‹ Œuvres complètesChapitre 400 sur 540 · LETTRE CLXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXVII

A LA RKI>F. MÈHE.

Pour lui délier la Vie de sœur Cai/icrine de Jésux, reii^'it'iise «lu monaslère de Pari*, selon Tordre de .Notre Dame du inoiii Caniitl.

I. II. III. \y. Les petits et les grands ont nn même Dieu, nne même loi et une même

fin : et Dieu a êrjalement soin de tous.

^ . VI, Depuis le mystère de VIncarnation, Dieu se plaît plus aux petits qu'aux (jrands, et Jésus-Christ en toute sa rie préfère la petitesse à la grandeur. — VII. Jlisioire a un enfant que Jésus prit entre ses bras, et de ce qu'il dit sur ce sujet à ses apôtres, expliquée. — VIII. IX. Dieu en nature et en grâce, se rend plus considérable dans les petits que dans les grands. — X. Considération du choix que Jésus fait des petits, avec une exposition de cette parole : Venite ad me. — XI. XII. Il parle à la reine de la vocation et la grâce éminente de cette petite âme, dont il lui présente la rie. — XIII. // remarque, que cette petite âme a été spécialement consacrée à l'enfance et à la croix de Jésus; et il la supplie d'obtenir à la reine l'amour de Jésus et le mépris du monde. — XI \'. Jésus n'est point du monde, et ne prie point pour le monde; et les grands du monde sont obligés de renoncer au monde, s'ils veulent avoir part en Jésus. — XV. Ce qui est fait en Jcsus-Christ, et pour Jésus- Christ, dure autant que lui et les œuvres des saints entrent avec eux dans l'éternité.

I. Le Grand des grands a fait les grands et les petiis, ce dit la sapience divine; et ce qui est bien remarquable, a un môme soin des petits et des grands; c'est Dieu qui nous annonce celle vérité. Madame, et il a choisi un roi, et un grand roi, et le pîus sage et heureux de tous le rois de la terre, jiour nous prononcer de sa part cet oracle ; et ce roi la écrit au livre de la Sagesse, alin que la grandeur et sagesse humaine reçût plus volontiers cet enseignement : Magnum et pusillurn fecit Dominus, etœqualiter illicura est de omnibus. (Sap. vi, 8.)

II. Puisq':e c'est Dieu qui parle et un roi qui écrit, cette vérité sera très-bien reçue

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de Votre Majesté.- Après une autorité si grande et si puissante, et sous laquelle |)lie le ciel et la terre, le temps et l'éternité , je vous dirai, Madame, que les grands et les j)etits ont un même Dieu pour Père et une même fin, qui est sa gloire et une même loi qui leur commande. Les uns et les autres ont une même entrée au monde et une même issue, c'est-à-dire la mort. Une même terre [)orte et couvre les uns et les autres, et un même cielJes doit recueillir. Tous dé- ])endent d'un même Dieu, absolument et en môme manière, nonobstant leur étal et condition difl'érente. Et si Dieu cessait de penser aux plus grands de la terre, au môme temps ils cesseraient d'être. Tant les plus grands et plus puissants de l'univers ont besoin de Dieu, au milieu de leur grandeur et triomphe. Kt toutefois beaucoup d'entre eux ont ce malheur, de penser peu à Dieu, pour l'ordinaire.

IIL Or comme tous, soit grands, soit petits, ont un même Dieu et une môme loi, une même fin et une même origine, et sont semblables es choses principales de leur nature et condition ; tous aussi sont redevables de même hommage à Dieu ; tous le doivent servir, les uns en leur grandeur, les autres en leur petitesse ; tous par divers chemins doivent tendre à un même but; et dans les états dissemblables où Dieu les a mis, adorer un même Dieu, suivre un même Sauveur, regarder un uiême ciel et aspirer à même gloire.

IV. J'ai parlé autrefois à Votre Majesté, de la grandeur et des grandeurs oiî il a plu à Dieu vous conduire et élever, pour vous faire voir, comme en un tableau raccoiirci, les grâces de Dieu sur vous et vos devoirs envers Dieu. Ce fut lors que je vous dédiai laVie de saint Charles Borr ornée, grand devant Dieu et devant les hommes, et illustre en la terre et au ciel. Maintenant je parle à Votre Majesté, de la petitesse, en l'honneur de cette petite âme, dont la vie vous est dédiée; âme petite devant ses yeux, mais grande devant Dieu et ses anges; âme incoiuiue au monde, mais connue à A'otre Majesté, qui commande à la plus belle monarchie du monde. Car une des grandeurs plus solides que vous possédez, est la bonté, la piété, la facilité que Dieu vous a donnée; ce qui vous dispose à converser volontiers avec les humbles et jietits de la t(.'rre, et à chercher souvent en une pauvre cellule, le repos qui ne se trouve point dans les louvres et les palais.

V. La parole sacrée qui nous instruit avant la naissance de Jésus, et a servi d'entrée à ce discours, met une sorte dégalitô entre les grands et les petits ; mais le sacré mystère de l'incarnation donne un grand avantage aux petits par-dessus les grands. A la vérité en ce mystère, nous y avons le Grand des grands ;'^mais il y est fait petit et humble sur la terre : il est sorti de sa grandeui, et si encore, il s'est mis, non entre les anges, mais entre les hommes ; non entre les hommes, mais entre les enfants ; se fai-

sant Homme Dieu, Enfant-Dieu tout enseml)!e. Et en cet humble état, il emploie sa [)remière [)uissance, non sur les grands, mais sur les petits; mais sur un petit enfant, caché encore au ventre de sa mère, lequel il va chercher et sanctifier dans les montagnes de Judée {Luc. ii, 41); tant il veut de l)onne heure |)référer les petits et prendre ses délices avec eux. Lorsque le temps de sa naissance est arrivé , la grandeur et magnificence que la terre estime et cherche partout, n'a point de part avec lui, et Thumble petitesse y est très-signalée. 11 naît en un Bethléem, en une éiable, sur le foin et la [)aille, entre le bœuf et l'âne, et il prend son repos dans une crèche; et il donne la première connaissance de lui-même aux pasteurs et non aux grands. Et (pour ne pas spécifier ici tous les moments de sa vie), disons que la fin correspond à ses commencements, c'est-à-dire l'humilité de sa croix à l'humilité de sa naissance; car lors nous le voyons et adorons en un état, qui lui fait dire à lui-même : Ego vermis et non homoy opprobrium hominum et abjectio plebis.

[Psal. XXI, 7.)

VI. Voilà l'état de notre Sauveur; voilà la vie de celui qui est notre vie. Par ses abaissements nous arrivons à la vraie grandeur, et par ses mystères nous trouvons le ciei en la terre. Dieu en l'homme; car aussi la vérité même appelle son Eglise en la terre, le royaume des cieux; et le disciple de la Vérité, nous assure que Dieu était en Jésus- Christ, se réconciliant le monde à soi. Par ces mystères, nous trouvons et adorons la grandeur en la bassesse, la divinité en l'humanité, la puissance en la faiblesse, la sagesse en l'enfance, la gloire en la croix, la vie en la mort ; c'est l'exercice de notre foi, c'est l'objet de notre amour, c'est le sujet de notre adoration, c'est l'ouvrage de notre salut. Trouverons-nous étrange que celui qui s'est fait ainsi petit, pour servir à la grandeur de Dieu son Père, cherche et aime les petits, et se plaise à cacher et établir en leur i)etitesse ses grâces, ses faveurs et ses merveilles: la petitesse est déifiée en sa propre personne et il l'a sanctifiée en autrui. Elle ne peut être élevée en un plus haut point, elle est établie en Jésus, elle est divinisée en sa ])ersonne, elle est adorée en sa naissance, en sa vie, en sa mort. Ce n'est j)as merveille, si elle est honorée hors de lui, et si Jésus lui donne des faveurs et privilèges en son royaume, en son état et en sa gr-âce. Et si, comme il la rend adorable en lui , il la rend vénérable en ses suivants; le cours de sa vie et ses paroles en son Evangile, nous témoignent de page en page et prescpiede ligne en ligne, (combien la petitesse est chérie du Fils de Dieu et de tous ceux qui sont à lui. H se rend petit sur la terre, autant de jours, de mois et d'années, que [)orlent les périodes de la nature nouvelle qu'il a éi»ousée, sans se dispenser d'un seul moment, en faveur de sa nature })remière, grande et divine, qu'il a par sa naissance éternelle de son Père. H emploie

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tri.Mite mis lie .s« vie en un iniiii>trr<.' >ilel «Itjectl iMilifi les lujiiiiiies, UMiu pour un rtinrjtenlier cl lils de cliai|M'ntier (l.'i7). I-il lors- (ju'il doit |iflnillie en (lu.ililù de Messie sur la lerre, sa vie ul sa conversation est non aver les^^rands, niaisavee ds petits; il vpul (|ue les petits vieinienl h lui. Il < otnniancJo sévùreiiient i» ses npôlrcs de les faisser approiliiT de lui fliiS) ; il rliùril, eniretient et ecnhrasse lendieiiienl i es peliis, (jue les apfttres niâmes, <|ui étaient petits eux-inônies. tenaient indignes de rapproilii;r : et il « lioi>it les petits, les siin|iles, les humides lie la terre, pour annonct'r le rovauine des cieux, pour conlundre les gramls, les savants, les puissants du monde et [lour établir son empire en l'univeis. Ainsi il met cl l'ornement de sa grdie, et le l'undemenl de sciii état dedans la petitesse.

VII. C'est la conduite de Jésus-Christ en sesu'uvies, en son usage, en sa conversa- ♦ion lamilièrc et en la disposition |inbli(]ue de son état. Que si nous feuilletons les Evangiles, nous verrr»ns (|u'il n'y a aucun lieu en sa sainte parole, où il nous tire aux choses grandes et relevées; et il y en a plusieurs où il nous convie et même nous oblige aux choses (jue le monde répute basses et abjectes. Entre autres, il y a un lieu où il seiubh; (|ue le Fils de Dieu veut étalilir le triomphe de la petitesse, et con- Ibndro l'orgueil de la terre et du ciel ; c'est en saint Luc ix, où nous voyons le Fils de Dieu grand et petit sur la terre, assis au milieu de ses apôtres, (irendie non un de ses apôtres, mais un petit enfant entre ses mains, comme le préférant en la lendre.^se de son amour, et en l'eslime de cette petitesse à ses apôtres même, (".ontemplonscet objet et arrêtons notr» esprit sur toutes les parties de cette histoire; elle est bien digne de nos pensées. Jésus était dans les cam[tagnes de (jalilée, répamlant la semence de griice et de salut, instruisant ses apôtres, leur parlant de sa croix et de sa mort, et conversant privément avec eux. Jésus pénétrant leurs nensées, a[ipelle un enfant, puellum, ce dit la langue originale, il le met au milieu de ses apôtres, il l'embrasse et caresse; et veut a|iprendre à ses apôtres une letton nouvelle digne de lui et de sa croix, et fondamentale 5 leur apostolat. Nous avons a remarquer, tjue Jésus était d ordinaire au milieu des apôtres et c'est sa [)lace que les évangélistes lui assignent ; mais maintenant c'est un enfant qui tient la place de Jésus et qui est au milieu des apôires : Staluit eum in medio eorum, a dit saint Malthieu (xviii, 2j; et saint Mare (vi, 7) spécilie nommément, que ceux-Ui étaient les douze : Vocaiit duodecim, etc. Jésus était l'objet que les ajiôtres devaient regarder et suivre, tt maintenant Jésus leur fait contempler cet enfant, le rend leur exemplaire ; et {)ar cet enfant, il veut instruire ceux qu'il [>répare et destine à être lus docteurs et [lasleurs de l'univers.

Jésus était la rlus digne personne de la terre et du ciel, puisque sous riiumaiiiié sa personne est divine et incréée ; et partant la meilleure place du ciel et de la terre, et la plus souhaitable, était la plus procho de Jésus; c'était donc [our lors celle que tenait ce petit enfant, car il était entre les bras lie Jésus, en son sein, et proche de son (d'ur : CowpIcxHs illum, dit saint Marc fix, 35) : Statuit illum secus xe, ce dit saint Luc. (ix,/»7.)Kt toutefois cette place d'honneur et d'amour singulier, cett.' place si digne et si favorable, en la tendresse et familiarité de Jésus ; est lors donnée, non aux giands du ciel et de la terre, non à un ange ou h un apôtre, mais à un enfant; et elle est réservée h cet entant, en laveur de son enfance et de sa [tetiiesse. Il semble en cette artion, (jue le Fils de Dieu veut, h la vue du ciel et de la terre, lo^er la petitesse en son sein, comme dans le trône de son amour, et en cette liaison douce, tendre et familière qu'il prend pour lors avec ce {)etit enfant, ()rononcer ses oracles en faveur de la petitesse et lui assujettir les |j!us grands de son em- [>ire. Car Jésus en ce doux et humble étal, tenant ce jeune enfant entre ses bras, adresse sa parole à ses a|)ôtres et les oblige euxmêmes à être comme ce [>etit enfant, tendrement embrassé et chèrement logé au sein de Jésus. C'est chose grande et douce, de voir Jésus où re})0se la plénitude de la divinité et de la sapience éternelle en cet état, de le voir joint à ce |)etit enfant et de voir cet enfant joint à Jésus, Enfant heureux, d'être en un si bon lieu, et si [iroche du cœur où repose et iriouiphe la Trinité même. Mais si cette pensée est douce et grande, le sens où elle conduit est fort sévère, l'effet efi est puissant et la (in semble étrange; car Jésus par son action et sa parole, abaisse non-seulement les grands de la terre (ce serait peu), mais les grands mêmes de son état divin et céleste. Eu leur présence il loge la petitesse dans son sein, comme dans un trône, et dans un trône ijui lui e;t dû ; puisqu'elle est élablie déjà dans sa personne pro- })re, revêtue de notre bassesse et mortalité! Il n'exhorte pas seulement mais il oblige les plus grands en sa grâce et en son état, c'està-dire ses apôtres, à être comme ce petit enfant ! il leur prononce cet arrêt épouvantable et celle négative formidable : Misi efficiamini sicut parvuli, non mirabilis in reynum ccelorum. [Malth. xviii, 3.) Et il leur manifeste, (ju'il veut assujettir non-seulement les grandeurs périssal)les de la terre, mais les grandeurs mêmes les plus élevées en sa grâce et les dignités plus tlorissantes de son état, c'est-à-dire l'apostolat, à l'humble j)etiiesse, recommandée si hautement, si dignement et si puissamment en cette sienne parole. Car l'état apostolique est le plus grand état de la couronne de Jésus, la plus grande charge de sa maison et le plus grand olîice de son empire. i^\iy a-l-il <ie

(\h'i) Sonne hic csl fubcr, et fabri ftlius / ()talili. sm, ."i.') ; Mme, (158) Sinileparx'uloi vcnirc ad wc. {}îarc. x. I i.)

VI, o.)

OEUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE lîEKULLE.

plus puissant et de [)lus doux tout ensemble, en faveur de ia petitesse? cet oracle nous doit épouvanter et ce spectacle nous doit tirer les larmes des yeux, fondre l'orgueil dans la douceur de Jésus, favorable aux petits, confondre les plus grands et abaisser les plus bauts cèdres du Liban pour jamais, et les mettre aux pieds de Jésus et des petits de Jésus sur la terre.

VIII. C'est ainsi que Jésus , l'immble Fils de l'humble Marie, agit et parle, en laveur des petits et de la petitesse; mais si, délaissant le cours de nos mystères, et la conduite du Fils de Dieu en la grâce, nous revenons à la nature, et nous remontons plus haut, jusqu'à la création et à l'origine de notre être, nous verrons dès l'entrée de l'univers, le partage que Dieu fait aux grands et aux petits. Les uns j)ortent sa justice et les autres sa miséricorde, car le grand Dieu ayant créé deux natures, l'une grande, forte et puissante (c'est-à-dire, la nature angélique, laquelle il a mise aussi au ciel, lieu conforme à ia grandeur de cette condition élevée), l'autre nature basse et petite et tirée de la fange, qui est l'homme (lequel aussi il a mis en la terre), il a voulu exercer la rigueur de sa justice sur l'une et l'excès de sa miséricorde sur l'autre. Et si nous voulons nous restreindre dans le seul ordre de la nature, nous voyons que Dieu a voulu rendre sa puissance plus signalée dans les choses petites que dans les choses grandes; et ces beaux esprits qui ont dressé l'histoire de la nature (159), reconnaissent ingénument, et remarquent divinement, selon leur langage, que la nature, c'est-à-dire, selon nous, la nature des natures et l'auteur de la nature, (mais puisque nous les alléguons pour témoins, demeurons dans leurs termes, et disons comme eux et avec eux) , que la nature est j)lus industrieuse et remarquable dans les plus petites parties de l'univers, comme dans les moucherons, les fourmis et les abeilles ; que dans les lions, les éléphants et les baleines.

IX. Que si dans l'œuvre de la nature, qui ne regarde tjue la puissance et la grandeur de son ouvrier, les choses petites ont avantage par-dessus les grandes, combien à plus forte raison dans l'ordre de la grâce, qui regarde pour son centre et origine l'abaissement et l'anéantissemiînt d'un Dieu, qui se fait homme pour les hommes, et qui s'avilit jusqu'à la croix et à la mort? L'humble |ietitesse aura des avantages auprès de lui , j)ar-dessus la grandeur et la magnificence de ceux qui servent de lustre et ornement au monde. Les uns ont part à la graisse de la terre, et les autres à la rosée du ciel ; les uns sont exposés sur les théâtres et dans les palais, et les autres sont cachés dans les cavernes de la terre et dans les cloîtres : In cavernis terrœ, ce dit rA(,ôtre [Hebr. xi, 38j ; îuais les uns seront un jour jugés par les au-

très, et jugés au point décisif de leur éternité- X. Ces pensées nous obligent à révérer les humbles et les petits, honorés de Dieu et méconnus du monde. Ils sont le trésor du Fils de Dieu; c'est le fruit ijrincipal de ses labeurs : c'est son amour et ses délices; c'est son entretien plus familier; c'est sa plus douce conversation ; et c'est aussi l'œuvre qu'il fait par lui-même, et non par autrui. Il les choisit lui-même : Ego elegi vos {Joan. xv, 16), il les séfiare du monde, il les appelle à soi et leur dit cette parole : T'-nite ad me (160) ; à moi , leur dit-il, et non ailleurs; à moi , et non à choses moindres que moi; à uioi et à ma propre personne, et non-seulement à mes biens et à mes grandeurs. C'est l'objet, c'est la vie de ces âmes petites, que le monde ne connaît point, et que les anges révèrent , et que le Fils de Dieu chérit. Il en prend soin luimême, il les enclôt en ses demeures, il les nourrit de sa parole, il les console de sa grâce, il leur déploie ses grandeurs, il leur ouvre ses mystères, il leur découvre ses secrets ; et ce qui est caché aux [ilus grands est révélé aux plus petits : Rcvelasti ca parvulis. [Matth. xi , 25.) Bref, il nous donne son esprit, il les rend semblables à soi , et })our les entretenir plus privément et plus fréquemment, il les loge en sa maison , en son cabinet, au plus secret de son tabernacle : In abscondito tabernaculi sui {Psal. XXVI, 5), au coin de ses autels, c'est-à-dire aux lieux plus sacrés de sa maison , dont s'écrie le Prophète -.Altaria tua Domine vir^ tutum , etc. {Psal. lxxxv.i, 4.) Quel soin, quelle douceur, quelle privante : le plus secret , le plus sacré de la maison de Dieu est leur demeure ; mais il y a plus encore, il les met en son sein et' leur ouvre son cœur, comme nous avons vu au texte de saint Marc, vi, et de saint Luc, ix.

XL Votre Majesté, qui en sa grandeur a toujours })ris plaisir de converser avec les âmes humbles et petites , a connu plusieurs de ces petits en la terre, que Dieu fait grands au ciel, et elle en a connu quelques-unes dans l'ordre d-es religieuses de Notre-Dame du mont Carmel, que nous avons érigé en France., parle pouvoir exprès de Sa Sainteté: l'une d'icelles est sœur Marie de l'Incarnation, dont l'odeur a rempli la France et j)asso maintenant aux provinces étrangères; l'autre est sœur Catherine de Jésus , religieuse }irofesse au u^onastère de l'Incarnation, que nous avons érigé en la ville de Paris; Votre Majesié l'a vue souvent, lui a parlé souvent, et toujours avec éditication et satisfaction singulière. Et après sa mort, il a [du à Dieu imprimer au cœur de Votre Majesié une méuioire et révérence d'elle bien particulière. XII. La f)iété de Votre Majesté , sans instance et induction aucune, se trouve disposée à [lenser souvent à cette âme et à honorer sa mémoire, et ce {lar diverses actions que Votre Majesié ne me permet pas de re-

(159) Pli.n., Hist. untur.

JUO) Le icMe de saini Maiihicu, iv, 19, porte : Ycnitc posiwc.

LETTRES. — III. — A DIVERSES l'ERSONNES.

ptrsenlcr ici. Enfin, ollo n voulu rue coniuiauder, ol pnr divcrNCs fois, d'en l'niro drosser Ih vie et in laiic iui|iriuier. Puistju'ello 1)«rntt au jour par let(uuuiand(.'rucntde \ (»lre ilajc.slé.je la vous prt'srtilo, F.ll(?a été ùrrilo par une religieuse du inôuie ordre, connue par Ndtre Alajesté, «pii a ('\é loiinlenips .sa su|it^rieure. (le (ju'elle rapporte d'elle est beaui<)U|t inférieur h la grAce de cette Ame; mais la terre a iiien assez d'onihies jiour obscurcir ces ol>jets-là , et n'a |>as assez d(î iuniiùre pour les f.'iire voir en leur jour; cela est réservé au jour de leur éternité. La terre n'a point de louleurs assez vives ni tie piiiceau assez délicat jiour repiésenter au >rai les sujets divins cl les esprits célestes. Ils sont en Dieu, et aussi leur grandeur est cachée en Dieu même (dont ils portent le no(n de ( acliés, ohscottdili) dedans les Ecritures. C'est le trésor caché (dans saint Matthieu xiii). C'est la perle précicvjse de l'Kvangile. Cette perle noas fut adressée de Bordeaux par >L le premier président.

Je reconnus aussitôt son prix et sa valeur, et la grAce cachée dedans celte âme. Je pris soin d'elle, je la Us recevoir en l'ordre et en la maison de Paris. Là j'ai souvent traité avec elle , je l'ai assistée en ses besoins, confortée en ses travaux, dirigée dans ses voies, ou plutôt dans les voies de Dieu sur elle. Ce qui en reste en mon esprit est beaucoup plus haut et élevé i\ue ce qui est ici représenté. Ktjetiensà bénédiction particulière la connaissance et conduite qu'il a }ilu à Dieu me donner de cette âme sainte et divine. Sa pureté était angélique, son élévation conlinuelle, son innocence admirable, sa soutbance divine, sou humilité trèsprofonde, sa foi très-vive, sa charité trèsardente , et son désagement du monde et d'elle-même très-pur et très-parfait. Elle a été prévenue île Dieu en ses bénédictions, et attirée à lui dès loge de sept ans, conservée en la grAce du baptême jusqu'à la mon, [iréservée de très-grands et violents assauts du malin esprit, traversant les desseins de Dieu, sur la pureté et sainteté à Jaipielle elle était ap[)elée.

XllL Les desseins de Dieu étaient grands sur celte Ame, et aussi les voies de Dieu y ont été rares et singulières. Elle était vouée à l'eniance et à la croix de Jésus. Et comme par la grAce do l'enfance divine de Jésus elle a été et |)réservée et établie en une pureté innocente, élevée et même incapable d'ouverture au mal. Aussi, |iar l'ellicace lie Ja croix du Fils de Dieu, elle a été préparée à porter plusieurs soutlVances intérieures et>[)iriluelk-s (les unes malignes et les autres divines) pour rendre hommage à la croix de Jésus, par cette croix intérieure, et [larliciper à icelle. Ainsi son Ame a élé grandement puriliée et son coips consommé dans le> rigueurs de la croix de Jésus, en l'honne ir de Jésus censommé en la cioix, en holocauste à Dieu son Père. Elle a honoré Dieu en sa vie , et Dieu dis|)Ose >otre .Majesté à l'honorer elle-même apcèssa mort. En sa vie Dieu lui adonné un soin particulier

de ^'olre Majesté ; c'est à nous à la prier (pi'il lui augmente ar. ciel , et qu'elle obtienne h > Olre .Mnjtîslé deux qualités célestes, c'est-à-dire deux (pjalitésel dispositions à la vérité counnuncs au ciel , mais bien rares en la terre, le aréjiris du monde et l'amour do Jésvis. Ce sont les dispositions éniinentcs dans le ciel ut dans tous ceux'du ciel. (Qu'elles soient aussi éminentes en \otre Majesté. (Jue votre esprit soit élevé pardessus les choses terrestres, comme le ciel est élevé par-dessus la terre mémo. Que la puissance et autorité de Jésus régisse votre esprit, ccjuune elle régit tous les es[)rits célestes, et (jue ilan.s l'horoscope de Votre Majesté Jésus soit votre astre dominant.

XIV. (le Jésus. Fils unique de Dieu, Fils unique de la Vierge, vivant au monde, a dit qu'il n'était point i\n monde , et qu'il ne priait jioinl pour le monde. [Joan. xvii, 9, 11.) Il l'a dit en l'excès de sa charité , lorsqu'il j)riait pour les siens et qu'il allait ré|)andro son sang [lour la vie du monde. Ces paroles de la vérité et de la sapience éternelle, et le tem[)s auquel il les }>rofère, c'est-à-dire le temps de sa croix et de sa passion, nous obligent tous, soit petits, soit grands, à faire un divorce avec le monde (si nous voulons être avec le Fils de Dieu). La mort fera ee divorce par nécessité et sans mérite , si la puissance du Fils de Dieu sur nous et le glaive tranchant de son amour ne l'ont fait auparavant. Les j)lus grands, comme ils ont plus de {>art au monde, ils ont aussi plus de peine en cette séparation. Mais Dieu , qui avait planté autrefois l'arbre de vie au milieu du paradis, a, depuis le péché, j)lanlé l'arbre de la croix au milieu du monde , et les grands n'en sont pas exempts. Ils trouvent en leur grandeur de l'opposition et de l'ameriume en leurs délices. La Providence divine en use ainsi , pour les disposer plus suavement à oublier le monde. Mais quand il n'y aurait point de croix et point d'amertume, la seule qualité passagère du monde nous convie à le laisser avant qu'il nous laisse lui-même.

XV. Le monde passe. Madame, nous passons comme lui et avant lui. Et Voire .Majesté en a vu beaucoup passer devant elle, et ce qui est passé ne reviendra jamais plus. Jésus-Christ seul derueure éternellement.

Et ce qui se fait en lui et pour lui dure autant que lui-même, car nos œuvres nous suivent dedans léternité (ce dit le bienaimé disciple). Allons à lui, soyons à lui, vivons à lui, vivons en lui, et prenons }iart à lui et à ses qualités. Il est la vie , la lumière et lesalut du monde. Il est la vie, et il veut être notre vie 1 11 est la lumière et il veut éclairer nos ténèbres I II est lesalut, et il nous veut sauver. Ce sont ses vouloirs di-, vins, et ce sont aussi les nôtres. Madame, ell vous nous commandez souvent de le deman-der à Jésus-Chri5t [lour vous.

XVI. Je l'adore donc et le supplie par luimême et par l'amour qu'il porte à sa très» sainte Mère, de laquelle vous portez le nom, qu'il exauce vos vœux, (jtjil daigne être lui

iTiême votre vie, voire grandeur, votre félicité, dès à présent et en votre éternité , et qu'il vous couronne au ciel , comme il vous a couronnée en ia terre. Je suis, Madame,

De Votre Majesté, Le très -humble, très-obéissant et très-obligé sujet et serviteur ,

Pierre cardinal de Bébllle.

Le 18 août 1628.

LETTRE CLXXVIIL

A LA SÉRÉMSSÏME REINE d'aSGLETERRE.

// rend compte à Sa Majesté de ce qu'il a dit de sa part et par son commandement au roi et à la reine sa mère, à soti retour d'Angleterre, et la bonne volonté que Leurs Majestés lui ont témoignée sur ce sujet. — // i exhorte à persévérer dans ses devoirs vers Dieu, vers le roi son mari, vers les grands de l'Etat , vers les catholiques. — Que Dieu honore et sert ceux qui l'honorent et le servent.

Madame ,

J'ai été le bienvenu en France, portant les lettres dont Votre Majesté a voulu me charger en partant d'Angleterre. -Le roi et la reine mère ont témoigné joie extraordinaire les recevant et les lisant, et ont eu beaucoup de soin de s'informer de moi de ce qui concerne Votre Majesté, ils ont reçu et témoigné un contentement extraordinaiVe , lorsque je leur ai fait entendre la piété que Dieu vous donne, le soin et le zèle que vous témoignez dans les exercices de la religion chrétienne, la joie et l'édilication que les catholiques en reçoivent, et le soin que vous prenez de les édifier et a[)pujer en tout ce qui vous est possible, et aussi la bonté et la facilité du roi de la Grande-Bretagne à trouver bon ces choses. Le roi ne s'est pas contenté d'ouïr ce rap[)ort de moi , mais il a voulu que-je le fisse en sa présence en son conseil ; et lorsque j'omettais (quelque i)articularité, il me la rementevait lui-même, afin que son conseil en fût })leinement instruit, pour marque qu'il l'avait considérée. Il a voulu, moi présent, leur déclarer sa volonté grande et constante de vous appuyer et protéger en tout, et de conserver le traité, et commandé qu'on fît venir exprès M. de Blainville (qui était à Paris près de partir) à Fontainebleau, [)Our le charger de nouveau de ce soin et de quelque autre chose, et [)our lui parler lui-même.

Je n'ai rien omis de ce que Votre Majesté m'a commandé vers la reine mère. Elle a fort écouté et considéré tout ce que je lui ai dit. Elle me dit qu'elle vous avait écrit avant mon arrivée une grande lettre de sa main, qu'elle eût désiré retenir pour me la faire voir. Elle parla fort soigneusement et sérieusement à M. de Blainville, et le roi et la reine me commandèrent tous deux de lui parler aussi en particulier. Si Votre Majesté n oublie ()0int la France , la France ne vous oublie pas, et je vois votre nom, votre mé-

moire et votre atfection empreinte dans le cœur du roi et de la reine mère plus que "jamais. Ils m'ont commandé de vous écrire et de vous exhorter de leur part à rendre, comme vous faites , l'honneur et le respect dû au roi, bon accueil aux grands, bienveillance aux catholiques, atfection à tous, et un zèle, courage et constance digue de votre naissance et grandeur, en l'exercice de la religion et piété chrétienne. Faisant ainsi, vous servirez à Dieu, et Dieu vous servira; car Dieu même en sa parole s'abaisse jus^ qu'à ce terme de servir à ses créatures qui le servent et honorent, et il nous assure qu'il les honorera , et que ceux qui l'oublient et le méprisent seront ignobles. Pesez cette parole. Madame, car c'est parole de Dieu, c'est-à-dire de la vérité même; c'est parole de celui qui a le pouvoir en maia aussi bien que le vouloir de la mettre en etfet; c'est parole de celui que vous devez et voulez aimer comme votre Dieu et votre tout ])0ur jamais ; et c'est une parole nui nous doit servir d'un aiguillon perpétuel à le servir pour jamais, et vous rendre la grandeur, la puissance , la majesté divine toujours jjrésente dans l'esprit. Votre Majesté me {)ermettra , s'il lui plaît, avant finir la présente, de vous prier d'avoir toujours l'honneur, l'amour et la crainte de Dieu en l'esprit, de commencer et finir la journée en cette disposition , et la mettre en etfet dans les occasions de la journée présente, et de vous souvenir que Dieu honorera ceux qui l'honorent. Je supplie Jésus -Christ Notre-Seigneur, qui est mort pour nos péchés, et sa très-sainte Mère, par laquelle il a voulu venir au monde, vous faire cette grâce. Je suis en eux.

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