‹ Œuvres complètesChapitre 73 sur 540 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA MADELEINE REPAND DE NOUVEAU SES PAR- FUMS SUR JÉSUS PEU DE JOURS AVANT SA MORT.

Madeleine, en T onction de Be'thanie, prévient les honneurs de la sépulture de J'e'sus. Elle ne voit pas ce qu'elle fait, tnais l'esprit qui la possède le voit. Elle est plus éminenle en amour qu'en lumières, et cet amour si privilégié est plus opérant que discernant, et nous apprend de suivre les mouvements de la grâce par-dessus nos lumières. — II. Explication de ces paroles'. Prœvenit ungere corpus meus in sepulturam. Jésus et Madeleine n étant quun en esprit , la connaissance de Cun conduit l'amour de l'autre. Son amour est destituéde connaissance, ynais il est plein de puissance. — ll[. Jésus est comme mort en ce festin, dans sa propre pensée, et l'amour de l'amante de Jésus, conduit par la pensée de Jésus, peut bien répandre des larmes sur lui, et rendre à son corps les honneurs de la sépulture. Considération sur l'état de Jésus entre Madeleine et Judas. Madeleine est comme substituée à la place de Juda>', et Jésus la fait un nouvel apôtre de grâce, de vie el d'amour, pour annoncer sarésurrection aux apôlres. ■ — IV. L'amour subtil et fort de Madeleine, qui sent que Jésus la préviendra par ta puissance de sa gloire, quand elle le voudra oindre au monument, le prévient maintenant par la puissance de son amo ir. Elévation à Jésus-Christ, en ce banquet de Bélhanie , enseveli en sa pensée et dans le cœur de Madeleine. Madeleine est plus le sépulcre de Jésus que celui qui est prêté par Joseph, et il était juste que ce Seigneur, qui est la vie même, eût un sépulcre vivant.

1. Le temps donc de votre mort approchant, vous quittez la Galilée pour la dernière fois, vous allez en Jérusalem pour aller à la croix, et vous avez voulu dédier la dernière semaine de votre vie au séjour de Béthanie, où vivaient ces saintes daiiies Marthe el Madeleine , pour employer vos dernières heures à la conversation de ces âmes saintes. Lh se recueille et se renou-

velle l'amour de Madeleine, là de nouveau elle se prosterne à vos pieds; là elle vous couvre et vous noie de ses eaux de senteur, et tandis que Judas pense à vous haïr, elle pense à vous aimer et à réj)andre sur vous son cœur el ses parfums; là elle prévient, ce dites-vous, par cette onction, votre sépulture ; là elle vous ensevelit tout vivant, ne sachant ce qu'elle faisait, mais vous le savez pour elle, et vous nous l'apprenez en votre Evangile, et son amour est plus oi)éranl que discernant; et par son humble et sainte ignorance, elle nous apprend à suivre fidèlement les mouvements du Saint-Esprit, sans voir, sans discerner les causes et les fins pour lesquelles ils nous sont donnés.

IL Cette action est mémorable, et le Seigneur veut qu'elle soit remémorée et publiée partout où on fera mémoire de lui , tant il aime cette âme et tant il veut honorer celte sainte action. Reposons donc notre esprit sur icelle, car elle est fort célèbre. C'est la dernière aciion de cette âme vers son Seigneur vivant et approchant le terme de son séjour mortel ; c'est aux portes de Jérusalem qu'elle l'accomplit, et en un grand concours qui la rend fort solennelle ; c'est par un mouvement extraordinaire du Saint- Esprit qu'elle répand celte rare liqueur sur son Sauveur, et deux jours avant qu'il répande lui-même son sang sur elle el sur le monde, circonstances rèmartjuables et honorables de cette action. Et toutefois elle esl débattue, et dans le tribunal même des apôtres, les uns la blâmant, les autres demeurant en suspens ; mais le Seigneur la loue et la défend, et dit une grande parole qui mérite bien d'être éclaircie : elle a prévenu, ce dit Jésus, le temps et l'onction de ma sépulture. Quoi ! Seigneur, vous êtes vivant et donnant vie aux morts, et le Lazare, depuis peu ressuscité, est lors même en votre compagnie, el vous parlez de mo.'tence banquet et en celte aciion; pas un ne pense à votre mort, car vous êtes la vi^, el Madeleine n'y croit pas, car vous êtes sa vie; comment donc, ne sachant rien de votre mort, prévient-elle votre mort et votre .sépulture? Le secret de la croix ne lui esl pas révélé, et elle ne sait |)as ce qui doit arriver dans peu de jours; elle ne sait pas que ces pieds, qu'elle arrose de ses liqueurs, seront bientôt percés et cloués en une croix, et que ce chef, qu'elle couvre de ses [arfums, sera couvert de crachats et couronné d'épines : cela est caché à son cœur el elle ne le sait [)as. Mais vous le savez. Seigneur, et vous le savez pour elle, car votre e.-prit el le sien n'est qu'un, et elle opère sainlnment dans votre connaissance sans sa comiaissance ; et son esprit n'étant qu'un avec le vôtre, la connaissance de l'un conduit Tamourde l'autre, et son amour, étant destitué d'intelligence, est rempli de puissance, el sans discernement elle opère saintement celle action qui tend à la mort el à la sépulture.

IIL Car, ô Seigneur, vous ôles en ce banquet connue mort dans votre uroorc pensée

ELEVATION Stll SAIML MADKLKINE. — CIIAP. V.

([)iiis(|uo vous savez ce (|ui est ordoniiiî sur vous et ce (|U! t'.sl si proclie) et vous files déjà rnort dans le cubur et le dessein de Jud/Ls. () haïKjiK.'t digne de larmes, cl de vos larmes, ô Madeleine I \ Ou.s les avez répandues sur vous au [ireinier l»an(iuel (lie/ le 1>harisien,eu eelui-ci vous lesré|iandriez sur ésus, si vous saviez son étal, ses pensées et son heure si prix lie. llépnndons-les pour elle uiaintonanl (pie nous \v. savons, que nous y pensons ; et demeurons surpris d'élonncment de voir (ô sneetacle bien étrange) devoir, dis-je. en ce hanquet Jésus entre Judas et Madeleine, deux esprits , deux mouvements et deux lins liien diirérentcs. Judas pense h vous trahir, ô Jésus mon Seigneur, et Madeleine ne pense (iu*ù vous aimer; il pense à vous livrer aux Juifs, et elle pense à se livrer à vous,elh vous livrer à son amour; il tend par son péehé h un des plus has lieux îles enl'ers, et il y sera dans |»eu d'heures ; elle tend par son amour à un des plus hauts sièges du paradis, et elle y est élahlie pour jamais. Et toutefois il semble, ô Jésus , (jue vous liez ici en queUjuo nianiéie ces deux mouvements si contraires et ces esprits si dillerents : car l'un pense h votre mort, et l'autre, sans y penser, tend à votre sépulture, puisijue par son a( tion elle Sert à votre sé|>ullure, et en prévient, comme vous dites, le temps et l'action. O liaison étrange de Judas et de Madeleine, et sur Yotre sujet, ô Jésus 1 et liaison opérée par la conduite de votre esprit, ([ui veut réparer en Madeleine ce qu'il perd en Judas; et aussi voyons-nous comme en la place que Judas perd en la famille deJésus, le délaissant jour aller aux enfers, il semble que Jésus y sub titue Madeleine, car il la fait un nouvel apôire de grâce, de vie et d'amour : a,)ô!re vers les apôtres mêmes, [)0ur leur iiuuoncer la vie et la gloire de Jésus.

IV. Mais votre esprit, ô Jésus, me découvre encore un autre mystère caclié en ce mystère; car c'est comme s'il y avait un secret combat entre vous et Madeleine, combat d'honneur et d'amour, et combat heureux entre deux personnes si distantes à la vérité, mais si unies en unité d'amour et si conspirantes en mômes fins et intentions. Lorsque vous serez mort dans le sépulcre de Joseph, Madeleine voudra vous oindre, mais vous la [)réviendrez en ressuscitant avant son arrivée : or son amour est subtil, il ne veut pas être déçu; son amour esf trop fort, il ne |>eut être vaincu; elle vous [irévient donc maintenant |iar la puissance de son amour, comme vous la prévenez lors par la puissance de votre vie et de votre gloire, et elle veut vous oindre et vous ensevelir; et puisque vous ne voulez |)as être oint par elle lorsque vous serez mort, elle veut vous oindre et vous ensevelir dès à présent, elle veut vous ensevelir tout vivant, elle veut vous ensevelir en ce banquet, et vous cédez à son vouloir et à son amour qui la porte à vous rendre ces devoirs et à vous ensevelir en ses odeurs, et à vous ensevelir encore plus dans son rœur

et dans son esprit, qui vous est un séptilcro délicieux et vivant.

() cœur heureux de Madeleine! ô sé|)ulcre vivant do Jésus, sépulcre vivant et de Jésus mort et de Jésus vivant; ô sépulcre vivant de Jésus, lorsqu'il est vivant en Bétlianie et lorsqu'il est mort dans le séjiulcre de Joseph; car hjrs erif ore Jésus est plus gisant, plus vivant et filus opérant dans le (leur de Madeleine (jue dans ce sé(iulcre inanimé. S'il est vie et vie divine dans co sépulcre, il n'y est pas vie pour le sépuh re, et il est vie pour Madeleine; il n'opère point d'action de vie au regard de ce sépulcre, et il opère vie et vie haute au regard de Madeleine et dans Madeleine. 0 vie! 6 sépulcre! ô Madeleine! ù banquet! Que do délices et d'amertumes tout ensemble! Mais et les délices et les amertumes sont toutes célestes et divines, elles ne regardent que Jé^us : il est le sujet du ban<iuet et l'objet dos pensées, actions et affections qui y paraissent. Je vous aime et adore, ô Jésus, en ce banquet; je vous y adore comme enseveli en votre pensée et en votre parole, qui parle de mort et de sépul'ure. Je vous aime et adore comme enseveli dans le cœur, dans l'amour et dans les parfums de Madeleine; car aussi je vois qu'elle (es répand depuis votre chef jusipaes à vos pieds, |)Our vous en couvrir tout; ce qui n'arriva pas en la première onction, et arrive en celle-ci qui est une onction de mystère et d'amour, et une onction prévenant et accomplissant votre sépulture. Il le fallait ainsi, et c'est une rare conduite du Saint-Es[irit, car vous qui ne vivez, ne souffrez, ne mourez que par amour, et qui mourarit files la vie, vous deviez avoir un sépulcre vivant et un sépulcre d'amour, et vous choisissez maintenant le cœur de Madeleine pour servir à un si rare, si g'orieux et si saint ministère.

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