‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 109 sur 138 · ELEGIE I II · texte numérisé non relu

ELEGIE I II

Un renom excellent, bien mourir et bien vivre.

Des-Portes, qu’Aristote amuse tout le jour,

Qui honores ta Dure, et les champs qu’a l’entour Chartres voit de son mont, et panché les regarde ,

Je te donne ces vers , à fin de prendre garde De ne tuer ton corps, désireux d’acquérir Un renom journalier qui doit bientost mourir :

Mais happe le présent d’un cœur plein d’allegresse, Ce-pendant que le Prince, Amour, et la jeunesse T’en donnent le loisir, sans croire au lendemain. Le futur est douteux, le présent est certain.

Elegie III

L’autre jour que j’etois assis auprès de vous Prisonnier de vos yeux si cruels et si dous,

Dont Amour fit le trait qui me rend fantastique ;

Vous demandiez pourquoy j’estois mélancolique ,

Et que toutes les fois que me verriez ainsi ,

Vouliez sçavoir le mal qui causoit mon souci.

Or afin qu’une fois pour toutes je vous die La seule occasion de telle maladie,

Lisez ces vers, Madame, et vous verrez comment ,

Et pourquoy je me deuls d’Amour incessamment.

Quand je suis prés de vous, en vous voyant si belle, Et vos cheveux frisez d’une crespe cautelle ,

Qui vous servent d’un reth, où vous pourriez lier Seulement d’un filet un Scythe le plus fier,

Et voyant vostre front et vostre œil qui ressemble Un Ciel bien allumé des estoiles ensemble,

Et voyant vostre teint où les plus belles fleurs Perdroient le plus naïf de leurs vives couleurs ,

Et voyant vostre ris, et vostre belle bouche Qu’amour tant seulement de ses deux levres touche,

Elegie III.

Bref, voyant vostre port, vostre grâce et beauté, Vostre fiere douceur, vostre humble cruauté,

Et voyant d’autre part que je ne puis attaindre A vos perfections, j’ay cause de me plaindre,

D’estre mélancolique, et porter sur le front

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font.

J ’ay peur que vostre amour par le temps ne s’efface, Je doute qu’un plus grand ne gaigne vostre grâce,

J ’ay peur que quelque Dieu ne vous emporte aux Cieux ; Je suis jaloux de moy, de mon cœur, de mes yeux ,

De mes pas, de mon ombre, et mon ame est esprise De frayeur si quelqu’un avecques vous devise.

Je ressemble aux serpens qui gardent les vergers Où sont les Pommes d’or; si quelques passagers Approchent du jardin, ces serpens les bannissent, Bien que d’un si beau fruit eux-mesmes ne joüissent.

Puis quand je suis contraint d’avecq vous me partir, Je sens hors de vos yeux une vapeur sortir Qui entre dans les miens, dont soudain est saisie Ma raison qui se laisse aller par fantaisie.

Alors sans nulle trêve, à toute heure, en tous lieux Vostre belle effigie erre devant mes yeux,

Qui le sang et le cœur et l’ame me tourmente Du désir de revoir vostre personne absente.

Mon esprit qui se fait du meilleur de mon sang,

Se desrobe ae moy, me laisse froid et blanc,

Et quittant sa maison dedans vos yeux séjourné.

Quelquefois au logis desloyal il retourne,

Pour emmener mon cœur avecq’ luy pour vous voir. Mon ame court après à fin de le r’avoir,

Mais elle pour-neant dresse son entreprise;

Car ainsi que le cœur à la fin elle est prise En un lieu si plaisant, qu’elle perd souvenir,

Ainsy que fait le cœur, de plus s’en revenir.

Que je hay mon penser, qui fol prend hardiesse De s’en aller tout seul parler à ma Maistresse!

Je l’aime et si le hay ; je l’aime pour-autant

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