‹ Œuvres complètesChapitre 47 sur 540 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

l'excellence et singularité de l'oeuvhb QUI s'accomplit après les dernières paroles DE LA vierge.

Au moment que ce grand œuvre se doit accomplir, Dieu s'approche et l'ange se retire : Et discessit ab illa angélus. Dieu s'appelait auparavant le Dieu du ciel, et maintenant il est beaucoup plus le Dieu de la terre que le Dieu du ciel, car il y opère choses plus grandes. C'est maintenant la terre qui éclaire et régit le ciel, etun temps viendra que cette portion de terre que Marie enferme, sera élevée pa7--dessus tous les deux. Les anges n ont point d'autre part en cet autre que de le contempler et de l'adorer; et c'est la sainte Trinité seule et Marie qui l'accomplissent. Et c'est pourquoi il est dit notamment : Et discessit ao illa angélus. Dieu est seul à engendrer so7i Fils en l'éternité, et il est seul à l'engendrer dans les temps par Marie. Ces deux générations sont pardessus les luis de la nature; puisqu' en l'une c'est un Père qui conçoit, et en l autre une Vierge. Rapport du sein virginal de Marie

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au ifin adorable du Pire éternel. Incarnation, œuvre de Dieu par excellence.

Qui no louera, qui n'admirera la com- (luiUî (1(1 Dieu, le |iroj;ri'.s de cet (imivio, et le vouloir de celui ;|ui élnnl la vie, l>-i gloire el l.i splendeur du l'^rc, veiil prendre eliair humaine el la vciil prendre ainsi au nuindc;. Mais allons plus oulre en continuant le fil de notre histoire, et nous verrons (pic plus ce soltJil s'avance cl s'i;lôve sur noire horizon,'ou pour mieux dire plus il s'abaisse et s'approclie de nous, plus ses ravons sont forts et éclatants, el plus la ( onduite est divine cl l'opération admirable. I.es choses donc étant ainsi passées en Nazareth entre l'ange et la Vierge, l'ange se relire et Dieu s'approche, el la Vierge demeure en son élévation.

Lors ((^ merveille 1 (i grandeur !) les paroles de l'angfî s'eirecluenl, le ciel s'ouvre, le Saint-Ksprit desiiend en la Nierge, la vertu du Tr('-'S-Haut la remplit, l'œuvre des œuvres s'accomplit. Kl en ccl heureux moment le Créateur se fait créature pour ses créatures : l'orchiteclo du ciel el de la terre se forme un cor|)S terrestre pour sanrtilier la terre et le ciel ; Dieu se fait homme pour le salut des honnues , et la Vierge devient Mère de Dieu. Que dirai-je, que penserai-je! O Dieu des dieux, Dieu du ciel et de la terre; et niainlenant Dieu de la terre plus (lue du ciel; car vous êtes plus en la terre (]u au ciel, cl vous y faites choses plus grandes el plus célestes. Auparavant en vos Ecritures, vous ne preniez la (^aliié (}uo de Seigneur du ciel {Jienedicite Deum C(rli, disait l'ange à Tobie [xii, 6]), comme si vous n'étiez point le Seigneur de la terre, qui vous méconnaissait et n'était occupée qu'à vous offenser. .Mais maintenant je vous adore comme Seigneur de la terre, car vous êtes plus en la terre qu'au ciel, vous y opérez choses [dus hautes et plus divines; Kt aussi les anges dépeuplent le ciel pour fondre en la terre, et contempler en la terre ses merveilies et pour vous chercher et adorer en la terre.

Il y a quatre mille ans que vous avez fait l'univers, et du de|)uis vous n'avez rien opéré de nouveau en cet univers, étant rentré dès le sejUième jour du monde en votre repos et demeuré en icelui ; mais en ce moment vous sortez de nouveau hors de vous-même, et faites en l'univers choses bien grandes et l)ien nouvelles; vous y faites un nouveau monde, et un monde qui ravil et renouvelle ce monde. Vous faites un monde plus grand que celui-ci, voire un monde de miracles et un monde éternel. C'est un monde qui a ses éléments et ses principes, son état el ses mouvements, tout différent du monde que vous avez créé auparavant. Ici vous joignez la terre au ciel. Dieu à l'homtne, l'être créé à l'être incréé; et là ils sont intiniment distants. Ici vous posez un soleil en la terre, el au milieu de la terre {in medio terrœ, ce dit un prophète), el \h il est au ciel et au milieu du ciel. C'c.^l ici la terre qui porte les lu-

KXCKLLENCE DE L'INCARNATION.

mières du ciel (Jésus et Marie), là c'est lo (ici (jui a les lumières de la terre, el ce soleil (pje nous avons en la terre, nar ce nouveau mystère, éclair(^ Ie(iel,(ar c esl ce grand soleil (jui luit dans l'éteriiilé, el il luit maintenant ijans (Cite humanité. Ce n'est plui donc le «ici 'pii éclaire la terre, c'est la terre (pti é( Iciire le ciel ; ce n'e>l plus le ciel qui meut el (pji régit la terre, c'est la terre (jui meut et (^ui régit les ci<^ux, et c'est la terre (lui envoie ses iniluences jusqu'.iu plus haut des cieux; cl cett(; portion de terre (Jui esl maintenant au milieu de .Marie, envelop()ée en son sein el en ses lianes, sera un jour élevée par-dessus tous lescicux,et commandera au ciel el à la terre.

C'est en Nazareth, ô grand Dieu, (pie so font ces merveilles; c'est en un profond silence et en iine nuit ob'^ciire ; c'est en un moment, ou pour mieux dire dans les mesures de votre élerniié; mais ce grand œuvre qui se fait en un instant, ne |)eul pas être expliqué el déclaré en un instant, et l'éternité môme se trouvera trop courte pour en déployer les merveilles. Il faut du temps, de la grûce, de la lumière pour penser dignement à des choses >i grandes. Celui qui esl la splendeur du Père, et vient pour être )a lumière du monde, daigne éclairer nos ténèbres, et nous faire penser à lui, et 'parler de lui dignement. Ce grand œuvrtidonc s'ac?com|>lit, et ce qui est ci remarquer, il s'accomplit dans le secret, le silence el la solitude de la Trinité sainte. C'est son œuvre, et elle seule y contribue, elle seule y esl présente, ses anges même qui l'assistent dans le ciel, ne l'assistent [)as en cette cellule de Nazareth. Ils n'ont |)as liberté d'v entrer, ils n'y sont [>as appelés, il leur sufïlt de la regarder des cieux et de la révérer, et d'attendre l'issue et l'effet de ce traité angélique et opération divine. Tous les anges y sont attentifs, et après la divine essence dans laquelle ils sont ravis, ils n'ont point un regard plus arrêté, plus élevé que celui-ci, et ne regardent rien tant que ce nouvel objet. Du haut des cieux, ils contemplent cette cellule, et la Vierge en icelle; mais ils n'ont tous aucune ()arl à cet œuvre que de le connaître et de l'adorer. C'e^t assez de gloire à cet an^ie Gabriel de l'avoir annoncé, el l'Ecriture marque notamment, comme aussitôt qu'il a fini son projjos, il s'est retiré : Et discessit ah illa anyelus. [Luc. i, 38.) C'est la seule dureté ([ue je trouve en un sujet si doux el si délicieux, et dureté [)iatiquée au regard d'un si grand ange, et d'un ange qui a si grande (tari à ce mystère. Mais la dignité de l'œuvre de Dieu, et"^ la grandeur suprême de la Trinité qui l'opère, le j)orte ainsi.

O Trinité, je vous adore, et en vous-même et en vos œuvres, et eu cet œuvre de vos œuvres ! Je vous adore dans les cieux et dans Nazareth ! j'adore votre sacrée solitude, et je l'adore en votre* essence et en la cellule de Marie. Là vous êtes occupée aux émanations éternelles, et ici en une éinanalion nouvelle du Verbe éternel, et en l'opératioa saciée quiaccom|»iitlc secret <ic votre amour

OFUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE

el l'unittî de votre mystère. Voilà deux solitudes remarquables et adorables, l'une en vous-même, et l'autre en Nazareth; l'une au sauf tuaire de votre essence, l'autre au sanctuaire de la Vierge. Vous êtes saint, et le Saint des saints en l'un eten l'autre, et vous produisez unFiisetun même Fils,ô Père éternel, en l'un et en l'autre, deux productions et deux solitudes bien jointes ensemble ; car en l'une et en l'autre il s'agit d'un secret ineffable, et d'une émanation divine : en l'une, d'une émanation éternelle, en l'autre d'une émanation temporelle de l'Eternel ; en l'une d'une production d'un Fils unique dans le pro|)re sein du Père, en l'autre d'une production nouvelle do ce même Fils unique, dans le sein d'une Vierge. L'une et l'autre production passe les lois do la nature, car ce n'est ni aux pères ni aux vierges de concevoir; les pères produisent mais dans un sein étranger, et ce Père céleste produit en soi-même et en son propre sein, ce qui ne convient qu'à lui. Les vierges demeurant vierges ne peuvent concevoir, et ici laVierge conçoit par l'opération du Sdint-Ksprit, et est plus noblement Vierge qu'auparavant.

(lirginitas nobilitala conceptu, dit un ancien.)

O Père ! ô Vierge I ô Fils 1 ô Mère ! ô sein du Pèrel ô sein de la Vierge 1 sein du Père adorable et impénétrable, sinon au Fils qui est conçu et qui repose en icelui! 0 sein de la Vierge clos et vénérable, et ce qui passe les merveilles de la terre (et rend hommage au sein du Père) sein pur et fécond, sein clos à l'homme et ouvert au Fils de l'homme, sein virginal et maternel tout ensemble; sein adorant le sein du Père et les émanations éternelles! O sein du Père, ô sein de la Vierge! Ces deux seins sont divinement remplis de deux productions divines, et ces deux productions sont adorables, comme lious avons remarqué, et méritent bien d'être considérées et honorées plus d'une fois.

Et pour rentrer en notre discours, ces deux productions se font toutes deux en solitude ; et ainsi vous êtes seule en Nazareth, ô Trinité sainte, vos anges sont au ciel; vous êtes seule aussi, ô vierge sainte, car vous êtes séparée même de l'ange de votre garde, qui vous tenait compagnie si lidèlo, et vous était si expressément envoyé; et je ne vois plus que vous on votre chambrette, mais Dieu y est et ses anges n'y sont pas, puisque cet ange même qui y était s'est retiré. Or l'ange s'en allant, le Seigneur de l'ange et de Marie, ne s'en est point allé; il porte le nom do Seigneur absolument, et il était avec Marie dès le commencement de ce colloque; Dominus tecum [Luc. i, 28), lui avait dit l'ange en arrivant et on la saluant. Or cet ange se retirant à la fin de ce colloq.ue, le Seigneur qui était avec elle ne s'en jjsi point allé, il demeure, il l'approche, il JVnvironne de son esprit, de sa puissance et do son amuiir, et sjappliquo à elle pour y opérer son œuvre, l'œuvre de ses œuvres, i œuvre nouveau propre à sa grandeur et à $pn amour; l'œuvre (ju'il n'a point fait en-

core et qu'il ne fera jamais plus, l'œuvre dont il est dit : Novum focil Dominus super terram [Jcr. xxxi, 22) ; l'œuvre qui est proprement et uniquement l'œuvre do Dieu, et que son prophète ajtiielle par excellence el singularité son œuvre. Domine, opus tuum, in medio annorum vivifica illud {flabac. m, 2) ; c'est la voix de ce prophète, c'est le désir des justes, c'est le souhait de cette Vierge, c'est l'attente de l'univers, c'est la joie des anges, c'est le salut des hommes, et c'est la vie de Jésus : et cette vie est la vie et le salut du monde, et est la gloire de Dieu même, comme dira un jour la milice céleste. {Luc, II, 10 seq.)

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