‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 107 sur 138 · AU ROY HENRY III · texte numérisé non relu

AU ROY HENRY III

«e ressemble, mon prince, au Prestre d’Appollon Qui n’est jamaisatteint du poignant aiguillon Ou soit de Prophétie, ou soit de Poésie, S’il ne sent de son Dieu son ame estre saisie. Mais alors que Phebus, qui fait à son costé Sonner l’arc et le luth, quitte le Ciel voûté,

Et vient voir ses autels , ses festes et son Temple ,

Son Ministre soudain qui le voit et contemple Et le reçoit en soy, effarouché d’horreur Se trouble tout le sang d’une ardente fureur,

Et Prophète devient sous le Dieu qui le presse ;

Puis son Dieu le laissant, sa fureur le délaissé, Monstrant par tel accez que nostre humanité N’est sinon le jouet de la Divinité,

Tantost plein , tantost vuide , autant que veut la grâce Du Ciel , qui courte en nous ou large en nous s’amasse. Pour ce trois fois heureux ceux ausquels est permis De voir les Dieux de près et se les rendre amis.

Ainsi quand par fortune, ou quand par maladie Je m’absente de vous, ma Muse est refroidie, Parnasse et ses deux fronts me semblent des deserts

Elegie I.

Et pour moy se tarit la fontaine des vers ;

Je me sens transformé, comme si le breuvage De Circe avoit charmé ma voix et mon courage;

Tant ma langue s’arreste à mon palais tout court.

Mais lorsque je retourne au temple de la Court,

Et que je voy Henry, l’Apollon qui m’inspire, Soudain je me descharme et ma langue veut dire Les honneurs d’un tel Prince, et me sens r’enchanter D’un nouvel enthousiasme, afin de mieux chanter Vostre vertu qui régné au Monde sans égale,

Et tousjours vous chantant mourir vostre Cigale.

C’est pourquoy je retourne à baiser vos genoux, Pour réchaufer mon sang en m’approchant de vous, Et aussi, mon grand Roy, pour oser satisfaire A vos commandemens, s’il vous plaist de m’en faire. Ne vous arrestez point à la vieille prison Qui enferme mon corps, ny à mon poil grison ,

A mon menton fleuri; mon corps n’est que l’escorce, Servez-vous de l’esprit, mon esprit est ma force.

Le corps doit bien tost rendre en un tombeau poudreux Aux premiers elemens cela qu’il a pris d’eux;

L’esprit vivra toujours qui vous doit faire vivre.

Au moins tant que vivront les plumes et le livre.

Quand j’auray cet honneur soit de vous rencontrer Sortant de vostre chambre, ou soit pour y entrer,

Je vous suppli de dire (et aussi je l’espere) : cc Celuy fut élevé par les mains de mon pere,

Par mes freres nourri, et de moy bien aimé;

Il fut l’un des premiers qui de gloire allumé Fit passer mon langage aux nations estranges, Ornant ma race et moy d’honneurs et de louanges,

Et monstra le chemin encores non battu A mes nobles François de suivre la vertu. »

Ne faites point vers moy ainsi qu’un mauvais maistre Fait envers son cheval, ne luy donnant que paistre, Encor qu’il ait gaigné des batailles sous luy,

Lorsque la maladie, ou le commun ennuy D’un chacun, la vieillesse, accident sans ressource.

Eleg ie 1 1. 217

Refroidit ses jarrets et empesche sa course.

Mais suivez Scipion qui bastit son Tombeau Sur Carthage, et qui onq’ ne fit rien de si beau Qu’enterrer prés de soy pour honorer sa gloire,

Le bon pere Ennius chantre de sa victoire;

Afin que vif et mort il eust à son costé

La Muse qui avoit à sa race apporté

Plus de Lauriers sacrez, que n avoit son espée,

Au sang des ennemis tant de fois retrempée.

Car de vaincre Hannibal et pouvoir par ses mains Destourner le bon-heur de Carthage aux Romains, C’estoit un œuvre grand depandant de Fortune,

Qui se monstre à chacun également commune;

Mais allonger son nom, et le rendre aimantin Contre la faulx du Temps, dependoit du Destin, Comme le vostre, Sire, ayant ce privilège,

D’estre aimé d’Apollon et de tout son college.

Elegie II

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