‹ Œuvres complètesChapitre 54 sur 540 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

EXPOSITION Dt TEXTE DE SAINT PAUL AUX

HÉBREUX { Uebr. x ), pour preuve des

PENSÉES DU FILS DE DIEU A l'iNSTANT DE

SON incarnation.

L'entrée de Jésus au monde est au moment de l'Incarnation. Jésus entrant au monde, et non après qu'il y est entré, entre dans les saintes pensées que nous venons de dire, et que saint Paul lui attribue. Entretien de Jésus avec Dieu son Père en ce premier moment. Etat d'hostie et de servitude de Jésus en ce premier moment. Jésus consacre à Lieu son père les premiers usages de son âme sainte. Cette première volonté de Jésus est comme la justice originelle des Chrétiens en lui. Cette volonté est la source de toutes les grâces et le fondement du Nouveau Testament : Aufert primum, ut sequens statuai. Combien nous som7nes obligés de révérer ce premier usage de la volonté de Jésus.

Ce que nous avons dit est fondé en la lumière de Dieu, en la dignité de Jésus, en l'état de son âme divine, en la grandeur et aux privilèges qui lui sont dus et qui ne peuvent lui être débattus, et en l'évidence de la matière à qui la considérera bien. Mais nous avons d'abondanl un témoin grand et irréprochable, c'est saint Paul, instruit de

nos mystères non en la terre, mais au ciel; non entre les hommes , mais entre les anges, et instruit de Dieu même en une école si élevée el si propre à lui seul comme le troisième ciel. Or c'est lui et c'est lui seul qui f)arle de cette vérité. Il a pris soin d'adresser la plus grande, la plus haute et la plus belle de ses épîtres aux Hébreux ses compatriotes. Il les instruit soigneusement des/ grandeurs du Fils île Dieu par-dessus tous les honnnes et tous les anges, el après avoir parlé si dignement de son état el de ses qualités, de sa filiation divine, de son sacerdoce, de son sacrifice, etc., il veut mémo leur révéler les pensées da Jésus entrant au monde, et il les instruit des secrets de son cœur et de ce qu'il a fait entrant en l'univers, à la vue des anges et non des hommes, et de ce qui s'est passé entre Dieu son Père et lui : Ingrediens inundum dixit , Hostiam et oblationem noluisli, corpus autem aptasti mihi,e\.c. Arrèlons-noiis et observons ces deux [)Rvo\es: Ingrediens mundum. [Hebr. X, 5.)

Or Jésus entre au monde, quand il entre en la ^'ierge qui est au monde, et qui est la partie la jdus belle et notable de lunivers. Il entre au monde quand il fait lui-même partie du monde, et partie principale et dominante , distincte de tout le reste du monde, et subsistante dedans soi-même , c'est-à-dire en sa divinité; il entre au monde par le mystère de l'Incarnation, lorsqu'il est non-seuremcnt Dieu, non -seulement homme, mais homme et Dieu tout ensemble, ce qui n'était point encore au monde ; car c'est un nouvel être, un nouvel élat, un nouvel ordre qui n'élail point encore ni au ciel ni en la terre, el qui vaut mieux que tout ce qui était et sera jamais au monde. Le Fils de Dieu entre au monde lorsqu'il est établi en l'être de la nature, de grâce et de gloire tout ensemble; car c'est tout ce qui est au monde ; il est en l'être de nature par la nature humaine, qu'il prend dans les entrailles de la Vierge et qu'il unit à sa propre personne. Il est en l'être et en l'ordre de la grâce, lorsqu'il reçoit la grâce, et en telle éminence et puissance qu'elle surpasse tout l'ordre de la grâce el tient un empire sur la grâce et des hommes et des anges ; il est en l'ordre de la gloire lorsqu'il commence à voir Dieu et jouir de sa divine essence, et en jouir plus éminemment que tout ce qui est créé dans le ciel.

Ainsi Jésus fait son entrée an monde dans Nazareth. Il entre dans les plus belles parties du monde en la terre et au ciel. Il est en la terre par sa nature humaine et par sa grâce. Il est au ciel par sa nature divine et par sa gloire. Car dès lors il ()eut dire de soi-même, ce qu'il dit trente ans di)rès : Filius hominis qui est in cœlo. [Joan. x, 13.) Car étant eu la Vierge il est tils de riiomme, et lors il e^l au ciel en la même manière qu'il y était lorsqu'il a proféré ces paroles, ou au tem[)le,oudans les campagnes de Judée. Jésus donc entre au monde en l'état. de ce mystère, el lorsqu'enla cellule de Naza-

4S9 vu: DF JESLS. — CHAP. XXVII. PENSEES DE JESUS Al) MOMENT DE L'INCARN.

relh, il entre dans la Vierge par .sannissann* priinilivo cl inléricuro en clift. l'A c'est In prefnière et la plus dij^ntf entrée do Jésus au monde. ICl e'esl le l'ondenient des autres entrées ipi'il t'eia dans l(>s autres parties du (iionde, en nelhléeiu, en Judée, en fij^yplc, en (ialilée et en Jérusalem, (lellu entrée (|ui so fait maintenant |>ar N.i/arelli et dan> la Vierge retirée en Nazareth, donne à son Fils la qualité et dénomination de Jésus de Nazareth, et est l'entrée primitive et ahsolue de JéNUS au monde. C'est son entrée non en une partie ou en une [irovinec du monde eomme lesauires;maisal)soIumentau monde, comme élam lait lui-mAme partie du monde dans le mystère de rincarnalion.

Saint l'aul donc, parlant do ceci, dit proprement, dit excellenunent : Christus iu<jrcdiens muuduni. VA nous sommes très-hicn fondés de rentendre ainsi. Or en entrant ati monde, et non après ôlre entré au monde, Jésus entre dans les pensées et dans l'exercice <pio nous avons exposés : JnfjrcUicns mundimi, dit cet Apotro, ei non : Poslfjunm inyrcssus eut mundum. Car il nous faut encore peser celte parole, puisqu'elle est du nombre de celles dont nous pouvons dire, qu'un iutd ne passera point. Jésus entrant et non après être entré au monde, c'est-à-dire au même in.^tanl qu'il entre au monde, et qu'il est fait partie du monde ; sans larder, sans diirérer davantage, il entre dans les saintes pensées que nous va rej>résentant ce divin Apôtre : Jnjredieiis mundum, dicit, Uosliam et oblalionem nolitisti : corpus aiUem aplasti tnihi, etc. [IJebr. x, 5.) -

Nous avons représenté ci-dessus un entrelien céleste entre un ange et la Vierge : mais vùici un entretien bien plus céleste et plus digne d'être considéré. Celui qui parle est le Verbe incarné, et il parle sitôt qu'il est incarné. Ce dont il parlC; est son Incarnation, et la ûu et l'usage de ce très-haut mystère, et la substitution du Nouveau Testament à l'Ancien. Ct.dui auquel il |)arle, est le Dieu vivant, le Dieu reconnu en l'Ancien Testament, le Dieu jiar lequel la foi et le culte de l'ancienne alliance ont été établis, le Dieu au.juel les sacrifices étaientofl'erts, et lequel n'en voulait plus, pour donner lieu h la nouvelle alliance. Bref, c'est Dieu son Père, auteur du mystère de l'Incarnation, et qui en ce mystère a'donné un corps à son Fils unique, le revêtant de la nature humaine : Corpus aptasti mihi : c'est le propos du Fils au Père, aptasti, dit-il. Il reconnaît donc celui auquel il parle, pour auteur de son Incarnation. Et il le reconnaît |)0ur celui qui l'a revêtu d'un corps propre aux fonctions liour lesquelles il l'envoyait au monde : Corpus aptasti milii. lit en cette vue et connaissance, il adresse la pensée de son cœur à Dieu son Père, et il lui adresse de si bonne heure, qu'au même temps qu'il entre au monde, il entre, en traité avec lui, et en traité bien grand et bien signalé : Car il concerne le fond de son état, la condition de sa vie, la suite de ses mystères.

Kl en ces trois paroles que nous venons

d'alléguer, il lui parle de son corps et do sa servitude en laquelle il est né et exposé. Corpus aptasti milii, o\i, comme disent les SeptafUe./lurfs perforasti mihi{Psal. xxxix, 7 ; h'jod. XXI, <»j, <pii était la marque des servitude pcr[»étuell<'. Il lui oITreet présente ( esi(!n corps, destiné, consac ré, et déjà marqué h la servitutJc, à la croix, h la mort. 11 lui (dfre ce corps en qualité d'ho*>tie |«our la gloire de son Père, et pour le salut du monde, et il le substitue en la place de toutes les hosties que Dieu son Père a reçues jusfju'à présent au m<jnde : Auferl primum utserjuens statuât {llchr. x, 9;, ajoute ce môme apôtre. Jésus donc <pii entre au monde, et qui a tantd'olliies et d(!fpialités, semble les mettre en oubli, et au lieu d'icclles, enson [iremier propos avec Dieu son Père, prend la qualité d'hostie, et se présente à lui en cet état : c'est son premier odice envers Dieu son Père; c'est son premier exercice, et il veut être substitué en la place de toutes les hosties précédentes.

Ce premier étal de Jésus est de telle importance, qu'en icelui est éîablie la religion et la rédemj»tion du monde : mais pesons toutes les paroles intérieures de Tésus, que nul évangcliste ne nous a rapj»ortées, et que saint Paul nous révèle comme un nouvel et saint évangéliste de l'étal de Jésus et des secrets de son cœur, avant môme qu'il soit visible et révélé au monde. Il poursuit donc, et nous a|)prend que Jésus lors et en cet iiumble état d'enfant, et d'enfant caché dans les entrailles de sa Mère, dit : Tune dixi, eccc venio. Tune dixi, dès lors donc que j'entre au monde ; dès lors dis-je que je puis dire : Ecce venio, dès lors que je viens, Ecce venio, et non après que je suis venu, venio. In capite libri seriptum est de me, ut faciam^ Deus,voluntatcm tuam. [Ibid., 7.) Il connaît et accepte la volonté de Dieu sur lui. Il conforme sa volonté à celte volonté. Il entre en exercice de son état d'hostie. C'est un état distinct etséparéprécisémentdécelui de l'Incarnation : car comme il pouvait être homme et n'être pas Fils de l'hoonne, il pouvail aussi être homme et n'être pas hostie pour les hommes. Même il devait par ses grandeurs être en un état incapable d'être hostie. pour nous, dès le premier instant de son Incarnation; il devait avoir un corps impassible et revêtu de gloire, mais Dieu son Père en a ordonné autrement. Et c'est pourquoi il lui dit ces paroles : Corpus aptasti mihi.

C'est pourquoi nous avons et nous voyons le Fils de Dieu en état d'hostie, état trèsimportant au genre humain, état humiliant le Fils de Dieu ; mais élevant les hommes jusqu'au ciel. Etat fondé dans la qualité de la nature humaine, laquelle nous voyons dépouillée non-seulement de sa propre subsistence mais aussi de l'étal parfait de lagloir.e qui lui était due, et qui est suspendue pour un temps, afin qu'il soit revêtu d'une condition basse, servile et soutirante, en laquelle nous le verrons être et vivre au monde : au lieu de la condition élevée, impassible et dominant sur tout ce qui est créé, qui con-

OElvres compl. du cardinal de Bérllle.

venait à la grandeur de sa njajeslé, à la dignité de son état, à la sainteté de sa vie, et à la dignité de sa personne.

Ainsi donc Jésus entre au monde, et ainsi Jésus traite avec Dieu son Père, et il traite avec lui de sa qualité d'hostie, et de sa mort à laquelle cette qualité l'oblige. Or ce n'est pas sans cause que nous avons remarqué divers termes de saint Paul, qui nousnnprennent non-seulement de quoi traite le Verbe incarné , mais qaand il traite, c'est-à-dire ou premier instant de sa vie nouvelle dedans l'être créé. Car par cette circonstance, nous apprenons un f)oint bien digne d'être remarqué : que le Fils unique de Dieu entrant en un nouvel être, offre à Dieu son Père le premier usage de son être, de sa vie et de sa volonté, les prémices de son cœur et de ses pensées, les premiers fruits de cet arbre de vie dignement planté dans le paradis de la Vierge; sa volonté première et dirigeante toutes ses volontés et tous les états de sa vie au monde. Et cette volonté première est si digne et de si grand poids et efficace, que l'Apôtre ajoute : In qua volunlate sanctificati sumus. [Hebr. x, 10.) Parole grande et qui nous apprend que cette oblation intérieure et celte volonté primitive de Jésus entrant au monde, est l'origine de notre salut, est comme notre justice originelle, est une sorte de justice originelle que nous avons, non plus en Adam, mais en Jésus ; est la nouvelle justice que nous avons au nouvel Adam.

Justice bien plus excellente que celle que nous devions avoir au vieil Adam.

Et cette volonté mutuelle et réciproque du Père sur son Fils, le mettant en état d'hostie, et du Fils vers son Père s'offrant à lui en celte qualité, est la source do tous les biens que nous avons à posséder en la terre et au ciel, et est le fondement ^do l'état du Nouveau Testament : Auferï primum ut sequens statuât ; et l'Apôtre n'oublie pas à le nous remarquer, tant il y a choses grandes encloses en cette première volonté etoblationde Jésus à Dieu son Père. Si nous devons remarquer, estimer et adorer tous les moments et tous les pas du Fils de Dieu. Et si le même Fils de Dieu a soin des moindres choses qui nous concernent jusqu'à un [loil de noire tête : Cupillus de capite vestro non peribit ( Luc. xxi, 18 ), zyons soin des choses même plus petites qui le regardent ( si nous pouvons penser sans offense y avoir quelque chose de pclH od tout est si grand); ayons soin de peser les premières actions du Fils de Dieu venant au monde, et notamment ses premières actions intérieures, qui, en celte qualité, sont les plus liantes et les plus imiioitantes qui sont à la vue, non des hommes, mais des anges. Et entre icelles, faisons considération particulière des actions intérieures de Jésus traitant avec Dieu son Père : car il n'y peut avoir rien de plus divin, rien de plus élevé. Que si nous avons encore à faire cjuelque différence, les premières actions intérieures de Jésus avec Dieu son Père, en cette qualité de premières, méritent appli-

CARDINAL DE BEUULLE.

cation et vénération particulière ; car les prémices ont toujours en soi queUjue chose d'excellent. Révérons donc des prémices si dignes de chose si digne.

Adorons et aimons cette première oblation et volonté de l'âme de Jésus sitôt qu'elle est créée et unie au Verbe éternel et au corps de Jésus dedans l'a Vierge. Pensons-y souvent, comme y étant obligés par {)lusieurs titres. Car c'est un usage et exercice de Jésus, c'est un exercice et un vouloir de son âme divine ; et ( ce qui donne un nouveau degré de dignité ) c'est le premier usage de la vie de Jésus en la Vierge et au mou :e. C'est le premier exercice de sa vie sainte, intérieure et spirituelle. Et ce sont les prémices divines d'une vie si rare et si divine. Et en cet exercice et'en ce vouloir de Jésus, est enclos sommairement, originellement et divinement le salut et la vie de l'univers. Et nous devons regarder et révérer cette action première du nouvel Adam, avec un sentiment de piété particulière: Car si nous pouvons ainsi parler, elle est comme notre justice originelle, c'est-à-dire l'origine de notre salut, ainsi que le péché d'Adam est l'origine de notre ruine. Et durant tout le cours de notre vie l'Esprit de Jésus va dérivant et impriûiant dans nos esprits les effets salutaires de celle oblation i^rimitive, de celte vie intérieure et spirituelle, de cette action et communication de Jésus avec- Dieu son Père. Et ces effets nous en sonl appliqués par la génération que nous avons de Jésus au baptême, et par toutes les actions et institutions de la religion chrétienne qui sont autant de nouveaux liens qui nous lient à Jésus, et nous rendent capables des opérations de sa grâce, de la participation de sa vie sainte, et de l'infusion de son esprit dedans nos âmes.

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