement : Jésus-Christ Notre-Seigneur daigne me l'octroyer par la très-sainte Passion.

Art. IX. — Pensées et résolutions sur les moyens (ïacquérirla perfection.

Comme selon les paroles de Jésus-Christ en saint Matthieu (vi, 27;, nul ne [)eut ajouter une coudée à sa taille et à la grandeur (le son corps , ainsi nul ne peut-il ajouter à la grandeur de son âme, qui est sa perfection. Telle est notre impuissance qu'il nous faut franchement avouer.

Au contraire, le plus souvent et presque toujours nous ôtons quelque chose à notre grandeur, c'est-à-dire à celle que Dieu met en nous par sa grâce. Telle est notre malice qu'il nous faut déplorer.

Diea fait et met trois choses en nous pour nous faire arriver à la perfection, savoir : l'inspiration ou le dé-ir, la demande et la foopération, et ces trois choses ne peuvent être s'il ne nous inspire, ne nous élève et ne nous aide. Mais coQime de sa part il ne manque jaûiais à nous inspirer pour nous faire désirer, à nous élever j)our nous faire prier, et à nous aider pour nous faire coopérer, ainsi je dois prendre garde à ne manquer de ma part 5 aucun de ces trois points. Je nie rendrai donc soigneux et diligent à m'y exercer.

Je mettrai particulièrement mon espérance en la [trière, mon industrie en la coopération et ma force au désir.

La fin de l'oraison est la perfection comme étant un don de Dieu, qui ne peut être obtenu que par prières faites en l'esprit de Dieu, ou par une particulière prévention et miséricorde, laquelle on ne peut acquérir, ni par aucune bonne volonté, ni par aucune sorte de labeur ou industrie. Non est, ainsi que parle TEcriture (jRo//i. ix, 16) volentis nec currentis, sed miserentis Dei. C'est l'œuvre de Dieu faisant miséricorde à qui il lui plaît et non l'effet de nos volontés et de nos diligences.

Je reconnaîtrai donc que j'étais appelé à la perfection, mais que j'en suis déchu par ma négligence, et afin que Notre-Seigneur m'y appelle derechef, ce sera la chose que je lui demanderai principalement en l'oraison ; je m'y [)réparerai par les désirs, et y étant appelé je n'y résisterai plus, mais j'y apporterai plus d'industrie, et je coopérerai plus soigneusement aux grâces de Dieu que par le passé, si la très-sainte Vierge ma souveraine dame daigne m'impétrer cette faveur.

La perfection dépend principalement de 1 humilité et de l'oraison, et est comme la lilie de ces deux vertus. Car c'est l'humilité qui rend Tâme capable de Dieu, et le degré ae capacité et de disposition de l'âme à l'égard des choses de Dieu, répond au degré

d'humilité. De 1^ vient que Marie, la plus parfaite de toutes les créatures, dit en son cantique que Dicuavait remarqué rhumilité de sa servante : Quia respexit humilitatem cincillœ suœ [Luc. i, 48), attribuant à l'humililé la grâce de sa maternité divine. Carc'esl de ce regard particulier de Dieu envers elle qu'il est fait mention en ce lieu. L'oraison ensuite remplit de Dieu l'âme qui en est rendue capable par l'humilité.

Deux fois l'année je ferai une retraite de (jue'.ques jours, pour purifier, illuminer et perfectionner l'âme : car comme en la mer si on n'est soigneux d'épuiser la sentine, le vaisseau est enfin en danger d'aller à fond, de même si nous ne sommes soigneux de nettoyer l'âme des ordures qu'elle contracte par le commerce du monde, elle est enfin excessivement souillée.

Aucun jour ne se passera sans quelque exercice de pénitence qui consiste en l'abnégation de soi-même, et extérieure qui comprend les austérités et les mortifications ducorfjs. Comme aussi je n'en passerai aucun sans quel<]ue occupation particulière de l'esprit de Dieu ; car et nous sommes pénitents, et pour cela nous devons faire pénitence et porter des fruits dignes de pénitence ; et nous sommes voyageurs, tendant à ce qui est devant nous, comme à notre but et à notre consommation, et pour cela il faut que par l'oraison nous pensions à Dieu et aux choses divines, qui est ce que saint Paul ap[)elle Anteriora,

Je réciterai rolfice et célébrerai la sainte messe avec une actuelle et plus grande préparation, attenlion et ordre; et pour cela je fais élat de préméditer et de disposer certaines choses, et les remettre à un temps pour aider à cette dévotion.

Je me garderai de toute inutilité et vanilé, soit en pensée, soit en paroles, soit en actions, pour m'acheminer à la maturité convenable à celui qui ne regarde que Dieu.

Je me rendrai présent et soumis à Dieu en toutes choses ; je me croirai inutile à tout, et me rendrai soumis à tout, lanl à cause tjue c'est lui qui des pierres fait des enfants (i'Abraham, que pour ce que cette entière soumission lui est due.

Aux. X. — Il commence au nom de la trèssainte Trinité l'examen de l'élection.

J'ai commencé [tar l'oraison, en laquelle je me suis reconnu indigne de toute grâce de Dieu, n'espérant qu'en sa seule miséricorde, en la croix de Jésus-Christ, en l'intercession de la Vierge et aux prières des anges et des saints. J'ai considéré avec douleur que , par le passé, j'ai apporté fort peu de correspondance à la grâce, et que je donne encore maintenant, par mon peu de vigilance, assez de sujet à la divine majesté de me délaisser justement et de ne m'assister pas de son esprit. En cet endroit j'ai répété avec affection quelques versets du psaume de David, par lesfjuels il implore la miséricorde de Dieu, comme Miserere [Psal. l), etc. Deus misereatur [Psal. ixvi), etc. Inmisericordia tua vi'

(*;LVRES 1)K I'IKTK. - cxcvi, hkthaitk dk m. dk dkhlllk.

vifirn mr. fPsnl. owiii, l.'iO.) J'.ii (fit n„ssi p.'ir trois fois :ri ne nos inducas in tnitntionem, xrcl lihrnino.i a mnio [Malth. vi, 10\ do Jacjuclle (leiii/iiKJe j'cijriu' l(> sens et l'énergie fort util»' eii cciUî occasion.

Jo iih; suis r(jc()iiiin.ui«l(:' iiislnriimenl ;i la Irès-vaiiiie TriiiitL' , h Jésus-riirist Notre- Seif^iiciir, attaché pour moi on croix; et pour niac(|ij('nr le droit et les luovcns du salut el de la perlcctioii , j'ai mis mon esprit et mon cœur sous la protection delà IrtS-saintM Vierge , alin (ju^el-le dirige et t(.urne l'uii et I autre selon sa volonlù et celle de Jésus- Christ son Fils; je lui ai très-parliculièreiiienl commis toute cette allaire, la suppliant do me recevoir c(»mme tils , comme pupille et orphelin. Je l'ai aussi rHcommandéo h la uiilice céleste, particulièrement h saint Michel et à saint (laliriel. Kn général j'ai demandé assistance à tous les saints et en particulier h mes patrons, (juc j'ai accoutumé d invo.iuer, nommément à saint François, à saint Josej.h et à saint Ni(;olas Tolêntin miaulant cpie cette .liscussion se faisait au jour de la fête. J'ai môme voué une messe à chacun de ces trois saints, comme aussi trois a la sainte Trinité, une à l'humanité sainte de Jesiis-Chiist crucilié, soit de la passion, soil d un autre mystère, trois à la sainte Vierge, une à tous les anges; à saint Michel et à saint (labriel , chacun une; une à tous les saints el une à tous les patrons que J ai accoutumé d'invoquer; j'entends une à tous et non pas une à chacun.

J'ai jugé qu'il était de mon devoir de renouveler toutes les bonnes dispositions de ! âme, de me dépouiller de toute affection • lollnr à Dieu une volonté nue, d'entrer ..ans cet entier oubli de moi-même auquel I>eu de jours au|)aravanl j'avais été attiré jiar un sentiment intérieur, et d'aspirer à une certaine disposition intérieure trèsgrande à laquelle j'avais été pareillement convié, et que je puis mal aisément exprimer en ce lieu.

J'ai renouvelé une entière soumission de 1 âme à toutes les choses auxquelles Dieu la pourrait ap[)eler, soit aux choses plus petites , d autant que peut-être n'y a-t-il que cette voie-là qui soit assurée pour moi, et que toutes les autres me sont (Jangereuses, soit aux (ilus dilliciles, d'autant que peutêtre sont -elles nécessaires à mon Ame et que c'est à quoi Dieu l'appelle.

J'ai reconnu que je me devais garder, et de mon esprit et de l'esprit malin : de l'es- I»rit malin de crainte qu'il ne me trompe, du mien de peur qu'il ne m'affaiblisse et ne me lasse manquer, soit à suivre la voie de Uieu, sou à la discerner, en ne me rendant laas aussi indifférent à cet examen que Dieu le peut désirer de moi dans la rigueur de la perfection, et en y voulant trop d'assurance et de propriété.

Je me suis ressouvenu des principaux mouvements qui regardent cette affaire, tant de ceux que j'ai jamais eus en ma vie, que de ceux que j'ai ressentis en ces exercices ; alin que les pesant tous el non «luelques-

uns seulement, je puisse juger quelle est la volrjiité de Dieu sur moi.

F»our ne pas mampier à la grâce de Dieu, j ai arrêté en moi-même : Idc suivre en tout la conduite! de l'obéissance, «juant aux instruftions, d'autant que je suis ici (Jans la voie de l'obéissance, et rpie je dois laisser à Dieu de m aider («lutAl par cette voie quo par toute autre (pie j'aurais choisie; 2' jo me garderai bien de prescrire ?i Dieu la manière de me manifester sa vf)lonté, et je lui demanderai que lui -môme choisisse en (pjclle sorte il lui plaira me traiter, en (juelle sorte, dis-je, des trois qui sont conlemics en la matière de l'élection; et je mo contenterai de celle qui, selon la prudence de l'ûme abaissée devant Dieu, sera jugée suflisaiite; 3" me portant contre mon sens, je désirerai plutôt que Dieu m'incline et m appelle à la religion qu'à un autre état.

Je commence donc au nom de Dieu, cheminant par la voie de la foi et espérant assistance de Dieu, de Jésus -Christ, de ia V lerge, des anges et des saints, encore que je ne la ressente pas. Car je ne dois pas av^ir plus de soin de moi que Dieu en a; et je dois me contenter des moyens qu'il se contente de me donner, puisqu'il aime mieux mon bien et mon salut, et en a [dus de soin que moi-même.

Derechef j'ai élevé mon esprit à Jésus- Clirisl et à ia Vierge, et me suis recueilli en cette pensée, qu'il s'agit ici de mon salut et de ma perfection, qui seule me doit être chère, et qu'il y va d'une chose que Dieu examinera au jour du jugement. Or, puisque cette affaire sera examinée après moi par un autre juge et un tel juge, je veux suivre et observer les mêmes règles que ce juge souverain suivra et observera à ce jour du jugement en l'examen quil fera du mien. J ai résolu de suivre la voie des conseils autant que je le pourrai pour la plus grande gloire de Dieu et que le permettra V état particulier que f essayerai maintenant selon Dieu.

Art. XI. — Dispositions à Nlection, et ses pensées touchant les conseils.

La voie des conseils m'a semblé grandement vénérable, comme étant celle que'ie fils de Dieu, qui est la sapience incréée nous a rapportée du ciel par son incarnation, celle dont il a le premier fait ouverture, et qu'il a bien daigné frayer lui-même par sa vie, par ses œuvres et^ par sa mort. Qui connaît mieux la voie de Dieu que Jésus- Christ qui est Dieu, et qui en tant que homme a marché si dignement et si exemplairement dans la voie de Dieu ? Oui connaît mieux notre fragilité que celui qui nous a faits, et ijiii, ayantdésird'allerà Dieu, doit tenir pour suspecte la voie que le Fils de Dieu nous a conseillée, etcpi'ila choisie pour lui-même:»

Nous devons donc avoir grande inclination pour la voie des conseils, et néanmoins nous devons prendre garde à suivre plutôt 1 esprit des conseils de Dieu que la même voie des conseils : je veux dire que l'esprit de Dieu a consigné dans les Ecritures les

conseils généraux,* et que oulre cela il met «t imprime dans les ànies les conseils particuliers tellement que quand l'esprit de Dieu, par quelque conseil particulier manifesté à l'âme, la retire de quelque conseil général contenu dans les Ecritures, alors cette âme doit plutôt suivre l'esprit des conseils que les mêmes conseils dont elle est retirée par cet esprit de Dieu qui est imprimé en elle. Mais cela doit être trèssoigneusement examiné, de peur que nous ne soyons dérus jiar l'esprit humain.

Seigneur mon Dieu, que ma volonté soit ni.Hinienant aussi dénuée de tout, comme elle rera à l'heure de la mort : faites qu'alors je puisse dire avec Jésus-Christ Notre-Seigneur, en sa prière rapportée |)ar saint Jean au ch. xvn, 4 : Opus consummavi qiiod dedhti mihi utfaciam. « J'ai consommé l'œuvre que vous m'avez donnée à faire. »

Je me représenterai donc et considérerai attentivement Jésus-Christ en croix, moimt^me à l'article de la mort, et Dieu me jujjeant après ma mort.

Akt. XII. — Conclusions de l'élection.

Il a plu à Dieu me mettre en l'état auquel je suis à présent par-une conduite fort particulière, et il a daigné s'y servir de moi, en sorte que je ne ressens rien qui m'en retire. Doi?-jo donc être facile à quitter ce genre de vie auquel il a daigné m'appeler et passer à un autre? Quoiqu'une chose soit })ar elle-même sujette au changement, doitfl!e néanmoins être changée sans quelque grand témoignage de la volonté de Dieu |)ort.int à ce changement, lorsque léiection en a une fois été faite comme il faut?

Certainement le religieux une fois bien appelé à quelque ordre, ne doit pas aisétiient passer à un autre, bien que de droit il le peut, comme étant ordre de plus grande jterfection. Car c'est un conseil de l'Apôtre qu'un chacun demeure en la vocation à laquelle il a été appelé. Ayant donc été apj.elé légitimenjent et par conduite intérieure de Dieu à l'état du genre de vie oii je suis, je dois peser cette stabilité que recommande saint Paul.

Dans la condition et genre de vie o\i je suis, j'ai eu sujet de douter si Dieu ne demandait pas de moi quelque chose de plus, et s'il n'attendait et ne dillérait point la manifestation de sa volonté, jusqu'à ce que je l'eusse recherchée et que j'eusse préparé mon esprit à la reconnaître et à l'accomplir. Or, depuis ce temps-là, j'ai recommandé cette affaire à Notre-Seigneur en la sainte messe l'espace d'un an au moins ; et enfin je me suis résolu à cette voie des exercices, comme plus assurée et plus facile |iour disj)0ser l'âme efficacement. Et toutefois Dieu ne me donne aucun témoignage d'autre dessein ni par les pensées, ni par les sentiments et les affections, bien que souvent je m'offre à lui pour passer outre, et ce tant pour les moindres choses que pour les plus difficiles • ne semble-t-il pas donc que ce sujet de douter est maintenant suffisamment exclu et levé, et qu'il me doit ,' iliire de demeurer

toujours en cette disposition, que quoi que ce soit qu'il plaise à Dieu me découvrir et en quelque temps que ce soit, je me rendrai à sa volonté?

J'ai ressenti une fois durant la messe un effet intérieur entièrement extraordinaire, et qui retira tout à fait l'âme de cette application particulière à la vie religieuse, à laquelle pour lors je me portais tout, et m'appliqua fortement à quelque chose beaucoup jilus difficile et plus pénible à la nature. Or ce mouvement fut lors et depuis encore accoDjpagné de telles circonstances et de tels effets, qu'il me sembla et me semble encore que je m'y [)uis arrêter avec assurance. Et ne suffit-il pas que ce désir de religion ait été une fois puissamment empêché, et qu'il ne me soit arrivé, ni ne m'arrive autre mouvement ?

Dieu m'ay^nt conduit jusqu'à cette heure par mouvement intérieur à diverses choses, dont aucunes sont beaucoup moindres que celles dont il s'agit, et tenant sur moi cette voie d'inspiration, ne dois-je pas m'arrêter beaucoup à cette considération, qu'en un point de si grande importance, et qui en la conduite de Dieu n'est pas sans difficulté et sans obscurité, je ne ressens aucun mouvement? 11 est vrai qu'il y a de différentes voies de Dieu sur les âmes ; mais toute âme ne doit pas reconnaître et observer principalement la voie par laquelle Dieu a accoutumé de venir à elle.

Ne dois-je pas pareillement en cet état si dépourvu de mouvement, peser beaucoup le consentement unanime des personnes éminentes en l'esprit de Dieu et de religion? Car j'ai toujours fait état que, si a|>rès une préparation intérieure et après une recherche de la volonté divine, il ne me la manifestait par lui-même, je me devais soumettre au jugement de ses serviteurs. J'ajoute qu'une fois délibérant en moi-même , d'en communiquer avec l'un d'enlr'eux, et ressentant quelques anxiétés et peinesd'esprit sans sujet, et contre ma volonté, je recommandai à Dieu en la sainte messe et moi et celle affaire, et aussitôt je ressentis un effet évident et solide, qui en un moment chassa et dissi()a tout a fait les anxiétés et les peines de mon es|)rit, et fit entendre à mon âme ce qui suit, beaucoup plus efficacement que si une voix ne l'eût prononcé : Ne crains point fie-toi en moi, ton cœur est en ma main, il ne parlera que par moi. Ensuite, ce serviteur de Dieu sans que je m'y fusse attendu, me conhrma à demeurer dans le genre de vie où je suis, et me dit que le conseil qu'il me donnait était Irès-manifestcment la volonté di; Dieu et(^u*il n'en doutait point.

Art. XIII. — Continuation des motifs qui l'o-

blUjent à ne point changer de condition,

et sa résolution dernière sur ce sujet.

Que si Dieu a quelqu'autre dessein sur moi, qu'il veut pour cette heftre me tenir caché, et que pour me laisser en suspens jusqu'à ce qu'il lui plaise de me le manifester, il me traite ainsi sans me donner de mouvement; ne serait-ce pas témérité de prévenir son ordre ? El n'y aurait-il paj

(fXVIlKS DK PIKTK. — CXCVI, UKinAITK Dt M. DK HKUH-LK.

qurl(|uo sorlo do prrciiiiialion (<|ui no s(.'rnil |)a> i'\t»iii|ite(i«; (•.'uI|m' ihuis In vnie «le Dieu) (le lu' vouloir |>ns «IcnuMiror dniis la conditioti qu'il ino ni;iiiire^lt', el de passer à celle (|u il lit' ino inamlcsle pas ?

Joiiilijuo ic (pioj'ai itriiicipalemenldansles cxcrt'ic»! ssoiil i)lul<*)l .•ivertis.scfiieiils h \':]uui de se préparer à (juchiucs disfiosiiions intérieures Irùs-élevées , (pi'/ï clutisir rien de nouveau. Comme si le consnil de Dieu ref;ardal plutôt le clian^^cmc.'il de l'âme (juo de l'éial de la personne, ^'esl-l•(! pas au moins (pi('l(|ue indice d'un retardement auijuel Dieu m'assujettit , et dans les bornes (Impiel je me dois contenir et n'en point sortir ians considération ? Or j'ai aspiré et j'a^pire encore à ces dispositions par désirs, jinr prières cl par observation, et suppression de tous les ell'els contraires. Mais elles sont si sublimes (ju'clles ne peuvent ôtre actpiises [lar irnluslrie humaine, et (ju'elles ne peuvent venir (jue de la giAce de Dieu,

3ui supplée l'induNtrie de la créature : ces ispositions a|>parlicnnent à quelque haut degré (ie la voie unitive, et ne sont pas fort dillérenles de l'élévation intérieure de l'Ame à Dieu, et elles ne me s«ml point suspectes, si ce n'est pas la règle générale que tout ce qui est mien rae le doit être.

Durant tout le |irogrès des exercices, je n'ai eu (jue ce seul motif par lequel je me l'usse a|>pliquer h la religion, savoir, le sentiment de mon inutilité el indignité. Car, me paraissant si grandes que je méjugeais inutile à tout, et indigne de tous les dons de Dieu, j'inférais de là que je devais être enclin à l'étal de la religion, afin que je pusse êire utile à moi-même, ne le pouvant être ailleurs aux autres. Or ce motif est très-ulile à la vérité pour humilier l'âme, mais non pas suflisant pour la déterminer et pour la résoudre, et d'ailleurs il ne convient tout à fait ni à moi ni à l'esprit de religion.

Joint que si je suis cet esprit intérieur que Dieu m'a inspiré dès l'entrée de ces exercices (si c'est lui qui rae l'a inspiré) et duquel je me suis dépouillé, de peur qu'il ne [iréjudiciâl à quebjue nouvel es[irit que Dieu me voudrait donner (ce que je n'ai point vu), je ne me ressens pas enclin àau- <-.une religion : au contraire je m'en sens plutôt détourné comme estimant devoir être plus libre pour la gloire de Dieu et pour le salut de mon prochain en l'étal où ie suis. Orce nouvel esprit que j'ai reçu à l'entrée de mes exercices doit être pesé el suivi n'y en avant aucun autre qui lui ail succédé : el même quand j'y [irends garde de près, il me semble que c^esl plutôt aux divers esprits de religion qu'aux religions mômes que j'ai été autrefois porté , pour m'ajiproprier e. recueillirde chacune quelque vertu ]>articulière en laquelle elle est éminenle.

Toutes les considérations qui s'opposent à celle conduite sont générales et non particulières, comme par exemple celle-ci, que la religion est selon soi plus parfaite, plus assurée, filus conforme à Jésus-Christ, Or il .s'agit ici d'une affaire particulière qui doit

être résolue dans ses rircf)nslanrc.s, ?i quoi servent plus les considérations particulières que les générales. Ouant aux générales, lors(pi'on vient au particulier, elles sont sujettes è recevoir «les modilicalifins dont l'une est que la souveraine perfection d'une Ame ()arliculière et son assurance el conformité h Jésus-Christ , doivent être tirées beaucoup |ilus du conseil de Dieu sur elle que de la (pialilé de son étal et genre de vie : h (juoi il f.iut ajouter rpjo ces motifs neuvent induire l'.lme à désirer que Dieu lui donne vocation à cet état, mais non h lui faire ( roire (pj'elle y est appeir-e.

Or j'ai eu toutes ces lumières dans une grande trarupiillité, sérénité, f.icililé, sans aucune distraction des sens ou de l'esftril, môme sans aucun sentimenl de dévotion.

Hormis la conversion de l'Ame aux choses intérieures dont je les puisais : en sorte (pi'il semblait <}ue l'Ame fût établie en cette liberté qui est assignée au troisième temj»s dans les exercices, et [leul-être en un degré encore plus avancé. Car ce n'était pas tant par discours el par raisonnement que j'avais ces choses que par la simple intelligence (jui les contemfilait sans travailler h chercher, et les trouvait comme toutes marquées et formées en l'Ame ; tellement que retiré en moi-tnôme, sans rien ressentir ni du monde, ni de la chair, ni des sens, je voyais tout cela comme si je l'eusse lu sur un papier où il eûi élé écrit. Ces mêmes choses ont persévéré constamment en l'Ame en l'une et en l'autre manière d'élection , et étant venu 5 contenir et susfiendre mon esprit au point de l'élection par l'espace |>resque de trois heures. Enfin je ressentis contre mon intention et contre mon espérance, que mon esprit était appliqué à conclure, et (jue la défiance du raisonnement était chassée par quelque esprit intérieur fort et délicat. De sorte que l'âme résistant, je ressentis une certaine force douce, mais néanmoins puissante et qui portait impression de tendresse, par laquelle la résistance était surmontée et l'âme entièrement appliquée à conclure.

Après avoir cédé à l'efllcace de cet esprit, il s'est élevé en mon Ame une dévotion intime qui la dé()Ouill;dt grandement d'ellemême et qui relevait à Dieu avec un intime et, à mon avis, un jdus assuré el plus efficace sentiment de dévotion intérieure que je n'avais eifiérimenlé dans tout le progrès de ces exercices. En cet entretien l'Ame se trouvait remplie de Dieu el en était en quelque façon environnée comme d'un rempart, pour n'être point distraite par les mouvements vains el inutiles de la nature.

Le commencement de ce raisonnement dont je viens de parler, fut une défiance de moi-même, une crainte d'être trompé ou de manquer à la grAce de Dieu de laquelle je n'avais aucun sentiment. Mais aussitôt que je me fus commis à Dieu, espérant en lui par la foi, sans ressentir néanmoins son assistance, aussitôt l'Ame par cette pensée ou au moins en celle pensée, entra liaus cette

liberté, toais toiijou-rs avec privation de dévotion intérieure, fors celle qne j'exitais nioi-niême ; ce «jui nie confirmait au dessein do suspendre mon élection. Enfin arriva ce doux, subtil et efficace esprit intérieur que je viens de dire, qui aj)|)liqua l'âme à conclure et fut suivi d'une manière d'obombration ou environnement intérieur et d'une puissante impression du mouvement de Dieu qui la porta à demeurer dans ce bon propos de travailler à la vigne du Seiiïneur, ayant plus d'égard au travail qu'à l'état, et joignant toutefois l'un avec l'autre (148). AuT. XIV. — Son dme n^est retirée de (a re-

liijion qu'en particulier, et en conserva.

toujours l" amour et le goût en général.

L'âme ne fut pas néanmoins retirée de la religion absolument, le goût m'en demeurant toujours, mais seulement de toute religion connue de moi, pan e que toutes les religions que je connais ont toutes des emjiêcbemenls à mon égard, les unes pour le cor|)s, les autres pour l'esprit; et il ne m'a ]»as semblé que Dieu demande que je me dépouille de cet a5i)rit. Or ce n'est {)ar aucune affection de la terre qu'elle est retirée de toute religion particulière, mais au contraire ce lui est une espèce de sacrifice et de croix de ne fiouvoir satisfaire au désir qu'elle a de l-'état religieux. Toutes les religions qui lui sont connues portent quelque opposition ou à son esprit de nature, ou à son espril (Je grâce. Or nous avons reçu de Dieu l'un et l'autre esprit : l'un en lanl (|ue hommes, l'autre en tant que Chrétiens; J'un et j'autre a ses propriétés et ses offices; l'un et l'autre doit être pesé.

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