AU CARDINAL DE SAINTE-SL'SANNE
Il le remercie d'avoir prote'yé son innocence dans une grande persécution quil avait soufferte en France et à Home.
Monseigneur,
Si le bonheur d'être connu de vous m'était échu par mérite ou par service envers Voire Grandeur , j'aurais peine à trouver des paroles pour exprimer le contentement que je recevrais d'une si honorable el favorable connaissante. Mais ce bien m'arrivant par acciisations de nos adversaires et accusations grièves en la doctrine el aux mœurs, je ne sais si je dois en la présente, ou me réjouir de ce boidjeur, ou m'altri-ler de uia condition el me plaindre de moi-même, à ()ui ce bonheur airive [lar une voie si étrange. Au moins je vous Jois dire et le dis avec vérité, que ces accusations sont fausses |iar la grâce de Dieu, el qu'elles sont sans elft't en France, ])ar l'évidence de leur fausseté, coumie elles ont élé sans elfet 5 Rome par l'appui de votre protection el par la con^luite de votre prudence. Ce qu'éti^nt, je dois recou-
nalirc, el que ce m'est un bonheur comme chréiien de pûlir sans sujet, et connue persécuté, fie tondter en si b<»nne main comme la vôtre, et d'avoir reçu l'honneur de votre prolcM lion sans être connu tJ(î Notre (irandeur et sans l'avfdr mérité, si ce n'est par la condition ^^énéiale de l'innocrnce injustement opprimée! (pji, h la vérité, a besoin et doit ôlri; protégée des grands. Proie» lion si chère à Dieu, i\n(i méiiuî le Fils de Dieu est dit rlaiis les Psaumes avfiir aulorilé à cet ciïel, en telle sorte qu'il semble que celle prolec lion et délivrance des opprimés est comme un nouvi-au tilre île sa puissance et adoration qu'il reçoit de la terre : Omnes (jentes servient ei, i/uia liherahit paupirem a potente, et pauperem cui non erat adjiitor. [Psal. i.xxi, 11, 12.) Puisque c'est ici la première fois que j'ai le bien de vous parler et m'adresser h vous [lar la |irésenle, et que c'est eti suite d'une all'aire qui s'est traitée devant vous, [)ar le commanilement de deux Papes et par l'espace de trois années, et que durant le cours d»- l'all'aire j'ai jugé ne vous devoir pas importuner el solliciter jiar nos lettres; il me semble que je dois, au moins maintenant, vous rendre compte par moiméuic de mes actions en peu de paroles, et vous dire après le jugement du fait, sans autre intérêt que celui de la vérité; que par la grâce de Dieu je n'ai j.uiiais désiré ni recherché celle charge qui m"fsl commise par Sa Sainteté, et conservée par vous; que si je l'ose dire, j'en ai dès longtemps et plusieurs fois refusé de plus grandes, comme il est assez notoire à plusieurs de deçà. Que je n'ai jamais eu dessein de vivre en l'Eglise que coiume particulier, faisant ce peu de bien que je pourrais en vue |)rivée et ecclésiastique. Que même j'ai refusé dix ans durant au cardinal de Joyeuse et au cardinal de Retz, l'emploi en l'inslitiTtion de TOratoire en France , jusqu'à ce qu'il leur eût plu de me le faire ainsi ordonner par Sa Sainteté. Qu'en ce gouvernement des Carmélites, j'ai un peu |jâli et travaillé depuis vingt ans, et n'y ai rien fait que suivant les lois divines et humaines, selon qu'elles sont entendues el pratiquées par les plus doctes et les plus saints religieux de France. Que tout ce qu'ils disent, ou est faux, ou n'est rien dans les circonstances; circonstances qu'ils ont à dessein oajises par un ingénieux silence. Que s'ils eussent traité i'allaire seulement par voie d'équité el de charité, je n'eusse fait aucune instance. Mais il semble que par un secret conseil de Dieu, ils ont dit tant de choses, el contre tant de jtersonnes, qu'ils ont obligé le monde à ne les point croire du tout; el ont pris des voies si otfensives et injurieuses, qu'ils nous ont obligé à nous delendie, jiour ne laisser tomber sur un corps qui nous est conjoint, le blâme qu'ils me voulaient imputer. A la vérité, s'il IVillait pâlir, c'est tjonheur de pâlir sans sujet, et pâtir par personnes de celle condition. Mais vous n'avez été que lro[) importuné de ces choses, et il n'est pas raisonnable de vous en ennuyer
O&LVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE
encore. Je dois louer Dieu de s-a providenee sur cette atlarre , et lui rendre grâce de l'avoir mise entre vos mains, par l'autorité du Saint-Père, et je dois vous remercier très-humblement de tant de soin qu'il vous a plu prendre [lour en juger; de tant de force et de persévérance à la conclure et terminer, et en la terminant, de rendre et assurer la paix à cet ordre agité en France. La part qui me reste, est de m'humilier de n'avoir pas fait assez bon usage de cette petite persécution, et de me reconnaître perpétuellement obligé à Votre Grandeur, de la protection qu'il vous a [)lu prendre de notre innocence. En reconnaissance, je ne puis vous offrir que les vœux de notre petite congrégation , et l'hommage de mon très-humble service, conjme personne qui est à jamais.