POUR LA COINVERSATION APRÈS LE REPAS
Le Fils de Dieu s'étant fait homme a honoré son Père par tout ce qui est propre à la nature humaine, et non-seulement par les actions de religion qu'il a pratiquées, mais encore par celles qui sont les plus communes et les [dus ordinaires. Les Chrétiens, et jiarticulièrement ceux qui sont appelés à la congrégation de l'Oratoire, doivent continuer la vie de Jésus-Christ sur la terre, et l'imiter le plus parfaitement qu'ils peuvent, comme donc Jésus-Christ a honoré son Père par les bonnes actions qu'il a eues avec les hommes, de môme nous devons apprendre la manière dont nous devons nous conduire dans les nôtres, pour y pouvoir honorer Jésus-Christ.
Ce règlement a été institué parmi nous pour trois fins et tr-ois intentions que nous devons avoir toutes les fois que nous allons à la conversation.
La première intention est d'honorer les conversations que le Fils de Dieu a eues sur la terre avec sa sainte Mère, saint Joseph, les apôtres, et les hommes. Enfin, pour faire cette oblation de notre conversation en l'honnear de celles de Jésus-Christ que nous allons immédiatement après le repas faire devant le saint Sacrement ou à l'oratoire de la A'ierge, et il sera bon de dire en y entrant : Et verbum caro factum est, et habilaiHt in tiobis. [Joan. i, ih.) Ce qui signifie la demeure et la conversation de Jésus-Christ sur la terre [larrai nous et notre humanité.
La seconde intention est d'entretenir la charité et l'affection spirituelle des uns et des autres; car pour l'entretenir il est besoin de quelque société, de quelque entrevue et familière conversation. 11 est bon de former actuellement cette intention avant que d'y aller, et de désirer le sujet de complaire et d'agréer à tous'selon Dieu, et selon les inclinations chrétiennes du nouvel homme.
Ayons donc grand soin d'entretenir la charité en l'honneur de ce que Notre-Seigneur dans ses conversations réconciliait les âmes avec Dieu.
La troisième intention est pour prendre un peu de relâche et de repos, car il ne faut pas être toujours dans l'occupation , mais aussi il faut éviter soigneusement la licence trop grande, et se tenir sur ses gardes pour ne pas tomber en paroles inutiles et en actions indécentes. Notre-Seigneur a permis aux apôtres quelque repos après le travail de leur prédication : Requiescite pusillum, {Marc. Yi, 31.) Et Jésus-Christ bénira sans doute notre conversation, si nous sommes soigneux de nous y préparer ainsi, et d'autant plus que de tous nos exercices la conversation est celui où le dérèglement se glisse le plus facilement. Il est bon de cm-
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tillérer qui' Nntrc-Sfif^iioiir |trùiido en Iti cuiiv'MsnliOM ; <'ar (inond nous sommes deux ou trois «s^oinlilrs en son nom, il est au milieu d eux, comme il nous l'a promis. Or, notre convorsnlion et nssemUIéc doit CIro faile au nom «lu Sei^n^ulr, (|ui y esl bénixsanl ceux (|iii y gardent l'ordre, et iiortanl la malétiielion h ceux (|ui y porienl le désordre. Kl pour honf/ter ces .saintes conversations, il faut faire attention au respect «pie nous devons h la congr(''4alion asierid)lùe, ipii est partie de l'IOglise, et ensuite h tous ses mtMhbres. On doit se souvenir de la présence des hons anges, et do l'ange do la congrégation. Il faut [>reniIro goriîe. en parlant, h la nuanlilé et à la qualité des i aïoles. Klles ne doivent être que des pnr(des bonnes et d'édilicalion. Qaœcun- (/i(c sunt vera, (juœiiin(/ue pudicn, quœcitn-
ifuc snncld, (juacunrjue amahilia, (juœcunque fontr formie. [Philip, iv, 8.) Klles doivent être rares, et modérées. Slnltus vcrba mul- (iplicat. [Eicle. x, 14. j
Des défauts ù ivilcr dans la conversation.
Il esl bon de prendre garde ici à quelques défauts qui se rencontrent souvent aux conversations, afin do les éviter. 11 y en a plusieurs soiles.
Le premier esl a{)pelé rusticité, qui est un défaut de civilité et de complaisance. On y tombe el par actions et par paioles, ou en parlant trop, pu en ne parlant pas du tout. Il faut donc tenir le milieu; car comme c'est importiinilé ou incivilité de parler beaucoup, princi[»alemenl aux jeunes gens, aussi est-ce vanité el manquement de ne rien dire de peur d'être repris el de tomber en confusion.
En second lien on tombe dans la rusticité par les actions lorsqu'elles sont trop libres, comme quand on se touche les uns les autres, qu'on lient son corps dans une grande agitation, el dans des [)Ostures indécentes, quand on a des manières trop contraintes.
Le deuxième vice qui se commet dans les conversations esl le ris immodéré : JUsitm reputavi errorem, dit Le Sage. [Eccle. ii, 2.) En etfet, n'est-ce {las une grande erreur de prendre souvent des sujets de rire, oiî nous ne devrions que pleurer. Cette vie est une vallée de misère, et nous voudrions en faire un lieu de divertissement! Quel grand sujet de rire parmi lani de misères, environnés de tant de périls, ayant commis tant de {)écbés, sansquenous sachions s'ils nous sont pardonnés 1 Ce qui a fait liire à Jésus-Christ: Vœ quivobis ridelis nnnc, quia lugebitis el fleùitis. (Luc. VI, 25.) Outre que la marque des enfants de Dieu, ce sont les jileurs et larmes, au lieu que les enfants dti siècle ne font que riie, selon ces paroles : Mundus gaudebit, vos autem conlristabimini, sed trislitia vestra vertetur in (jaudium. [Joan. xvf, 20.) Les saints déclament contre le rire, f:omme contre un très-grand empêchement à !a perfection. Saint Ephreui dit : Risus tp'.rilum conlrislat, uminœ obest, et corpus corrumpit, initium subicrsionisy et irttfritus anima-
rum. En eiïel, il esl contraire h beaurouf) de vertus, à la constance, h la gravité, à la modestie chrétienne, h la temi érance , selon saint l'rosper; 5 Ihumilité, selon saint Konaventure. De plus, < elle in* linalion immodérée Ole tout le ressentiment que nous devons avoir de nos pé< liés, et fait que la contrition ne peut avoir lieu dans une âme, mais fpi'elle vil dans le péché sans en faire cas, ni sans y prendre garde. Le \ énérablo I{è(ie l'a (onnu (piaml il a «lit : ISullurn habebit accessum cordis cotnpunclio, ubi fuerit iininoderatus risus cl jocus. Knlin le ris immodéré est de n auvaise édiliralion aux étrangers qui n'alteiident de nous que des manières de sainteté. C'est un s< andale que de jiaraîlre mondain dans la cf)nversation. Ce n'est pas, au reste, <^u'il ne faille rire en (pielques occasions, mais ce doit être en la manière que le sage dit : VjV sapiens vix tacite ridcbit. [Eccli. xxi, 23.)
Le troisième désordre des conversations sont les paroles aigres et piquantes, qu'on dit en raillant les autres, qui sont odieuses à Dieu el aux hommes : Abominatio Dotnini est omnis itlusor, et cum simplicibus serinocinatio ejus ; et ipse illudct illusores, et mansuelis dabit (/raliam. {Prov. m, 32, 3i.j Combien d'inimitiés, de querelles et de murmures naissent de telles paroles, quoique imprudemment avancées?
11 faut s éloigner de tout ce qui peut le moins du monde olfenser la charité du prochain.
La quatrième chose à éviter dans les conversations sont les partialités qui naissent ordinairement des amitiés déréglées et gui ne sont {)as liées par la vertu de charité, mais par inclinations d'humeur vicieuses et mondaines, d'oij procèdent beaucoup do singularités qui sont de grands vices dans la conversation, comme de parler en particulier à un autre, ou lui dire quelque chose à l'oreille, ne faire bon visage qu'à quelques-uns, et s'éloigner des autres ; ce qui est très-contraire à la charité.
Celui, dit saint Basile, qui aime les uns plus que les autres montre évidemment qu'il n'aime pas les autres. En deuxième lieu, vos paitialités nuisent non-seulement à la charité, mais à la justice, selon le même saint. Car souvent l'amour nous fait yiréférer celui que nous aimons, quoique indigne, à quelqu'un qui le surpasse beaucoup.
D'ailleurs les familiarités éloignent les autres, et molédifienlet excitent les murmures et les envies. En ces fausses amitiés et familiarités qui ne proviennent pas de la vertu, on s'entretient des défauts d'autrui, on fomente les aversions contre les autres, el l'on se communique les vices et les imperfections de l'un à l'autre : Qui cum sapienlibus graditur, sapiens erit ; arnicas stullorum similis rffirietur cis. [Prov. xiii, 20.) On esl tel ordinairement que ceux avec qui on converse. Renonçons donc à ces sortes d'amitiés, et souvenons-nous que si nous voulons être amis du monde, nous serons ennemis de Jésus-Christ. Notre ejsprit esl
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trop petit pour les pouvoir contenir tous deux. Nescitis, dit 'saint Jacques, quia amicitia hujus miindi inimica est Dei. Quicunque ergo voluerit amicus esse sœculi hujus, ini~ 7?iicus Dei constituitur.
Remèdes pour éviter tous ces désordres.
C'est 1° ce qu'on doit faire pour toute sorte de tentations, d'y lenoncer d'abord, de n'y donner aucune entrée, et de n'être point iîonteux de rejeter librement celui qui nous veut mener dans le désordre.
2° D'éviter toute sorte de conversations h'Ts le temps, et de n'être guère familier qu'à Dieu, quoiqu'on doive être ami de lous; c'est un i)récepte inculqué par les saints,
3° De s'occuper en tous ses exercices, en sorte qu'il ne reste aucun tem[)s à perdre, semper diabolus inveniat occupatum. ( S.
HiERON.)
Le troisième vice de la conversation est Irt contention, raltercation et l'opiniâtreté, ce qui est extrêmement odieux et nuisible; car le superbe s'y [)roduit, s'y nourrit, s'y découvre. L'esprit s'v remplit de colère, (l'indignation, et ceux qui sont assujettis à ce vice sont appelés cliarnels par l'Apôtre : Cum enim sil inter vos zclus et contentio, nonne carnales estis? {I Cor. m, 3.) Et le même, aux Galales (v, 19), décrivant les œuvres de la cbair, dit : Manifesta sunt opéra tamis, inimicitiœ, contentioncs, irœ, rixœ,etc. Voyez combien s'ensuivent de maux des conversations mal réglées. L'esprit se dissifie, les bons désirs s'évanouissent; l'esprit de pénitence, le cœur contrit, et la grâce, nous quittent ; la conscience se remplit de ténèbres, et enfin le temps, qui est si |)récieux, se consume inutilement. Ayons donc soin, pour la gloire que nous devons à Dieu, et par la crainte de l'olïenser, de converser comme Chrétiens et comme personnes consacrées d'une manière plus particulière au service du Dieu Très-Haut.
POUR LA PROPOSITION DE l'ÉCRITURE SAINTE DANS LA CONVERSATION.
Nous sommes consacrés à Jésus-Christ par trois divers titres : 1° par le baptême, en tant que Chrétiens; 2° par l'orcJre, en tant que prêtres; 3° par une spéciale profession de piété, en tant que prêtres de l'Oratoire. Ces trois titres nous obligent d'être les vives images de Jésus-Christ en toutes nos actions, de sorte que notre conversation étant consacrée à celle de Jésus-Christ, doit porter la ressemblance de la sienne, autant qu'il nous est possible de l'imiter. Voyons donc quelles étaient les conversations de Jésus-Christ. Ces paroles étaient [)aroles de Dieu en trois manières; la première, en tant qu'il les recevait de son Père éternel qui est Dieu : Sicut audiojudico, mea doctrina non est mea, sed ejus qui inisit me. (Joan. vu 16.) La deuxième, en tant qu'elles étaient prononcées par le Fils de Dieu : MuUifariani, 7nuUisque modis olim Deus loquens patribus in prophetis, novissime diebus istis, locutus est nobis in Filio. (Ilebr. i, 1, 2.) La troisième, en tant qu'elles étaient conduites et dirigées
parle Saint-Esprit; car Jésus se conduisait en tout par lui : Agebatur a Spiritu. {Luc.
Alm donc que nos conversations ressemblent à celles de Jésus-Christ, il faut que nous joignions la parole de Dieu, ou en ne pro[)0.sant que des choses qui tendent à la gloire de Dieu, ou en se pro|)Osant, pour entretien, les mêmes paroles que le Fils de Dieu a prononcées, et qu'il nous a laissées par ses apôtres et les évangélistes, et c'est ce que nous faisons parmi nous. Or, à cette parole de Dieu proposée à la conversation nous devons : 1° une grande révérence, cl même toutes les créatures lui doivent le respect : Auribus percipe, terra, quoniam Do^ tninus locutus est (Isa. i, 2) sont les pensées de Dieu contenues en ces paroles, et il les faut ainsi considérer. Ce sont autant d'oracles de l'esprit de vérité qui enseigne les hommes dans les voies du salut. Nous devons donc recevoir cette parole de vie de celui qui la jtropose avec toute sorte de respect, et la recevoir non-seulement comme nous étant proposée, mais comme de Dieu, 1" du Père éternel, comme de la source el de l'origine ; 2° du Fils, comme de celui qui nous en donne l'intelligence; 3° du Saint- Esprit qui nous la fait pratiquer; nous devons aussi avoir ces mêaies dispositions dans nos lectures particulières.
Disant son opinion, il n'est pas nécessaire d'y apporter grand effort et bandemenl d'esprit. Cela serait contraire à la conversation et récréation. 11 suffit de dire quelque chose qui soit d'édification, sans s'inquiéter, pour en donner le vrai sens, auquel il est bon toutefois, que celui qui pro[)Ose prenne garde, il faut seulement l'offrir à Dieu, afin qu'il nous donne quelque chose sur sa parole, et dire, a|)iès ce qui nous vient en la pensée, sans autre effort ni bandement d'esprit.
On doit être extiêmement soigneux de pratiquer l'humilité, ne défendant point trop son sentiment, pour le faire trouver bon; encore moins faut-il contester contre l'avis des autres, mais un chacun doit, par humilité, céder et soumettre le sien. On pourrait dire que ce n'est f)as se récréer que de s'entretenir ainsi de Dieu et des choses saintes. Je réponds que c'est se récréer chrétiennement. L'es[)rit de Dieu n'est jamais inutile. Habitant en nous, il opère saintement et efficacement, afin que nous croissions toujours en grâce et en perfection; c'est pourquoi il nous faut prendre notre récréation, et véritablement la récréation n'est pas dans les choses inutiles et mauvaises, dont on rendra compte, mais seulement dans les î)Onnes choses; et les choses saintes nous doivent |)laire et agréer en qualité de Chrétiens, et encore plus comme prêtres; nous devons prendre tout notre plaisir à nous entretenir familièrement et avec révérence, et bannir de nos conversations, les entreliens des choses mondaines, curieuses, inutiles el mauvaises, mais il faut nous y habituer peu à peu. A quoi servirait beaucoup de n'cm-
UKGI.KMKNT DK l,V CONCRKGATION i)E l/OHATO RK.
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brasser jamais res cicrcices avec trislosso et mélancolie, mais avec joie cl conleiilemcnl.
poi n i.i:s visiTKS dans i \ maiso'^
Il ne faut janiais visiter itersoniic s.ins riéressilé, cl nous devons avoir ce témoimini^o en noire conscicnro; il faul avoir iiiônu! ( cite assurance (ju'en visitant nous ne le (l(''loMrnons pas de ce que les règlements l'ohligenl de faire.
Ce n'est r>as encore assez pour ceux qui sont dans I institution; il faut qu'ils fassent de telles visites [tar obéissance et ordre, tl'autanl que la congrégation ne présume pas {|ue ceux qui sonl encore h l'institution aient assez de conduite par eux-mC'inos, pour éviter la perte tlu tem|is, discerner ce (jui est bon d'avec ce (pii est mauvais, et que môme les anciens Pères no doivent pas s'occuper, en choses (rimportance, sans obéissance, selon l'ordre de la congrégatioti.
Quand un confrère en visite un aulre sans permission, il perd le temps, désobéit aux rèijlements, met son confrère dans la désol»éissan<'e et dans la môme inutilité, et à propren:enl parler, il lui est un sujet de tentation et de scandale.
Or, nous devons avojr grand soin de ne nous ôlre pas à scandale les uns aux autres, puiscjuc Notre-Seigneur Jésus-Christ nous oblige d'ôtrc dans la disposition d'aimer mieux d'être jetés 5 la mer avec une meule de moulin au cou, que do scandaliser le moindre de ceux qui croient en lui. Que si nous devons avoir cette disposition envers tous les Chrétiens, beaucoup [)lus nous la devons avoir dans la congrégation. Ce n'est môme pas assez de ne pas affail)lir la piété les uns des autres, par de mauvais discours et pleins de sentiments imparfaits, nous devons encore édifier les autres en nos conversations. Notre très-honoré Père a eu cette intention que nos conversations et visites, envers les étrangers, fussent, en l'honneur de Jésus conversant et visitant les pécheurs sur la terre, et conversant aussi avec les justes qui n'étaient pas de sa famille, et que nos conversations, entre nous, fussent en l'honneur de Jésus conversant avec sa sainte Mère et saint Joseph et les apôtres. Nous devons donc bien prendre garde, si nos conversations sonl dignes d'honorer celles-là.