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LETTRE XIX

A UNE PRIEURE DES RELIGIEUSES CARMÉLITES

I. H. III. IV". Il l'induit à tempérer le zèle de sa charité envers les sœurs, par l'usage de la patience et béniQniléqui la doit accompagner. — V. // l'avertit de se garder de sensibilité en ses dévolions; mais il veut quelle ait la bénignité au cœur, et non-seulement en l esprit. — VI. Avis, pour faire la correction à propos et utilement. — VII. VIII .Dieu qui est l'auteur{des temps et de la grâce, attend néanmoins l'opportunité pour donner sa grâce, et nous le devons imiter en cela.

I. La grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais. J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite. Je loue Dieu du soin qu'il vous a donné, de prévenir et assister cette âme affligée et de nous avertir de son besoin. Pour continuer utilement celle assistance charitable je vous prie de considérer que la charilé est une des vertus qui est la plus nécessaire aux personnes qui sont en offire, et celle que je vous ai le plus recorr.niandéo en parlant, et dont on a le pl:2s d'usage à faire dans les maisons de Dieu.

II. Saint Paul lui attribue plusieurs belles et grandes qualités en son Èpître aux Corinthiens, chapitre xiii. Je vous prie de les voir et de les mettre toutes en œuvre, et de remarquer singulièrement ces deux qualités, ()ue le grand A()ôlre donne à la charité : Charitas, dit-il (7 Cor. xiii, k), patiens est, bcnigna est. O quelle est la patience que nous devons avoir à soulTrir les fautes et les imperfections d'autrui ! O qu'elle a été celle de Jésus-Christ à soulfrir tant de manquement de ses apôtres en l'espace de trois ans, bien que nourris en une si parfaite école, et ayant tous les jours devant les yeux un si admirable exemplaire! 0 quelle est encorejournellement ia patience de Dieu à supporter et dissimuler les fautes de ses élus et les nôtres mêmes, nous qui vivons en sa maison comme ses domestiques, et sommes vivifiés de son esprit comme ses enfants, instruits journellement de sa parole, et nourris de son corps et de son sang précieux.

III. Sur ces exemples admirables et divins, formez votre âme et l'établissez en la patience que vous devez avoir et exercer durant le temps de votre charj;,e envers les sœurs ; vous y tenez le lieu de Dieu et de son Fils unique Jésus -Christ Notre-Seigneur; vous y devez avoir et suivre leur esprit, qui est un esprit de patience en charité, et de charité en patience, selon l'instruttion de son disciple et apôtre, instruit

dedans le paradis même; si donc quelque fois le zèle de la charité vous presse, que la patience et la charité vous retienne et modère, car la vraie charité est patiente selon cette remarque de saint Paul.

IV. Mais d'autant que celles qui sont en charge ne doivent jias seulement supporter patiemment les fautes de celles qui leur sont inférieures , mais aussi y pourvoir et remédier, et rofiice de la charité qui est universel, s'élend h l'un et à l'autre eflet; c'est pourquoi saint Paul ajouta : Benigna est. 0 quelle est la douceur et débonnaireté avec laquelle il nous faut assister les âmes en l'amendement de leurs imperfections!

Quelle a été la bénignité avec laquelle le Fils de Dieu qui portail les |)échésdu ujonde sur son corps, a traité les pécheurs du monde, une Madeleine, un Zachée, une adultère, un larron en la croix {J Pelr. u, 21 seq.), et même un Judas, ne lui refusant ni le mot ni le signe d'ami, c'est-è-dire le baiser de f)aix en ce grand acte d'hostilité; le nom et le terme d'ami en une inimitié si profonde et si prodigieuse, et cette douce remontrance : Ad quid venisfi [Matth. xxvi, 50}, dans la consomuiation de son péché?

V. Je vous ai dit souvent qu'il fallait se donner de garde de la sensibilité en vos dévotions et exercices, |iour la grande puissance que le jiéché exerce en cette moindre partie de nous-mêmes, pour la part secrète que ramour-[)roj)re y prend ordinairement, et si subtilement (jueceh) même est imperceptible aux medieures âmes; pour la facilité et inclination que voire condition vous donne h la tendresse et sensibilité, et pour les illusions d'esprit et les amusements de nature, que celte disposition fournit aux âmes faibles ou commençantes. Je ne révoque pas celte instruction, elle est trèsbien fondée, mais j'y ajoute cette exception, que pour le regard de la bénignité dont nous parlons, nous la devons avoir, nonseulement en l'esprit, mais aussi au cœur; et il est bon qu'elle soit sensible en nous, car aussi je remarque que le Fils de Dieu nous conviant à a[)prendre do lui cette vertu, ajoute notamment celte parole : Apprenez de moi que je suis humble et débonnaire de cœur; soyez donc douce, tendre et débonnaire devers les fautes des sœurs, et que votre bénignité passe de res|)rit au cœur, et du cœur à l'œuvre. Tellement que traitant ave<; vos prochains, spéc'ialement de leurs fautes et de leurs [)eines, elles aperçoivent j)lus la bénignité de votre chariié que l'averlissement particulier que vous leur donnez de leurs fautes , et que la douceur qui paraîtra en l'un, délrem|)e l'amertume que la nature de Tinlirme et du patient pourrait sentir en l'autre. Beaucoup de choses sont comprises en la généralité de cet avertissement, qu'il n'est pas besoin de vous déduire par le menu en la j)résenle. Et vous y trouverez en effet le remède à beaucoup de choses que vous ne pensez pas maintenant.

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