‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 540 · DÉDICACE AU ROI · texte numérisé non relu

DÉDICACE AU ROI

Sire,

Ayant à parler à Votre Majesté, j'emploierai les paroles d'un grand roi, et d'un roi qui porte aux rois la parole de Dieu, et leur dit de sa part et en >on nom : Si vous prenez plaisir à porter des sceptres et à seoir en des trônes royaux, aimez la sapience, afin que vous réqniez élernellement. Aimez la lumière de sapience, vous qui commandez aux peuples. {Sap. VI, 22, 23.)

Les rois doivent demander à Dieu Vesprit de sapience. — C'est une belle instruction et un très-sage avertissement pour ceux à qui Dieu a mis en main les rênes du gouvernement de ce monde. Aussi leur est-il adressé par un roi doué d'une sagesse si grande, que jamais aui)aravant il n'y en avait eu de pareil , ni jamais plus, dit l'Ecriture, n'y en aura de semblable. Ou pour mieux dire, il leur est adressé par la sagesse môme éternelle et incréée, qui a choisi en la personne de Salomon la qualité royale pour organe de sa parole, et a voulu parler aux rois par un roi, et leur parler de Ja vraie sagesse nécessaire à leurs personnes et à leurs Etats. Oracle grand et salutaire, digne d'être proféré de Dieu, d'être annoncé par un roi, d'être écouté des rois, et mis par eux soigneusement en exercice dans leurs vertus et actions royales.

L'ordonnance de Dieu fait régner, et sa grâce fait bien régner. — Les devoirs d'un bon roi sont de rendre un peuple heureux, à l'imitation de Dieu au gouvernement du monde. — Cette sapience recommandée par la sagesse éternelle, et annoncée par la sagesse de Salomon, vous fera connaître. Sire, que le Dieu du ciel est le Dieu de la terre. Dieu des dieux, et Roi des rois, et que c'est lui duquel vous tenez et la couronne et la vie; que ce n'est ni la force ni la violence qui fait régner les rois, mais c'est l'ordonnance du ciel qui les fait régner, et la grâce du ciel qui les fait bien régner; que Dieu qui a établi au ciel des doiuinations, principautés et archanges, établit des rois en terre, pour avoir en la terre des images de sa bonté, des crayons de sa grandeur, des rayons de sa puissance; que les rois sont tenus de surpasser autant le reste des hommes en piété, qu'ils les surmontent en dignité, Dieu les ayant établis sur son peuple i)0ur la gloire de son nom et pour le bien de ses royaumes; que la grandeur auguste de leur majesté royale consiste non à jouir de leur grandeur, mais à la répandre et communiquer au monde; et que le point auquel ils approchent de -plus près et ressemblent le mieux à la Divinité est de pouvoir en quelque sorte béuiiticr en la terre, comtnc Dieu béatifie au ciel, et rendre heureux, non un homme, non une famille ou une ville seulement, mais tout un pays et tout un monde, par manière dédire, la hautesse de leur état n'ayant rien de meilleur que de vouloir, ni de plus grand que de pouvoir bien faire à une multitude innombrable de plusieurs personnes qui vivent ï.ous leur empire.

in CHANDEUIIS DE JF.SUS. — DEDICACE AU ROI. 114

Conduite toute remplir de (jrdre de Dieu sur le roi Louis XIII, en xa naisiance et premières années de son rèijue. — Oue si vous ùcoulcz (lnvniila;;;c (utlo s.i|iicn( e, elle vous fera ton- 11,'itlro qun, ouïr».' lesdovoirs ronimuns ipie vous avez envers Dieu avec tous les rois, vous en nvez de l)i('n parlic iiliers (|ui vous ol)li;^enl aussi h une rocoiin.iissnnrc particulière, s'il est juste (|uo les reconnaissances suivent les f)liligalions. (louihien y avail-il d'obstacles pt /i votre nnissaïKe et ^ votre grandeur! et qui hîs a lev(''s? (^est Dieu, Sire, qui lésa niriaïKliis pour vous, et non j»as vous. I/liérésie 5end)lail éteindre en la personne du feu roi le> lit^iiédiclions du ciel et de la terre, et le priver de l'héritage de saint Louis, et vous en priver en lui. Dieu le tire de Terreur, I(î met en -on l*!glise, In rend pacilifjuc en son roNauine, et en sa [lersonne, vous fait ses faveurs aussi hien (|u'?i lui, voire plus qu'à lui , puisijue vous en jouissez jilus doucenictit, plus lieureusenient , et coinine nou? es()érons, plus longucnieiit qtn; lui. ("e grand prince était lié depuis vingt ans h une [irincesse (jui était peu capable de donner des entants au roi et des rois à la France. Il lève cet ein|)ôchenïent par la voix de l'Mglise. D'autres alfections diverlisscnt son c<our du conseil do Dieu sur lui et sur vous. Cet ohstacle est levé par mort inopinée. VA dos cendres de cet amour infortuné. Dieu fait naître la ressource de cet Etal, la bénédiction de la France el la gloire de la raie de saint Louis, par le conseil d'une nouvelle alliance préparée du ciel, j)0ur ilouner naisance à Votre .Majesté,

Car le roi ayant les yeux ouverts, cl le cœur penchant du côté que devait venir le bonheur de la France, entre en l'heureuse alliance qui vous adonné et au monde et à la France. .Alliance ordonnée dans le ciel, bénie de l'Kglise, accomplie en la terre, et si heureuse el féconde, cpie vous en êtes aussitôt conçu, et conçu en la guerre, né en la paix ; comme donné à la France par le Dieu des armées et par le Dieu de paix tout ensetnble, el comme devant élre sigrie de paix à l'Ktalet d'épouvante aux rebelles. Et la reine votre mère est la colombe qui vous [)orte en son avènement, comme un rameau d'olivo el un signe de paix h l'Etat de la France. Et coiiime si le feu roi ne vivait sur la terre que (tour vous consigner son royaume et sa grandeur, Dieu l'appelle à soi, coupant le (il de sa vie aussitôt (jue vous pouvez occuper son trône elson siège royal. Avant le temps, il le tire de ce nïonde, et avant le tem|)s il vous établit en royauté, vous y faisant entrer en âge d'inno- (;ence pour lier rinnocenco à la royauté. Et comme s'il ncvous avait donné la vie que pour régner, il vous donne à l'Etat" mê-iiie avant que de vous donner à vous-même par la majorité, pour vous convier à employer la vie à bien régner.

Aussi, Dieu qui vous a mis en ce trône, vous y conserve par sa grâce, vous y assiste

f>ar sa puissance, vous y régit par sa conduite. El s'il y a eu quelques nuages qui sem- )laienl faire ombre à la gloire de votre empire, c'est la misère des choses humaines, qui ne sont jamais accomplies de tout point ; ce sont les ombres dans un tableau qui relèvent les autres traits et parties de la peinture. Ce sont les taches et les macules qui se retrouvent mêmes dans les corps célestes , et ne diminuent pas leur clarté, leur influence et leur nécessité. La grâce de Dieu ne laisse ])as môme lors d'être et de paraître sur vous. Sa conduite y est évidente, car c'est lors qu'il vous prend comme par la main, el vous fait passer comme un éclair d'un bout de votre Etat à l'autre pour y planter la foi et y établir sa gloire. El en la fleur de vos ans, en la verdeur de voire jeunesse, nous cueillons ces doux fruits de la conversion du Béarn. Vt ensuite, nous voyons que dès l'orient de votre empire, ce grand colosse de l'hérésie est bien fort é1)ranlé,"lequel les rois vos prédécesseurs, a[irès tant de triomf>hes et en la maturité de leurs ans et de leurs victoires, n'ont osé toucher.

Il représente gravement au roi les devoirs auxquels sa dignité royale l'oblige. — Bénissez Dieu en ses faveurs, el les gravez en votre mémoire. Aimez, servez et adorez celui qui TOUS a tiré du néant, pour vous donner l'être ; de la poussière de la terre, pour vous faire homme; et du commun d'entre les hommes, pour vous élever par-ilessus les hommes. El voyant qu'il vous fait roi, qu'il vous fait roi de si bonne heure, el qu'en votre bas âge il vous a mis en son trône, et conduit f)ar la main dans son Etat, qu'il veut el fait être le vôtre ; oubliez les choses basses, et vous portez à choses grandes, dignes de votre naissance, et dignes encore de la conduite et du conseil de Dieu sur vous. Voyez, et prenez plaisir à y penser souvent, con'.me il vous a tiré h chose grande, même dès la petitesse de votre âge , el comme en la tendresse de vos ans, il vous a élevé en une qualité qui vous sépare d'entre les hommes ; vous oint et vous consacre au service de Dieu ; vous approche de sa divinité, et vous met en sa main, comme un singulier instrument de sa gloire. Voyez comme cette qualité est grande en sa dignité, est haute en son origine, est sacrée en son onction, est céle-te en sa conduite, est divine en son pouvoir, el doit aussi être éminente, étendue et signalée en ses œuvres et en ses perfections.

L'n roi est un monde, et un soleil au monde. — Un roi, Sire, est un monde, el un grand monde, auquel Dieu a mis en éminence et en perfection les qualités plus rares, et les parties principales de ce monde sensible que nous voyons. La plus visible el la [dus noble est le soleil. Aussi un roi est un soleil en son royaume , mais un soleil vivant el animé, qui par sa [trésence résout les atfaires de son Etat ; qui par sa force dissipe les brouillards des espriis rebelles; qui par ses mouvements réglés fait la distinction des temps, des personnes et des olMce^. ; qui |;ar la splendeur de ses lois orne et embellit son empire , el qui par la vigueur de son influenfe fait renaître le courage, revivic les espé'-

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rances et refleurir les vertus cachées dedans le sein de ses sujets. Les qualités des autres parties principales de ce monde paraissent seinblablement, et reluisent dans les qualités d'un grand prince. Sa j>iété est le trône et l'empyrée où reposent la grâce et le conseil de Dieu'; sa prudence est le ciel qui noiis couvre et nous envoie sa rosée, ses influences et sa lumière ; son courage est le premier mobile qui donne mouvement aux plus bas cieux, et. à tout le monde inférieur.'; son regard est un astre puissant, et un aspect de bénigne influence ; son courroux est le feu qui embrase et consomme les rebelles ; sa clémence est l'air serein et salubre que nous respirons ; sa libéralité est l'eau vive, douce et coulante qui nous arrose et abreuve ; la constance et fermeté de sa parole est la terre ferme et immobile qui nous porte et soutient ; son conseil est comme ce [)uissant ressort d'Archiiuède qui remue toutes les ()ièces de cette grande machine ; sa magnanimité est l'esprityital, qui rend vivantes et mouvantes toutes les belles parties que Dieu a mises pour sa gloire et pour le bien de l'Elat, en la majesté d'un grand i>rince. Ainsi qui voit un monarque voit un monde, et un monde admirable ; monde accompli, relevé et orné de toutes les qualités, parties et perfections qui sont au monde élémentaire, non pas en leur nature première et en leur condition grossière, basse et matérielle , mais en une forme rare, céleste et divine.

Un roi est tm Dieu visible. — Ces qualités. Sire, sont éminenles, et vous attirent à les considérer; et vous séparant des choses basses, vous appellent à choses grandes, dignes de vos couronnes, et dignes de vos triomphes. Mais je. dois élever davantage ce discours, et le porter à des pensées plus hautes. Car c'est dire trop peu, que de dire qu'un monarque est un monde. Un monarque est un Dieu, selon le lai.gage de l'Ecriture : un Dieu non par essence, mais par puissance; un Dieu non par nature, mais par grâce ; un Dieu noa pour toujours, mais pour un temps; un Dieu non pour le ciel, mais pour la terre ; un Dieu non subsistant, mais dépendant de celui qui est le subsistant de par soi-môme ; qui étant le Dieu des dieux, fait les rois dieux en ressemblance, en puissance et en qualité, dieux visibles, images du Dieu invisible. Cette parole est grande, et n'est pas de moi : c'est la bouche non des hommes, mais de Dieu même qui la profère, et qui dit avec emphase ces paroles lEgodixi : J)ii estis I^Psal. lxxxi, 6), comme s'il disait : C'est moi qui suis Dieu môme, et qui vous nomme dieux. C'est moi dont la parole est substance, et qui vous fais subsister selon mon bon phiisir en cette qualité divine. C'est moi dont la parole fait ce qu'elle dit, qui le dis, et le disant, vous fais être dieux et enfants du Très-Haut, vous donnant ici bas mon nom, mon pouvoir et mon autorité, comme là-haut je vous donnerai mon essence et ma gloire. Portez en la terre mon nom et mon pouvoir, et ne le profanez pas ; portez-^y mon image, el ne la souillez {)as , ne la détigurez pas ; ne gravez ])as en vos cœurs et en \os mœurs la ligure des bêtes que j'ai soumises à vos pieds, et à votre usage et empire. Au lieu de leurs qualités basses, indignes et malignes, exprimez en vos mœurs et en vos actions mes qualités et perfections divines. Gravez en votre cœur la crainte de mon nom, l'amour de votre peuple, le respect de mon Eglise, et vous rendez cléments, libéraux, magnanimes, vrais enfants du Très-Haut : imitant votre Dieu et votre Père qui est aux cieux, qui fait bien incessamment, qui oublie et [)ardonne facilement, qui fait luire son soleil sur les justes et les injustes, etc.

La grandeur des rois est contre-balancée par la mortalité de leurs personnes , et la sévérité de Dieu sur eux. — Ainsi un roi est un monde, et est un Dieu, selon l'oracle du Fils <ie Dieu môme : paroles grandes, et qui expriment des qualités très-grandes de la royauté. iNIais en celte dignité si haute et si relevée, il y a deux points qui servent d'ombre à son éclat, de contre-poids à son élévation, de dimi"nution à sa grandeur, et qui servent à nous faire connaître l'abaissement et la vanité des choses les plus hautes et les plus éminentes de la terre. La première est, que celte grandeur a sa base et son fondement sur un peu de boue et de fange, el ressemble à celte statue de Daniel qui, ayant la tôte d'or et les pieds de terre, est si frôle et si fiagile, qu'une petite pierre, roulant d'une montagne, la renverse et la brise, sa grandeur ne servant qu'a sa chute et à sa ruine. Dieu est l'origine et l'orient des grandeurs de la terre, car elles procèdent toutes de Dieu : mais la fin et le couchant des grandeurs de la terre, c'est le lombeau, qui leur est toujours proche et imminent ; qui couvre tous les grands, qui les égale et les réduit au commun des hommes, voire aux vers, à la poudre, à la cendre, ne leur laissant que le bien et le mal qu'ils ont fait en l'exercice de leurs charges, El ce qui redouble cet abaissement, c'est que chaque moment de leur félicité peut être le dernier moment de leur vie et grandeur.

Nous en avons un exem|)le en celui don^vous tenez le scofitre en main :' prince d'heureuse mémoire, et d'une tin peu heureuse ; immortel en la guerre , et mort en la paix ; immortel au milieu de ses ennemis, mort au milieu des siens, mort en un instant, mort en une rue, mort au milieu de ses triomjihes. Et l'expériince nous fait voir que nul d'entre les grands et les rois n'a le pouvoir de se promettre et s'assurer d'un seul moment : Dieu seul étant le roi des moments et des siècles, qui en dispose par soi-même , qui les a tous en sa main, qui n'y commet personne, et n'en traite" que dans le secret de son conseil et de son cabinet ; ce qui rend la grandeur des rois flottante et incertaine, caduque et momentanée.

Le second point est que Dieu, qui se montre grand à son peuple en la grandeur des rois, se montre grand aux rois on la sévérité qu'il exerce sur eux, pour les teuir en craiate

n7 GKANDttllS i;t JLSLS. — ULUICACt AU UOI. IIS

de sa juslico; cl par celle rij^ueur réprimer l'excès de leurs délices et l'abus de leur puissance. Je iiio [terds (piaiid je lis en IKcrilure (pie le piemier roi (i'Israël, roi doriiiô de Dieu h son peui)le, roi choisi do Dieu in(^me, est réprouvé dtî Dieu pour imprimer une terreur aux rois dans leurs déliies et dans la jouissance do leur grandeur. Kl cet clFroi s'augmente (piand je le vois réprouvé do Dieu pour une chose si pftile en apparence, coiume pour n'avoir eu patience d'attendre (ju*'lipie peu de trîmpsie [trophèto qui tardait : non pour n'avoir rendu grûces h Dieu, mais pour avoir anticipé l'action de grâces et l'offranue,(pii rctpiérail la présence du prophète ; non pour s'être plongé dans les plaisirs et les j)assions humaines, ni pour avoir Irouhlé son Klat cl mésusé "ie "^a [)uissance, mais pour avoir pardonné avec qucNiue prétexte de raison îi ceux h (|ui Dieu lui avait commandé de ne point pardonner.

Si h celte aune sont mesurés les rois, et s'ils sont traités à relie rigueur et selon col exemple du premier d'entre eux, (lue lerr)nl-ils ? (pio deviendront-ils? et que réf)ondront h Dieu les rois ipii se noient dans les délices, qui suivent leurs passions, et veulent que leurs peuples les suivent? qui troublent leur Etat et en font un chaos de confusion, pour asservir leurs sujets à leurs vouloirs et mouvements déréglés? (pii croient «pjc leur grandeur consiste à pouvoir et à faire tout ce (pi'o.i veut, au lieu (jue la vraie grandeur est h vouloir ce qu'on doit ? C'est Dieu qui a fait les rois à son imaiz»; et semblance. <>'esl Dieu qui fait les rois et leur donne puissance sur son peuj)le, et qui les fait rois pour sa gloiro cl non j)0ur leurs passions.

Aussi Dieu veut qu'ils régnent pour lui cl non pour eux. Dieu veut régner par eux, comme par les plus nobles instruments de sa gloire , ou veut régner sur eux, faisant paraître sa grandeur en leur abaissement, et son ire en leur chd'.iment, suivant ce foudre et cet oracle de IKcrilure : Potenles potenlcr tormenta patienlur. Oracle qui menace elfrovablement les grands, et sert aux bons, comme par la grûce de Dieu est Votre Majesté, pour se conserver en sa crainte, et aux autres pour y rentrer, leur disant par la bouche du Sage : La puissance que vous avez vous est donnée de Dieu, lequel examinera vos œuvres et Mondera vos cœurs, ht parce qu'étant ministres de son règne, vous iiavez pas cheminé selon sa volonté , il vous apparaîtra horriblement et bientôt, et fera jugement tres-dur de ceux qui commandent. Au petit se fera miséricorde , rnais les })uissants seront puissamment tourmentés. (Sap. VI, 4.-7.)

Motif de cet œuvre. — Il me semble que la môme sapience qui m'a ouvert les propos que j'ai tenus h Votre Majesté, les veut clore et fermer en celle instruction si iraportanlo qu'elle donne aux rois, et m'obligea passer d'un discours q ui concerne la grandeur et condition royale, en un aulre qui regarde ma petitesse et condition particulière et qui concerne le sujet du livre que je dédie à Votre Majesté. Durant les mouvements de ce royaume et au lem[)S que Votre Majesté daignait m'employer à la paix et à la tranquillité de son Etat, quelques esprits résolurent de nous faire la guerre, esprits connus de Voire Majesté, esprits connus et reconnus en France et en Italie. J'ai cru devoir |)lus de patience que d'émolion, plus de silence que de réponse, plus de mépris que d'otl'enses en l'excès de leurs procédures et en leurs calomnies : et aussi ai-je été sans parole, sans réplique, durant ces années passées. Mais par l'avis de personnes grandes en l'Etat et en l'Eglise, j'ai cru devoir quelques discours au public pour appuyer une vérité et un dessein de piété, par lumière et par piété. Ces Discours sans fiel et sans amertume, et à mon avis d'autre éiotfe et façons que leurs faclums et leurs libelles, serviront à leur faire voir que l'on peut ()arler; que si on ne leur parle pas, c'est par conduite et par modestie. Et que parlant, on ne veut parler que de choses dignes du public, dignes de notre profession et ministère , dignes de notre foi et créance , à savoir des grandeurs de Jésus et de sa très-sainte Mère.

Raisons pour lesquelles il dédie ces Discours au roi. — Ces Discours, Sire, étant dressés par une personne née en votre rovaume, honorée de votre Uienveillance et employée raême quelquefois dans le secret de vos intentions, ne peuvent être offerts qu'à Votre Majesté. Je les lui présente donc, comme chose due, et non comme chose digne, eu égard à moi. Mais si Votre Majesté a égard au sujet des Discours, je me promets qu'elle le trouvera digne de sa grandeur et piété rovale. Je parle, Sire, devant Votre Majesté, des grandeurs de Jésus et de sa très-sainte Mère ; des lumières du ciel, devant les lumières de la terre ; des grandeurs éternelles, devant les grandeurs temporelles ; de l'Etat de Jésus, le Roi des rois, devant un roi servant à Jésus, et mettant sa couronne et sa vie à ses pieds; devant un roi armé pour sa gloire, et se glorifiant d'être son sujet et vassal, et de ) être pour jamais. Vous êtes son image en la terre. Vous êtes le fils aîné de son Eglise. \ eus êtes le'bras droit de son pouvoir au monde. Vous êtes son lieutenant dans 1 Etat le plus florissant de son empire. Et il me semble que les discours en notre langue, d'un sujet si haut et si relevé, si grand et si digne, et si conjoint à votre pepsonne par sa piété signalée et par sa qualité royale, l'ombre et l'image de la sienne, ne doivent point porter d'autres marques en leurs frontispices que le nom auguste de Votre Majesté.

// parle de Jésus, de son incarnation, de ses qualités et offices. — Cette matière est si convenable à Votre Majesté, que je |mis dire que le sujet de ces discours est l'objet de vos pensées chrétiennes, de vos affections célestes, de vos adorations publiques et solennelles. Car celui dont je [.arle est Jésus le Fils, et le Fils unique de Dieu ; l'image vive du Père

(fa (JEUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BEULLLE. liO

élerneî ; la première production du Très-Haut dedans soi-même ; sa jiuissance et sa sagesse, e't la splendenr de sa gloire. Ce Jésus est le Dieu de paix et le Dieu des armées ; le Dieu visible de la terre et du ciel ; le roi des siècles ; le Tout-Puissant, le Très-Haut , l'Eternel comme son Père. Ce Jésus par excellence, et par un mvstère singulier et ineffable, est le don du ciel à la terre, de Dieu h l'homme ; de Dieu qui donne le Fils tiour les esclaves, '»? Juste pour les injustes, le Puissant pour les inlirmes, le Saint pour les pécheuKS, rOpulent pour les pauvres, le Bien -Aimé et ap;réal)Ie, pour ceux qui sont en Tire et la lualédiction de Dieu. Ce Jésus ainsi donné de Dieu à l'homme, est Fils de l'homme et Fils de Dieu , homme et Dieu tout ensemble : hom:ne né sous la loi, mais Dieu pour la consommer et accomplir; homme pour servir, mais Dieu pour affranchir ; homme [lour pâtir, mais Dieu pour vaincre ; homme jiour mourir, mais Dieu pour triompher de la mort, de S.îtan et de l'enfer.

Quelle merveille, Sire, que les jeux de notre esprit voient la Divinité à travers de l'humanité, et la i)uissance à travers de l'infumité, et la puissance qui a créé le monde et l'homme 1 Car Jésus est un divin composé de deux natures bien différentes, l'une divine, l'autre humaine ; l'une incréée, l'autre créée; l'une éternelle, l'autre temporelle : et aussi ces mystères sont accompagnés de qualités bien diverses, et presque contraires, de force et de faiblesse, de félicité et de misères, de grandeurs et d'abaissements, comme marques de la Divinité vivante en l'humanité, et de l'humanité subsistante en la Divinité. 11 est né, mais d'une vierge. 11 est enfant, mais annoncé par une étoile , et adoré des rois. Il est infirme sur la terre, mais il guérit à sa seule voix toutes les infirmilés. 11 paye le tribut, mais })ar miracle et puissance. Il est pris, mais il renverse par sa j arole ceux qui le viennent jirendre. Il y)âtit en la croix, mais il couvre le ciel de deuil et de ténèbres, qui ne peut voir son Dieu souffrant en terre , et il obscurcit le soleil, qui perd sa lumièie en la mort (le Jésus, comme en l'éclipsé de son soleil même. Il meurt en la terre , mais en mourant il ébranle la terre, il fend les pierres, il épouvante les enfers , il ressuscite les morts, et se ressuscite soi-même.

Jcsus admirable en sa conduite, prenant des voies contraires à ce qu'il veut faire. — Et comme Jésus est ainsi adorable en soi-même par la diversité de ses natures, et eu ses mystères par la différence de ses qualités, il est encore admirable en ses œuvres et en sa conduite, par l'opposition et la qualité des moyens qu'il emploie à l'accomplissement de ses desseins ; car il établit un empire en la terre, un empire éternel, et avec un succès émerveillable : et il l'établit par des voies bien ûj)posées au sens humain, bien contraires en apparence à son dessein. Il veut tirer le monde à soi, monde attaché à la chair et au sang, et il ne parle que de mort, que de croix, que de rfnoncement de soi-même. Il meurt lui-même le premier en croix, et on le publie crucitié : et il oblige les siens à mourir comme lui, et à signer leur créance et leur parole de leur propre sang; procédé fort nouveau en la terre! voie fort étrange à la chair et au sang! et langage fort inconnu et barbare au monde ! Et toutefois il se fait écouter au monde, et il tire le monde à soi ; il persuade en dissuadant, il attire en repoussant, il convertit en divertissant, il agit en pâtissant, il établit en ruinant, il éternise en mourant; tirant ces effets de leurs contraires, par une puissance occulte, admirable et divine. Ainsi Jésus, par la puissance de son esprit, bannit du monde les diables et les idoles, et remplit le monde de Chrétiens et de martyrs, et montre que les siens ont plus de force pour souffrir cjue tout l'empire romain n'a de puissance et de force pour les faire souffrir. Et j)ar sa grâce, les vaincus et mourants vainquent les em|)ereurs qui les font mourir, et asservissent leurs empires à la croix de Jésus, et les rendent adorateurs de Jésus crucifié, et humbles enfants et nourrissons de son Eglise.

Etablissement admirable de l'Etat de Je'sus, qui est l'Eglise, par douze pauvres pêcheurs. — Ce point mérite d'être éclairci davantage en la présence de Votre Majesté; car il concerné un grand roi et un grand empire, et auquel participent tous les rois et les royaumes de la terre. Jésus, qui est le Fils unique de Dieu,' l'héritier de ses Etats, le prince légitime de l'univers, y veut établir son empire : cela est juste, car tout est à lui; cela est facile s'il use de sa puissance, car tout lui cède. Mais, par un conseil étrange et par un secret admirable, il veut entrer en puissance par impuissance. 11 trouve qu'un étranger s'est fait le jirince du monde, y a établi sa domination dès le commencement du monde, l'a continuée par l'espace de quatre mille ans, l'a cimentée de la chair et du sang, et la veut fortifier des géhennes et de la tyrannie des grands. Pour chasser ce fort armé et vaincre le prince du monde, il vient au monde en qualité d'enfant, il y converse en qualité de charpentier, il assemble des pêclieurs, et encore en petit nombre; et par cette voie,i! fait sa conquête. Par l'ignorance, il subjugue la doctrine; par la folie, la sagesse; i)ar la faiblesse, la puissance; par les calamités, les victoires; par l'ignominie, les triomphes; par ce qui n'est point, ce qui est et paraît le plus puissant, le plus relevé, le plus indomptable au monde. Qui jamais a vu, a dit, a fait rien de semblable? Les histoires de tous les siècles et do tous les i)ays sont ouvertes; les annales de tous les rois du monde sont connues; les conquêtes de tous les empires sont rapportées par de grands auteurs : qu'y a-t-il qui soil digne d'en approcher? Ici nous voyons l'empire de l'univers et l'empire éternel établi par de pauvres- pêcheurs muets comme poissons, d'entre lesquels ils sont tirés, et nous voyons dans les rets de ces pêcheurs les savants, les orateurs, les monar<incs du monde; nous

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voyons douze iiauvrcs pôcheur.s .sans scicnco et sans él(i(|uerice, sans linanoe et sans juji-,snni;e, sans calialc cl sans |irmlonr(.', sans armée cl sans violence, souincllnî le mondt- ù Jésus, et le lui snnineilre en peu d'iiniiées, el !;• lui soumellre en pâtissant el en enseii^nanl h pAlir, en nKjur.inl el en exliorlanl h mourir.

Kl les empires (jue nous voyons el exnlions ne sont (|uc pelils restes <le leurs exploits el petits éilats de leurs eonquôtes. Car le tliéAlre de rexen.iee de ces |)auvrcs pécheurs, c'est le rond de la terre; les bornes de leurs victoires .sont les fins du monde, el leurs armes sont leurs simples paioles(jui se répamieiil oartoul. V.n l'orient, en l'occident, au septentrion el au midi, dans l'Asie, dans l'Afiiiiue, dans l'Ilurope, leurs pas sont rerotinus et comuje adorés. Kl ainsi d'un pôle à l'autre et d'un soleil à l'autre, ils étendent et dilatent le nom, le sci-plre el l'empire de Jésus avec él<Mwicmenl, el enlin a\ec oljéis.saneo ije l'empire romain. Kl pour manjue de triomphe, Uouje, la capilale de l'empire romain, par la puissance de la croix, devient la caiiilale de l'empire de Jé>:is, el plus étendue en .son pouvoir par la rdij^ion (jue par ses légions, la croix, la soulliance el la |»aix de Jé^us lui aciiuérant un plus grand empire en p(.'U d'années (pie les aigles, les prouesses el les armées romaines en sept cents ans; et ue pauvres pécheurs font une plus grande confpiôle cjuo les César, les Pompée el les Scipion. Kl ce (jui est digne de considération particulière , au lieu (pie les em|Mres de la terre ont (ommencé en orient et sont venus fondre en ocuident, cet empire ilu ciel s'élahlil en occident commis un empire qui, ayant son siéfje à roccident de celle vie, ahoulil au vrai orient, c'esl-h-dire h l'orient de l'éU^rnité.

(Jualites adminihlvs de Jcsus, Roi des rois. — Jésus es( un roi du(juel tous les rois sont va»saux et tous les vassaux sont rois. — Voilà, Sire, le Roi du(}uel nous vous f)arlons. Voilà ses oeuvres, son Klal et son empire. Son origine est du ciel; sa conception est du Saint-Esprit; sa naissance est d'une vierge; sa puissance est de la croix; sa monarchie est du ciel el de la terre; sa durée est de l'élernilé. Hoi couronné d'é|»ines, mais aui pieds du(|utd les rois mettent leurs couronnes el leurs diaiJèmes; roi crucifié, mais qui change l'ignominie de la croix en gloire, la malédiclion en bénédiction; roi qui tire le monde à SOI el par la croix qui épouvante le monde; roi toutefois duquel tous les rois soni vassaux el tous les vassaux sont rois, qui lui chantent ce beau cantique au ciel : Tu nous as faits roi», et nous régnerons sur la terre {Apoe. v, 10.)

Injure que les hérétiques [ont à Jésus-Christ. — C'est ce grand Roi du ciel, qui a voulu avoir un royaume en la terre, qui contient tous les autres royaumes et tout le rond de la terre; c'est ce Roi duquel vous défendez les temples et les autels, duquel vous relevez la créance el la gloire, el pour lequel vous avez revêtu les armes justes el saintes dont vous êtes glorieusement orné; c'est ce Roi que nos adversaires remlent infidèle en ses promesses, captieux en ses paroles, infirme en son i)Ouvoir, et duquel ils font l'Kvangile esclave de leurs songes et incrédulité; c'est ce Roi ducjuel nous essayons de relever l'honneur cl la gloire en ces discours, et duquel ils renversent les temples, ils polluent, profanent la présence auguste en son eucharistie, foulant aux pieds ce corps précieux do Jésus abaissé en la terre par son amour, comme il est élevé au ciel par sa gloire, el faisant en l'Klal et en l'Eglise tant d'excès et d'outrages, que nous pleurons amèrement de nos larmes et que vous vengoz saintement par vos armes.

En tra(;ant ces Discours, que je présente à Votre Majesté, sur l'état et les grandeurs de ce Roi des rois el cie ce sauveur du monde, je les ell'açais de mes larmes, versanl des larmes de sang sur le sang qui se réjjandail h vos pieds, durant les horreurs et confusions lie la guerre. La mémoire de ces douleurs se raïraîi-hit el renouvelle en la vue de Vol.^ft. -Majesté, et me représente la voix plaintive de l'Kglise, gémissant en la France sous ij faix de ces misères. Car elle, à qui son Kpoux a donné le nom de colombe, n'est jamais sans gémissements. Permettez, Sire, que j'en exprime les plaintes el les douleurs, et qu'en la présence de Votre Majesté je hausse ma voix, je rehausse mon courage, el que, sur un sujet si déplorable, j'adresse mes larmes à la France, mes couiplainles aux rebelles, el mon courroux à l'hérésie, cause de nos malheurs.

Etat déplorable de la France par l'hérésie. — France honorable , vous étiez autrefois la gloire de la terre elles délices de l'Kurope, splendide sur les autres provinces, comme un œil du monde : el maintenant je vous vois triste et désolée, sanglante el défigurée, comme prAte à mourir. Vous étiez la tille de l'Kglise, la sœur de l'empire, la mère des royaumes, el maintenant je vois cette majesté auguste (pii vous rendait vénérable à vos enfants, formidable aux étrangers, êlre profanée de tant d'outrages, violée de tant d'excès. Vous étiez la bien-aimée du ciel, toute sainte et sacrée, et signalée dece privilège, de ne porter point de monstres : et maintenanlje vous vois toute poiluée et coniaïui'iéc, toute remplie d'esprits dénaturés, et couverte de tant de monstres et d'hérésies. Vous étiez rornemenlde la chrétienté, le rempart du Saint-Siège, la terreur des infidèles, le fléau des nations barbares : et je vous vois la fable des. nations voisines, le jouet de l'hérésie, le refuge de l'impiété, et votre pays floris'sanl, changé en un lieu de désolation, en une caverne de serpents, en un triste cimetière de tant d'hommes signalés que vous aviez heureusement enfantés, chèrement aimés, tendrement nourris, glorieusement élevée, capables de dompter l'univers, el maintenant réduits en poudre et en cendre.

Vous jetiez autrefois les ravons de votre j-uissance, les (laMimcs de voire courage, les dessein? de votre picié jnsqii^iux pays plus lointains et barbares, et de votre rucha

183 CCLVRES COMPLETES Dlj CARDINAL DE BERULLE. ^U

sorlaienl les essaims de vos armées volant jusqu'aux provinces plus éloignées pour y répandre le miel de la foi et piété chrétienne : et maintenant vous convertissez vos desseins, vos fureurs et vos armes contre vous-même. Maudite hérésie, qui a changé vos grandeurs en ces malheurs, votre gloire en ces opprobres, vos trophées en ces misères, vos triomphes en ces ruines! Funeste et infidèle hérésie, qui adultérant avec le sens hun)ain et l'ambition des grands, a ruiné et l'Etat et l'Eglise ensemble ! qui aux Français accoutumés à vaincre, leur apprend à être vaincus, et vaincus par eux-mêmes 1 et qui naissant comme une furie au monde, les armes à la main, ne peut mourir que les armes à la main î et naissant en la France au milieu d'une conjuration infâme, rend les abois au milieu d'une conjuration prodigieuse, vouant ses glaives au sang des Chrétiens, au saccagement de leurs villes, au sacrilège de leurs temples, à la ruine de l'Etat, à la désolation de l'Eglise et aux furies d'enfer! Sont-ce les effets de vos belles paroles? Sonl-ce vos chefs-d'œuvre et vos miracles? Sont-ce les fruits de votre Evangile, et les œuvres de votre réformation sainte? Vous feigniez ne parler que de Dieu, que de Christ, (jue d'Ecriture, que d'Evangile, que de palme, que de foi : et nous ne voyons qu'horreurs et confusions, que saccagements et ruines, que blas[)hèmes et sacrilèges. Vous ne juriez que certes, ei nous no voyons que incestes. Vous ne chantiez que psaumes^-et nous ne sentons que fureurs brutales et plus qu'inhumaines.

Remonlrances aux rebelles. — Et vous, Messieurs, que nous regardons d'un œil plus doux et plus bénin que l'hérésie, et que nous déplorons ensevelis en ces erreurs et enveloppés en ces confusions, jus pies à quand, jusques à quand serez-vous ainsi charmés des paroles et des cercles de celle impie et infidèle à son Dieu et h son prince? Jusques à quand armerezvous le fils contre'le père, le frère contre le frère, lemari contre la femme, l'oncle contre le neveu, et les Fiançais conlrelesFrangais? Jusques àquand, étant sans dessein, sans vigueur contre les infi(Jèles, serez-vous en fureur contre les fidèles, désolant nos villes, ruinant nos provinces et rougissant nos campagnes du sang des Chrétiens? Entrez en meilleures pensées ; convertissez cette fureur brutale en une passion plus sainte; portez-vous à un genre de combat plus humain, plus chrétien : combat d'esprits à esprits, en la recherche du salut. Combat d'autant plus heureux et glorieux, qu'en conservant la vie du corps, il acquiert celle de l'ûme, et en couronnant le vainqueur, il fait triompher le vaincu, et lui acquiert le repos en la terre et la gloire éternelle dans lescieux.

Ecoutez-nous, Messieurs, si vous êtes armés, c'est au nom du Dieu des armées que nous vous parlons. Si les lois civiles ne se font point ouïr parmi les armées, la parole de Dieu se fait ouïr partout : c'est un tonnerre qui épouvante la terre, qui pénètre les armes, qui retentit dedans les cœurs, qui étonne les démons, qui ébranle les enfers. En son nom et de sa part, nous parlons pour votre bien et pour votre salut, et nous vous disons : Arrêtezvous, Messieurs, calmez vos esprits et tempérez vos fureurs. Quoi! voulez-vous oublier vous-mêmes et votre Dieu, votre prince et votre patrie, vos ancêtres et votre postérité, à l'appétit de nouveaux docteurs qui se sont faits docteurs eux-mêmes? à l'appétit de docteurs mal instruits et mal envoyés, à l'appétit de nos apostats, qui se font vos apôtres? Voulez-vous sacrifier vos âmes et vos vies à une doctrine inconnue au monde, depuis que le salut et la vraie lumière est au monde, et qui étant inconnue depuis seize cents ans, no s'est fait connaître que les armes à la main : doctrine publiée en la tere non comme un Evangile, par douceur, par miracles, mais comme un Alcoran, par armes et par fureairs?

Ressouvenez-vous, Messieurs, car en ce (lue je vous dis, je ne veux autre juge que vous-mêmes, ni autre témoin que vos yeux et vos sens, ni autre rapporteur que votre mémoire ; ressouvenez-vous donc, et remarquez bien qu'il y a quatre-vingts ans que l'Eglise, en laquelle vous êtes et pour laquelle vous êtes armés , n'était point au monde. 11 y a quatre-vingts ans que l'on ne parlait point en France de villes d'otage, de cercles et assemblées, de chambres mi-parties, d'Eglises réformée. Tous ces termes sont inconnus en l'antiquité, sont ignorés de nos ancêtres, sont nés en ce siècle; sans eux le monde était chrétien et fidèle à son prince ; le ciel était ouvert et la terre bénie ; le Fils de Dieu régnait en l'univers et les peuples l'adoraient en ses mystères. Et toutefois ce sont les points qui vous font armer contre votre sang, combattre contre votre {)rince et ruiner la France votre pairie.

La plupart d'entre vous croient qu'on se sauve parmi nous, et que Je salut n'est pas attaché à votre foi nouvelle et à votre Eglise autrefois invisible en sa piété, et maintenant trop visible en son iniquité. Et vos ancêtres ont trouvé le salut sans cette foi et sans cette Eglise, qui leur était entièrement inconnue et heureusement invisible. Cherchez donc le salut où vos pères l'ont trouvé, venez à nous, sauvez-vous parmi nous et sauvez la France de tant de malheurs que vous lui causez. Ayez repos en cette foi et en celte Eglise, en laquelle tout le monde a eu repos et a été sauvé, ou bien le ciel n'a point été ouvert avant votre naissance: horreur que vous n'oseriez penser, comme trop injurieuse à Jésus-Christ et a son sang précieux, à la terre et au ciel, à vos pères et h vous-mêmes.

*-o, communion au vrai corps de Jesus-Christ en l'Eucharistie, et à son corps mystique qui est l tglisc, sont les deux points principaux dont les dévoyés doivent être instruits. — ^olre salut e^t en Jésus, qui est venu au monde il y a seize cents ans. Il a un corps réel,

ihJ^ ^^^^h ^^^^^^^^ ^" 's terre, auxquels il nous faut adhérer pour être sauvés. Nous aanérons a son corps réel par la communion de Teucharislie, et à son corps mystique par la

tif* (;HANDLIRS DL JtStS. — DLDICACL al HOL. M6

C()inrnunion(lol'KKlise;ol nous recevons en terre lo corps el l'espril de Jésus, qui nous donne la vil', et nous conduil au ciel, nous donn.ml ici-hns en ce pclerin/ige, son corps en son Eucliflrisiie, cl son esprit en son Kglise, «tin (pie notre salut soit con^^inmé en lui. Ces deui points sont les princi|inux dont vous devez Clie instruits, et sont comme les deux pôles sur los(piels se dr»ivent l.iire les mouvements (Je vos Ames en \n recherche (Ju salut.

hinhlissrmetil itr l' t-j/lisf par Jcsus-Chrisi. — Lise/, les Kcriturcs : vous pensez comme les Juifsavoir vieiMi k elles, el vous verre/ i|ue c'est Jésus intime qui dit en i'Kenlure à son apôtre : Tues Pierrr, et tur cette pierre j'edifii rai mon Eylife. (Matth. xvi, 18.] Voilà une Kglise réelle, el non im.i^inaire. NDilà une K^lise éililiée par Jésus, et non par nu simple homme mortel. Noil.'t une Mglise édiliée par celui (pie Jésus iiKJiiIre au dtjigt, et que Jésus nommo Pierre. N'oil.\ une l'.glise ferme el inéhruiilahie môme aux puissances d enfer. N'oilb uno Eglise (jue Jésus appelle son Eglise. Elle doit être la vôtre. Messieurs, el non i;as celle en laquelle vous ôios, el qui vou-» met les armes en main, qui est bien diiïérente de la sienne. Olle-lh esi dressée par Jésus-Christ, cell«,*-ci est dressée par Calvin el IJèze. Celle-là est dressée U y a s^jjze cents ans, celle-ci est dressée de nos jours. Celle-lh est édiliée par Jésus-Christ sur sainl Pierre, el celle-ci ne peut souffrir le nom, le siège el l'autorité de saint Pierre. (Àlle-la à son .siège h Home, capitale du monde, siège de i'em|)ire, el celleci est logée durant seize ( enls ans aux espaces imaginaireb, el se publie elle-uiéme dressée par des gens suscitésen notre temps ('»*), |)ar des gens non prédits en l'Ecriture, et non nommés en l'Evangile, si ce n'est en ce texte qui nous avise qu'il viendra de faux prouhèles au monde.

Opposition de la nouvelle Eglise des hérétiques à VEijlise de Jesus-Christ. — Lisez les Ecritures, et vous verrez (jiie c'est Jésus môme (jui nous adresse à une Eglise visible, éroiilonte el [)ar!ante, sur peine d'être tenus pour ethniques el païens. El vous nous renvoyez à une Eglise muette, ù une Eglise invisible ; à une Eglise sans consistance, pour nous recueillir; sans oreilles pour nous ouïr, sans langue pour nous [»arler; comme bien différente do celle (jue le Fils de Dieu a assemblée en Sion, et à laquelle il a envoyé du ciel son Sainl-Espril, et des langues, pour parler de sa part le langage du ciel au milieu de la terre. Et contre ces évidences, vous annoncez au monde une Eglise inforiunée, une Eglise imaginaire ; Eglise sans apôtres, apôtres sans mission, [lasteurs sans ouailles, ouailles sans bergerie, fidèles sans Eglise, Chrétiens sans baptême, prophètes sans miracles, lemples sans autels, religion sans cérémonie el sans sacrifice, loi sans obéissance, foi sans œuvres, charité sans effets; tous points qui ne sont pas en l'Ecriture, et qui sont en voire foi; tous points qui combattent le sens commun et les principes de religion; tous points qui se ruinent par oppositions mutuelles, comme de monstres en la créance, qui se couibaltenl cl se défont eux-mêmes.

Présence réelle de Jésus au saint Sacrement représentée aux hérétiques. — Lisez les Ecritures, et vous verrez que c'est Jésus même qui, en la dernière action de sa vie, et en ses dernières paroles, assis au milieu de ses a|)ôtres, au cénacle de Sion, leur parlant de ce

3u'il a entre ses mains, de ce qu'il leur monlreet leur présente, de ce qu'il leurrecommande e prendre de leurs mains, de ce qu'il met en leur bouche, leur dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. {Mat th. xxvi,26.) Et vous, Messieurs, donnant un démenti au Fils de Dieu, en sa mort, en son testament, en son Evangile, en la face de son Eglise, voire à la vue de toute la terre et de tous les siècles à venir, vous dites que ce n'est pas son corps, ni son sang; comme si vous vouliez imiter le serpent qui voulut démentir Dieu en sa parole el en son paradis, et être confédérés avec celui qui remuait cette langue ser|)entine, el formait cette parole : parole non de vérité, mais de mensonge ; parole non de vie, mais de mort, et de mort éîernelle. Changez, Messieurs, d'esprit et de conduite. Suivez ces textes, et n'ayea poinl Dieu suspect en sa parole , parole de vie et de vérité. Laissez-vous vaincre à la lumière de ces Ecritures, et revenez h nous et à l'Eglise. El lors, faisant partie avec nous de son corps rnvstique, vous recevrez son vrai corps, el son sang précieux, de celle qui en est la dépositafre; et non |ias de votre foi trompeuse et imaginaire, qui ne, croyant que l'ombre et la figure en nos sacrements, contre les paroles expresses du Fils de Dieu, se promet sans paroles et sans texte, et contre le témoignage de sa propre foi, d'y donner et d'y recevoir ce qui n\ est pas, selon sa oréance, c'est-à-dire le corps et la vérité; démentant, en un mêmearlide Jésus-Christ, sa parole et soi-même

Obéissance due au roi par la parole de Dieu. — Mais d'autant que l'hérésie qui vous séduit vous fait mauvais Chrétiens el mauvais Français tout ensemble , je dois ajouter à ces textes qui parlent de la créance, ceux qui parlentde l'obéissance, et vous dois dire que c'est un texte de l'Ecriture, qui nous dit [Rom. xiii, 1; Sap. vi, V ,que/eA' rois sont de Dieu ; que cest lui qui les établit; qu'j/s ont domination de par lui : que c'est l'œuvre de Dieu que les rois régnent ; nue puissance leur est donnée par le Seigneur, et principauté par le souverain. Par moi, dit l'Eternel en sa parole, les rois régnent, et les princes décernent justice. {Prov. viii, 16.) El en son propliète Jérémie (xxvii, 15 sci\.) : J'ai fait la terre, les hommes et les bêtes qui sont dessus la terre, et l'ai donnée à qui bon m'a semblé. Maintenant donc j'ai livré tous ces pays eu la main de Nabuchodoncsor, roi de Babylone, mon serviteur : et

(4» Co'fcxiiou de (oi dct licrciiqua, ait. 51.

Y^ ŒUVRES COMPLETES DU CARDINAL DE BERULLE. )Q

toute nation qui ne lui anra servi, sera visitée de (/laive, de famine et de peste. Quedirez-yous, ]^IessicMirs, h ces témoignages exprès, qui doivent vaincre vos cœurs, ouvrir vos ville.*, changer la '^ucrre en paix et la rébellion en obéissance? C'est Dieu qui parle en son r.roitîièto, e?qui parle d'un roi de Babylone; d'un étranger à son peuple: d'un roi qui eU sa ver^e en sa fureur; d'un roi qui envaiiit Jérusalem, qui a son règne [ilein d'extorsion, plein de violence. Ft toutefois Dieu déclare par ce pro[)hète, et ailleurs par Ezéchiel, qu'il lui a donné la terre, et (pi'il veut qu'il soit obéi. Et Daniel, serviteur de Dieu, et son ])roplièle, [)arlant h ce roi, use de ces termes : Toi roi, es le roi, d'autant que le Dieu dis deux t\j donne le royaume, puissance, force et gloire. {Dan. ii, 37.) Et toutefois ce roi n'élait pas de naissance, ni de créance semblable h ce prophète.

exhortation aux rebelles à robéissance quits doivent au roi. — Et le roi, Messieurs, contre lequel vous êtes armés, est Chrétien, est Français; est donné au ciel au milieu de nos misères , en la ressource de cet Etat succombant dans ses propres malheurs. Ce prince n'est pas la verge de Dieu en sa fureur, mais c'est un fruit de bénédiction, et le signe de paix donné de Dieu, ap,aisant son couroux au milieu de nos guerres plus que civiles. C'est votre jirince légitime, et la terre maintenant n'en porte point un plus signalé en justice, plus remarquable en intégrité, plus réglé en son intention, plus craignant Dieu, plus éloigné de licence en ses m.œurs, et plus conservé en l'innocence. Innocence ui^nc d'un honneur singulier en cet âge florissant, et en la licence d'un pouvoir suprême. Innocence réservée à la France, par-dessus les <-ontrées voisines, et les nations qui l'environnent. Reconnaissez cette grâce du ciel. Recevez cette puissance légitime. Rendez hommage à Dieu, en celui qui est son image, et qui vous représente en la terre sa grandeur et son autorité.

On dit que les tigres, rencontrant en leur chemin de grands miroirs, qui leur représentent le soleil, demeurent fermes, arrêtés et ravis par l'éclat et la beauté de cette imago brillante en ce cristal poli, et oublient leurs proies et leurs fureurs : serez-vous plus félons que les tigres? Et voyant en vos contrées le roi qui, en sa personne, porte l'image de Dieu, et la lueur de ses rayons empreinte dedans sa face, ne voulez-vous pas oublier vos desseins et vos fureurs? Le roi est un soleil que vous devez regarder; c'est un soleil levant que vous devez adorer; c'est un soleil qui s'élève en son midi que vous devez redouter; et encore qu'il vous entête quelque peu, vous ne devez pas laisser de reconnaître que sa chaleur et son infiuence vous sont nécessaires ; c'est l'astre de la France ; c'est l'oint du Seigneur, comme |)arlent les Ecritures; c'est une vive image do Dieu qui porte l'autorité et la majesté de Dieu, visible en sa personne. Rendez-lui hommage et obéissance. Ouvrez lui vos cœurs et vos villes.

Imitez Jésus le Sauveur du monde, qui a voulu, par ses lois, affermir l'autorité des rois, et par son exemple, fortifier leurs couronnes. Jésus s'est humilié sous les princes, quoique païens, pour tracer en lui-même ce chemin à son peuple, à ses enfants et à son Eglise. Il a prêché l'obéissance, et a voulu naître et mourir sous la [luissance de l'empire romain. Et lui qui est le Roi des siècles et dispose des temps, a choisi pour soi ce temps et cette domination, |)Our être, et naissant et mourant, sous la puissance d'autrui. Naissant, il est en l'obéissance et en la sujétion de César, et enrôle son nom sous son commandement dès sa naissance. Vivant, il prêche l'obéissance à César et il lui paye le tribut, jusqu'à le fournir avec miracle. Mourant, il veut mourir, non par la fureur des Juifs, mais par l'autorité de César, en son lieutenant. Vivez et mourez ainsi. Messieurs, à son exemple, en obéissance et non jias en rébellion, et les armes à la main pour la maintenir. Et selon sa paiole, rendez à Dieu ce qui est à Dieu, rendez à César ce qui est à César [Matth. xxi, 22), et i;^ndcz les peu[)les et les villes à leur prince et à leur roi légitime. C'est ce que vojs annonce l'Evangile.

C'est ce que Jésus a pratiqué en sa propre personne ; lui qui en sa dignité ne relève de peisonne, et qui était le souverain de César même. C'est ce que les ajiôtres et disciples ont enseigné, ont pratiqué vers les empereurs de leur siècle. C'est ce que vos ministres vous doivent dire, ou il les faut rendre ministres de l'Eglise invisible, et les traiter comme infidèles en l'Etat aussi bien qu'en l'Eglise. C'est ce que vous devez à votre p.rince et à la personne auguste de la majesté royale. Si l'éclat de ses armes vous épouvante, sachez que ce prince est armé, non contre vous, mais contre votre fureur; non contre vous, mais contre l'hérésie qui séduit vos cœurs qui sont à lui. Il en veut au serpent qui vous environne, et non à vous qui périssez par ce serpent, s'il ne périt par la conduite et par l'autorité de ses armes. L'histoire nous apprenil qu'un excellent archer aperçut de loin son fils entortillé d'un serpent, et craignant d'arriver trop tard pour le secourir, qu'il darda son trait si dextrement, qu'après avoir percé le serpent, il s'arrêta à la peau de l'enfant, sans la meurtrir et l'entamer; sauvant, |)ar sa dextérité, son enfant bien-aimé, et tuant le serpent duquel il était entortillé. Ce prince est le père commun de l'Etat de la France. 11 vous tient pour son peu|)le et pour ses enfants; il se promène |)ar ses [irovinces, et, ressemblant à cet excellent archer, il vous voit saisis du serpent de l'hérésie, et prêts à périr de son venin. Son courroux irrité, retenu de longtemps, l'anime h tirer ses flèches contre le serpent , et son cœur paternel le porte et le conduit à les tirer si dextrement, que, tuant le serpent, il ne tue point l'enfant, et ne [lorte |)oint de dommage à son peuple. Ne voyezvous pa> que ce prince ne cherche point de triomphe aux dé[>ens de ses sujets, et q"'l

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