CHAPITRE X
l'humble DISPOSITtOX DE LA VIERGE AU RE- GARD DES PREMIÈRES PAROLES DE l'a>GE.
L'ange commençant de parler d la Vierge, lui parle de ses grandeurs; et le premier usage de cette âme rare, est dans le mouvement de son humilité. Son humilité la met en silence au regard de l'ange, en considération au regard de ses paroles, en élévation au regard de Dieu. Cette humilité si profonde est accompagnée d'une prudence céleste, marquée par ces paroles : Et cogitabat qualis esset i:jla salulatio. Combat secret entre la Vierge et Fange ; mais combat qui se passe en tranquillité, en silence, en lumière, comme les combats cc^ lestes et desâmes célestes .C e combat est entre deux anges et deux vierges ; car les anges sont vierges , et les vierges sont anges. Considération de ce combat céleste, où plus l'ange élève la Vierge, plus elle s'abaisse. La Vierge ne peut 7ii accepter ce que lui dit l'ange, ni le désavouer; et elle demeure dans une suspension admirable, sans refus et sans adhérence.
\oilh rélal de la première rencontre de I airj;e avec la Vierge, qui mérite bien d'èlre considéré. Cette Vierge est la première personne de l'univers, devant les yeux de Dieu et de ses ange?. Elle est au jour plus heu-
reux et plus mémorable de sa vie ; elle est au point du plus grand traité qui se passera jamais ni en la terre ni au ciel ; elle est au moment, auquel l'œuvre des œuvres de Dieu doit s'accomiilir en elle. Dieu qui conduit cet œuvre, conduit celte âme destinée à avoir une si grande part en ce grand œuvre ; Dieu qui conduit cette âme en tous les instants et moments de son âge, la conduit et la rem[)lit beaucoup plus, en ce moment et le plus délicieux de sa vie, et le plus important de son éternité.
Quedirai-je ? que [lenserai-je? Obi si nous jetons si souvent les yeux sur tant d'actions humaines, basses et profanes de ceux qui ont eu quelque rang dans le monde ; ^i cela môme occu[)e si longuement et si vainement les plus beaux esprits en la fleur de leurs ans , devons-nous refuser un peu de temps et d'application à ce discours , et ne devons-nous pas avoir plus volontiers attention sur un sujet si grand, si haut et si divin, et sur un sujet auquel même nous avons un si grand intérêt? Voyons donc la conduite, la pensée, les mouvements, l'ordre et le progrès de cette âme, de cet ange et de cet œuvre. Car tout est grand, tout est céleste, tout est divin.
Les premières paroles de ce grand ange à la Vierge, lui (larlent de ses grandeurs; et le [)remier usage de cette âme rare, écoutant ces paroles, est dans le mouvement de son humilité. C'est celle humilité qui la met en silence au regard de l'ange ; en considération au regard de ses paroles ; en élévation au regard de Dieu qui est sa conduite, sa retraite et sa lumière. Et c'est la première dis()osiiion de la première âme de l'univers, durant ce colloque angélique ; et une prudence céleste régit et accompagne cette humilité sainte, et tous les sacrés mouvements d'une âme si divine en un sujet si divin. Dans ce silence, elle pense et repense à tes |)3roIes : Et cogitabat (/ualis esset ista saluintio, ce dit saint Luc. Il me semble que je vois un secret combat entre l'esprit de i'ange et res[)rit de la Vierge; mais combat qui se passe en silence, en grâce et en lumière. Les combats du ciel et des âmes célestes sont différents des coiubais de la terre et des âmes terrestres ; ceux-ci se passent en trouble, en bruit, en confusion, mais ceux-là se passent en tranquillité, en silence, en lumière.
Prenons plaisir de voir l'état de ce combat céleste, c'est un combat entre deux anges et deux vierges ; car les anges sont des vierges sans cor[)S (dit un ancien), et les vierges sont des anges en un corps. Et ceci se passe entre l'ange Gabriel et la Vierge Marie, deux esprits rares, l'un Ju ciel, l'autre de la lerre ; mais et tous deux célestes, et tous deux en terre. Combat heureux et céleiïte aussi, auquel tous deux gagnent et tous deux triomphent ; et que tous deux aussi tribm[)hent en nos esprits et en nos écrits, et nous inspirent à parler dignement, et juger Sxaintement de leur combat céleste.
L'ange veut élever la Vierge, et la Vierge veut s'abaisser dans son néant ; et tient si forme à son abaissement, que plus il l'élève, plus elle s'abaisse; plus il parle, plus elle est en silence ; plus il jioursuit, [dus elle est en étonnement, ol n'entre [las dans la parole de l'ange. Et cet ange toutefois est son ange, sa garde et sa conduite , et lui est envoyé du ciel pour faire entrer en la voie la plus haute, la plus rare et la plus élevée qui sera jamais, et la voie des voies de son Seigneur, dont elle dira un jour : Dominus possedit me in inilio viurum suarum, ou comme porte une autre version : Iniiinm viarum suarum. [Prov. vin, 22.) Et c'est le point de son combat avec cet ange, et le sujet de son étonnement; car la Vierge ne doute point de cet ange qui lui parle ; elle sait qu'il est ange de grâce, de lumière et de gloire; elle voit bien que cet ange regarde en elle, ce qu'elle n'y voit pas; car Dieu la cache dans son humilité et sa sim- [)!i(tité admirable, comme nous avons déduit et expliqué ci-dessus. Elle ne peut désavouer cet ange et sa parole, car il est du ciel ; elle ne veut pas aussi raccei)ter, car c'est une parole qui regarde ses grandeurs et ses louanges. Que fera donc celle âme pressée en ce combat, entre l'humilité de son cœur, et la vérité de cet ange? Elle se retirera dans son silence, dans son néajit et dans son Dieu même. Là elle est d;ins son retranchement, dans son fort, dans sa retraite. Là elle pense derechef , et repense à ces paroles, et à elle-même; mais elle n'y trouve point d'issue, et elle entre en une élévation et sus[)ension admirable, sans refus, mais sans adhérence aussi aux paroles qui lui sont annoncées.