‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 108 sur 138 · A PHILIPPE DES-PORTES · texte numérisé non relu

A PHILIPPE DES-PORTES

Chartrain

Nous devons à la M ort et nous et nos ouvrages ;

Nousmouronsles premiers, lelongreplydes âges En roulant engloutit nos œuvres à la fin :

Ainsi le veut Nature et le puissant Destin.

Dieu seul est eternel : de l’homme élémentaire Ne reste apres la mort ny veine ny artere;

Qui pis est, il ne sent, il ne raisonne plus,

Locatif descharné d’un viel tombeau reclus.

Elegie II.

C’est un extreme abus, une extreme folie De croire que la Mort soit cause de la vie ( 0 ;

Ce sont poincts opposez autant que l’Occident S’oppose à l’Orient, l’Ourse au Midy ardent.

L’une est sans mouvement, et l’autre nous remue, Qui la forme de l’ame en vigueur continue,

Nous fait ouïr et voir, juger, imaginer,

Discourir du présent, au futur deviner.

Les morts ne sontheureux(2), d’autant que l’ame vive Du mouvement principe en eux n’est plus active. L’heur vient de la vertu, la vertu d’action ;

Le mort privé de faire est sans perfection.

L’heur de l’ame est de Dieu contempler la lumière : La contemplation de la cause première Est sa seule action : contemplant elle agist :

Mais au contemplement l’heur de l’homme ne gist.

Il gist à l’œuvre seul, impossible à la cendre De ceux que la Mort fait sous les ombres descendre, C’est pourquoy de Pluton les champs deshabitez N’ont polices ny loix ny villes ny citez.

Or l’ouvrage et l’ouvrier font un mesme voyage; Leur chemin est la Mort. Athènes et Carthage,

Et Rome qui tenoit la hauteur des hauteurs,

Sont poudre maintenant comme leurs fondateurs. Pour-ce les Grecs ont dit que glout de faim extreme, Saturne devoroit ses propres enfans mesme.

Le general est ferme, et ne fait place au Temps,

Le particulier meurt presque au bout de cent ans.

Chacun de son labeur doit en ce Monde attendre L’usufruit seulement, que présent il doit prendre Sans se paistre d’attente (?) et d’une éternité,

1. Contre les Pythagoriques, qui pensoient qu’après la mort nos âmes revenoient en autres corps , et mêmes èsbêtes. (Ronsard.)

2. C’est l’opinion d’Aristote, qui est fausse : car les morts qui meurent en Dieu sont heureux parfaitement. (R.)

3. Contre les poetes qui ne promettent autre chose à euxmesmes et aux autres par leurs vers, que l’éternité. (R.)

Elegië II.

Qui n’est rien que fumée et pure vanité.

Homere, qui servit aux neuf Muses de guide,

S’il voyoit aujourd’huy son vaillant Eacide,

Ne le cognoistroit plus, ny le docte Maron Son Phrygien Enee. Ainsi le froid giron De la tombe assoupit tous les sens 3e nature Qui sont deubs à la terre et à la pourriture.

Nous semblons aux Taureaux, qui decoutres trenchans A col morne et fumeux vont labourant les champs, Sillonnant par rayons une germeuse plaine ,

Et toutesfois pour eux inutile est leur peine :

Ils ne mangent le bled qu’ils ont ensemencé,

Mais quelque vieille paille, ou du foin enroncé.

Le Belier, Colonnel de sa laineuse troupe, L’eschine de toison pour les autres se houpe,

Car le drap, bien que sien, ne l’habille pourtant : L’homme ingrat envers luy au dos le va portant Sans luy en sçavoir gré. Ainsi nostre escriture Ne nous profite rien : c’est la race future Qui seule en joüit toute, et qui juge à loisir,

Les ouvrages d’autruy, et s’en donne plaisir,

Rendant comme il luy plaist nostre peine estimée. Quant à moy, j’aime mieux trente ans de renommée, Jouissant du Soleil, que mille ans de renom Lors que la fosse creuse enfoüira mon nom Et lors que nostre forme en une autre se change. L’homme qui ne sent plus , n’a besoin de loüange.

Il est vrai que l’honneur est le plus grand de tous Les biens extérieurs qui sont propres à nous,

Qui vivons et sentons : les morts n’en ont que faire. Toutes fois le bien faire est chose necessaire,

Qui profite aux vivans, et plaist aux heritiers.

Les fils, de leurs ayeux racontent volontiers Les magnanimes faits : la loüange illustrée D’un acte vertueux ne fut jamais frustrée De son digne loy-er, soit futur ou présent.

Le Ciel ne donne à l’homme un plus riche présent Que l’ardeur des vertus, les aimer et les suivre,

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