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LETTRE A LA REINE, MÈRE DU ROI, PRÉSENTÉE

EN l'année 1615,

Pour lui offrir et dédier la Vie de saint Charles Borromée, traduite par un prêtre de l'Oratoire de Jésus-(ihrisl Notre- Seigneur.

1. // remontre à cette reine (es grâces que Dieu lui a faites^ et comme elle en doit user. — Jl. Il lui fait peser, comme bénédiction particulière, l'honneur qu'elle avait d'être parente de saint Charles. —111. Vertus éminentes de ce saint. — IV. Réflexion sur la sainteté de ce grand cardinal, contre les hérétiques de ce temps. — V. Jl pèse beaucoup qu'étant grand par naissance, il n'a rien fait pour les siens en la terre, que tant s'en faut, il a vendu ce qu'il y avait, et n'a thésaurisé qu au ciel.— VI. Les saints sont au dessus des rois, et ils régnent sur la terre avec une verge de fer.

Madame, 1. Les grandeurs que la main libérale de Dieu « dé|iarties à Votre Majesté sont si rares et si publiques,que les ignorer c'est ignorer le monde, <]ui est lethéâtresur lequel elles sont haiiteiienl posées, et les méconnaître c'est méconnaître Dieu, qui en est évidemment l'auteur. Il vous a fait nasser les mers et les nioiits pour vous établir en l'Etat le plus florissant de l'univers! Il vous a fait épouse d'un monarque, le plus grand et le plus heureux de son siècle 1 11 voiis a fait mère d'un grand roi, et, comme nous l'es()érons, d'aulaiit de rois et de reines que vous avez

OEUVRES COMPL. de DE BÉRl'LLE.

d'enfants! Il vous a donné la conduite d'un Etat qui est l'œil du monde et le cœur de l'Eglise. Et en cet Etat, il a mis comme en vos mains et la guerre et la paix ; vous conservant la \m\ dedans les mouvements de la guerre, et joignant ensemble la douceur de la paix et la force de la guerre dedans le petit intervalle de votre heureuse régence 1 Faveurs sur la terre, à la vérité, mais qui viennent du ciel, et non de la terre. Faveurs, non de la fortune du monde, ni du sens et de la main de l'homme, mais de la conduite et providence de l'auteur de l'homme et du raonde.FaveursqueV. M. doit attribuer à Dieu, comme à celui qui en est l'auteur ; et aussi référer à Dieu, comme à celui qui en doit être la fin, et qui veut par ces grandeurs temporelles (si vous en usez bien) vous appeler et conduire aux grandeurs éternelles. II. A ces grandeurs et prospérités qui comprennent tout ce que le monde a de plus grand et de plus relevé, et esquelles la terre ne peut rien ajouter, ma profession me permettra d'en ajouter une que je remarque et que votre piété, à mon avis, tiendra bien chère. C"e>t que la naissance de Votre Majesté et son extraction vous fait parente d'un grand saint. Alliance très-heureuse et trèslionorable. C'est le grand et illustre cardina Borromée, l'ornement rare, le fondement solide et la lumière vive de l'italie en notre siècle. Je vous en présente la Vie traduite en notre langue par un des prêtres de notre congiégalion, pour faire voira notre France, en cette histoire ,ce qu'en etlet Tllalie a vu

de ses rares vertus et de son exemple. Cet œuvre vous est dû, iMadarae, ei parce qu'il contient la vie d'un saint auquel vous .'ippartenez et qui du ciel vous contemple et regarde comme une chose qui lui est conjointe, et parce que le traducteur est en une congrégation toute vôtre, de laquelle tous les labeurs vous appartiennent ; beaucoup plus donc les premiers de ses fruits et petits travaux tels qu'est cet ouvrage que je dédie à Votre Majesté avant que l'exposer a l'usage du monde.

m. J'estime qu'il ne sera point inutile à notre France. Ses prélats y verront un prince de l'E^^lise, un archevêque et cardinal tout ensemble, plus orné de vertus ([ue du pourpre qui l'environnait en sa vie, que même des nnracles qui l'ont suivi après sa mort. Prélat humble en sa grandeur, et austère dans les délices de la cour, rare en piété envers Dieu et singulier en respect vers le Saint-Siège, ardent au zèle du salut des âmes et insatiable en la soif de la gloire de Dieu, fort et constant dedans l'adversité, modéré et retenu dedans la prospérité ; prélat d'un courag3 invincible aux bonnes œuvres, d'une persévérance infatigable en ses labeurs, d'une conduite admirable en ses desseins vertueux, d'une vigilance et résidence [ierpétuelle surson troupeau. Bref, une lumière de l'EuroiJC, un miracle de sainteté, un fort inex|iugnable en la défense de l'Eglise, ei un modèle accompli d'un parfait évèque et pasteur, un gardien vigilant de la maison de Dieu, comme aussi étant vraiment un de ceux que Dieu a proruis à son Eglise par son prophète en ces paroles : J'ai ordonné des gardes sur tes murailles tout le jour et toute la nuit continuellement, ils ne se tairont point, [ha. lxii, 6.)

IV. jNos prétendus réformés, qui font partie et parti eu cet Etat, admireront en cette vie une [)urelé et sainteté non pareille, et ce, en la tin des siècles, en la lie de ce siècle, en Ja corruption qu'ils attribuent à l'Eglise romaine. Pureté et sainteté qui ne se trouvent point en leur Eglise prétendue réformée, non pas même en sa naissance, en sa ferveur et nouveauté, ni en la vie de ses premiers auteurs dont aussi la vie nous est cachée comme n"osant pas la publier. E au lieu que le terme de saint est aussi ancien que J'Eglise chrétienne comme il appert au Nouveau Testament, il e^t banni de cette Eglise réformée ; et est chose non ouïe entr'euxmêmes qu'un saint Luther ou saint Calvin ; comme si en leur Eglise réformée, ou déformée plutôt, il n'y avait (non pas même en parole) non plus de sainteté que de vérité, qui sont deux qualités inséparables de la vraie Eglise.

Car aussi que nous feraient-ils voir en la vie de leurs infâmes auteurs, moines défroqués, prêtres débauchés, nos apostats et leurs apôtres, sinon des sacrilèges et incestes, des scandales et rébellions publiques, des ruines d'églises de Jésus-Christ et de ses saints, des infractions de leurs vœux solennels, et légitimes, et autres grotescjues

CÂRDLNAL DE BERULLE.

de leur vie, qui sont les marques visibles et les seuls miracles de leur Eglise depui*; sa naissance? Or ils verront ici un jirince de l'Eglise romaine faisant litière de ses grandeurs et richesses, délaissant pour un coup' soixante mille écus de rente qui [ilus est que toute la trou[)e des ministres de France et d'Allemagne ensemble n'ont jamais délaissé, n'ont jamais possédé, bien qu'ils soient tous, par l'esprit deleur réforraation, sans vœu et sans serment de pauvreté volontaire.

Jls verront ce prélat, jeune et en la fleur de son âge, inopinément assailli d'un monstre d'impudicité par l'artifice d'autrui, sortir de ce rencontre-comme un autre Joseph à la confusion de Satan et de cette femme impudique, étonnée de la faiblesse de ses attraits et de la force de cette âme constante, pure et sainte. Bien loin des effets prodigieux d'un Luther, qui, en un âge plus avancé, agité des fureurs et des flammes de sa chair, comme un taureau indom[)té, rompt la barrière de son cloître et de ses doubles vœux |)Our seller publiquement avec une nonain par un double inceste et sacrilège, et donna commencement et conduite à son Eglise, réformée par les enthousiasmes de cet amour infâme et impudique, digne des flammes temporelles et éternelles.

Ils verront un pasteur de l'Eglise romaine, un suppôi du Pape, c'est-à-dire de l'Antéchrist selon leurs songes et rêveries, assidu en prières jour et nuit, à genoux devant l'autel et le crucifix, avec toute sa famille, arquebuse par un parricide à dix pas près de lui, recevoir le coup de la balle d'un esprit tranquille et débonnaire, sans peur, sans passion, sans vengeance ;ne changeant ni de posture quant au corps, ni de disposition quant à l'esprit, commandant à tous les siens de demeurer immobiles et d'achever avec lui le terme ordinaire de l'heure entière en ses prières, pardonnant Tinjure au même temps qu'il recevait l'offense, et donnant loisir au meurtrier de s'enfuir, sans permettre qu'il fiit suivi ni remarqué d'aucun des siens. Et la balle, qui eût percé une forte cuir'asse, ne perça que son rochet, et marquant sa chair tant seulement de son etlbrt et atteinte, tomba à ses pieds comme |)ar révérence à ce corps saint, temple du Sairit- E>prit. Miracle signalé et chose bien différente de l'accident et de l'humeur d'un Zwingle, chef de nos sacramentaires, lequel nous voyons, dedans l'histoire, mourir en la bataille,' la hallebarde en la main, comme un soldat et un Suisse, mais non comme un aiiôtre. Ils verront encore ce saint personnage oublier sa pro[)re vie pour le salut de son peuple, et en la peste mémorable de Mi^an, employer l'esfjace d'environ deux ans qu'elle dura à visiter, confesser et communier lui-même les empestés en leui's maisons, immolant sa vie et sa grandeur h la gloire de Dieu et à la vie de ses ouailles, autant de fois qu'il y avait de personnes empestées dedans sa\ille. Acte mémorable de ce grand [lasteur et cardinal, etfct rare et

r KTTRES. - Iir. - A niVFRSES PERSONNFS.

f)ul)lic qui no pout fitre ignoré ni caloirinié ; chnrili^ si^frinlée (jiie la loi de tids adversaires n'a point encore produit an mondii en tant de pestes et do calamités (pie leurs péchés et les riAlres ont attirées depuis leur naissance. Anssi leur loi est une loi s.ins œuvre tant elle est réformée.

V. (Juant h vous, Madame, vous v verrez cet homme de Dieu , ne loucher la terre que d'un poirit, ne re>pirer (jue le cicd de- «Inns la terre, ne rien l'aire en sn vie pour la {grandeur de sa n)ai.son, mais pour la gloire de Jésus-Christ et de son Kgliso ; et ne laisser en ce has monde aucu/ie maniuo de sa mémoire, nue celle que sa sainteté v a gravée. Vous le verrez vendre tout ce qui lui est permis de son patrimoine, [»our employer en œuvres pies, et pour une lois dis|icr.ser «}uc'ranle nulle écus, venant de la vente de sa principauté d'Oria sans les toucher, sans les regarder mfime ; et en une nécessité puhli(iue et urgente de Milan, rendre jus(iu\iux meubles de sa maison et de sa f)ersonne, pour donner aux pauvres, restant Irès-riche au ciel, mais trè>-pauvre en la terre ; et si pauvre qu'un pauvre ujôme ne se veut jias revôlir de la robe domestique de ce grand cardinal, tant elle lui seudjiait pauvre. Vous le verrez linir comme il a vécu et mourir avec le ciliée et la cendre, selon l'usage des anciens pasteurs, regretté de son peu[)le, admiré de 1 Eglise et autmt honoré de Dieu aftrès sa mort, comme i! avait lui l'honneur et vanité du monde durant sa vie.

VI. Cette histoire, en italien, est dédiée au Paiie [)arson auteur, comme rapportant la vie d'un cardinal, rare ornement du Saint- Siège, .Afais j'ai cru qu'en notre langue, il devait être otfert et dédié à Votre Majesté, non-seulement comme chose due de notre' part, puisque tout ce qui est nôtre, doit être à vous, par tant de titres que vous ne voulez pas que je dénombre ici; mais encore comme chose digne de votre rovale Majesté qui n'a rien de plus grand et" élevé pardessus elle-même, que la sainteté, comme il n V a rien de plus proche de la majesté des rois, que la majesté des saints qui sont rois dans le ciel, qui régnent même sur la terre et gouvernent les nations avec leur ver'e de fer, ainsi que dit le Roi des rois, et % Souverain des souverains dans son Apocalypse, (ii, 26, 27.)

Ce grand et illustre cardinal est un d'iceux, comme il ap[)erl par la sainteté de sa vie, par la voix |»ublique de l'Kglise et par le doigt de Dieu môme ; son corps vénérable en la terre et son esprit glorieux au ciel servant d'instrument à la puissance divine pour opérer quantité de miracles que cette histoire représente fidèlement et authenliquement.

Honorez-le, Madame, car la grandeur des saints surpasse la grandeur des rois, plu.ï que le ciel ne surpasse la terre ; et leurs cendres même sont vénérables aux rois.

l*riez-le, car sa charité lui donne vouloir et sa qualité lui donne pouvoir d'obtenir do

<Md

Dieu ce qui sera convenable pour l'état (\(* fie votre Ame ; pour la («rospénté de nol.e loi ; pour le bien delà France. Imitez-le, car c'est un exenif.le rare et domcsticpie,' qui vous sollicite et convie puissamment et sour'fv(!iiicnt de tendre à la perfc.-ction de la vertu royale et chrétienne, alin qu'étant conjointe en la terre à co grand saint, par le sang et la nature , vous lui sovez conjointe au ciel j.ar la grûce et la gloire que vous souhaite.

Madame,

Votre (rrs-humijle, très-oljéissant, et très-fidèle sujet et servitrur,

PlKIlRK Oi; HKfll LLE,

Prêtre de l'Oratoire de Jésus, De Paris le 3 nov. IGl.i.

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