‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 110 sur 138 · ELEGIE III · texte numérisé non relu

ELEGIE III

Qu’il va fidèlement mes peines racontant :

Je le hay pour raison que jamais ne m’appelle Quand il s’en fuit de moy et va parler à elle.

Las ! que n’est tout mon corps en pensers transformé ? La voyant nuict et jour je seroy mieux aimé.

Je ressemble à celuy qui trop avare enserre Son plus riche thresor au plus creux de la terre;

Il a beau s’en aller en pays estranger ,

De terres et de mers et de villes changer,

L’avarice jamais de son col ne détache :

Car son cœur est tousjours où son thresor se cache. Ainsy je pense en vous, mon thresor, et ne puis Vivre si par penser dedans vous je ne suis.

Quand Phebus au matin vient esclairer au Monde, Tirant dehors la mer sa belle tresse blonde,

Deux hostes differents, l’esperance et la peur, Comme mes ennemis se logent dans mon cœur : L’une me veut mener au lieu de mon martyre,

Me presse de la suivre , et l’autre m’en retire.

Je sens par leur discord deux effets dedans moy, Maintenant le plaisir, et maintenant l’esmoy.

En si divers combats tous les jours je travaille,

Et si ne puis gaigner ni perdre la bataille.

Puis quand la Lune au soir avecq’ ses noirs chevaux Va r’appellant la nuit, elle appelle mes maux;

Le sommeil fuit mes yeux, et la nuict, qui appaise Le soucy des humains, ne vient point pour mon aise. Je ne fay dans le lict que virer et tourner ,

Je ne puis un moment d’un costé séjourner

Sans me tourner sur l’autre , et d'une ardante espince

Amour toute la nuict m’égratigne et me pince.

Si ce Dieu me permet un moment sommeiller, Incontinent en songe il me vient travailler,

Et frayeur sur frayeur dedans mon cœur assemble.

Tantost je vous tiens prise, et tantost il me semble Que vous fuyez ainsy qu'en mer fuit un vaisseau

Elegie III.

Et qu'en courant après je m’abysme sous l'eau (a), Ou comme fait un Cerf au travers d’un bocage Quand il traine à ses flancs une beste sauvage (b). Tantost il vous transforme en tigre ou en lion ,

Ou fait dedans mes yeux voler un million De figures, hélas! qui me tiennent en crainte,

Et qui font toute nuict la cause de ma plainte.

Or comme le Printemps porte tousjours les fleurs, L’Esté de sa nature ameine les chaleurs,

Autonne les raisins, et l’Hyver la froidure,

Ainsi Amour cruel apporte de nature Dans le cœur de l’amant le soin et la douleur,

La tristesse, l’ennuy, les pleurs et le malheur,

La crainte, le soupçon, les soucis et la peine, Passions dont mon ame est pour vous toute pleine.

Puis donc vous demandez, me voyant amoureux, La cause qui me fait si triste et langoureux !

Si de vostre costé vous aviez apperceue La moindre affection que pour vous j’ai receue,

Et si vous, qui m’avez de flammes tout esmeu ,

Aviez senti l’ardeur qui vient de vostre feu ,

Me jugeant par vous mesme, auriez la cognoissance De mon propre malheur par vostre expérience;

Seriez mélancolique, et cognoistriez combien Amour donne de maux pour l’attente d’un rien.

a. Var. :

Que vous fuyez de moy , ainsi que bien souvent S’enfuit une fumée à l’arriver du vent.

b. Var. :

Ainsi loin de mes bras s’escarte vostre image.

Elegie IV.

Elegie IV

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