Pierre de Ronsard
Eclogue T.
Redite tous les ans , par les ans ne se change ,
Plus forte que la mort , fleurissant en tout temps Par ces grandes forests , comme fleurs au printemps.
Navarrin(i)-
Que ne retourne au monde encore ce bel âge Simple , innocent et bon , où le meschant usage De l’acier et du fer n’estoit point en valeur,
Trop en prix maintenant en nostre grand malheur?
Hà ! bel âge doré , où l’or n’avoit puissance!
Mais doré pour-autant que la pure innocence ,
La crainte de mal-faire et la simple bonté Permettoient aux humains de vivre en liberté.
Les Dieux visiblement se presentoient aux hommes, Et, pasteurs de troupeaux par ceschamps où nous sommes, Au milieu du bestail ne faisoient que sauter, Apprenant aux mortels le bel art ae chanter.
Les bœufs, en ce temps-là, paissans parmi la plaine, L’un à l’autre parloient, et d’une voix humaine, Quand la nuict approchoit , predisoient les dangers , Et servoient par les champs d’oracles aux bergers.
Il ne regnoit alors ny noise ny rancune,
Les champs n’estoient bornez , et la terre commune , Sans semer ny planter, bonne mere , apportoit Le fruict qui de soy-mesme heureusement sortait ;
Les procez n’avoient lieu , la guerre ny l’envie.
Les vieillards sans douleur sortoient de ceste vie Comme en songe , et leurs ans doucement finissoient , Ou, mangeant de quelque herbe, ils se rajeunissoient. Jamais du beau printemps la saison esmaillée N’estoit (comme depuis) par l’hyver despouillée.
Tousjours du beau soleil les rayons se voyoient , Ettousjours par les bois les Zephyres s’oyoïent; Tousjours le rossignol chantoit par la verdure ;
Tous ces vilains oiseaux d’abominable augure, Orfrayes et chouans qui sont cornus au front ,
!. Le roi de Navarre, Henri le Grand.
24 Eclogue I.
Sur le haut des maisons ne chantoient comme ils font.
La terre, comme elle est vers les hommes despite, N’engendroit ni venin ni plante d’aconite (a) ;
Mais myrrhe precieuse, et l’amome, qui sent Si doucement au nez , et le basme et l’encent.
Chascun se repaissoit, dessous les frais ombrages,
Ou de laict, ou de glan , ou de fraises sauvages.
Car le bœuf laboureur, apres avoir sué Comme il fait sous le joug , pour lors n’estoit tué ;
Ni la douce brebis qui les robes nous donne Sa gorge ne tendoit au couteau de personne (b),
O saison gracieuse ! helas, que n’ay-je esté En un temps si heureux en ce monde alaité ? Maintenant on ne voit que Circes(i), que Medées»
a. Var. :
La terre par le ciel encor ’ n’estoit maudite :
Son sein ne produisoit encores l’aconite,
Vitriol , arsenic , ny tous ces végétaux ,
Ny le prompt argent-vif , principe des métaux ,
N y tout ce que Pluton cache en son patrimoine,
Ny des fortes poisons l’execrable antimoine :
b. Var. :
Ny la simple brebis , qui nos vêtements porte ,
Aux estaux des bouchers au croc ne pendoit morte;
Ny lors la vache mere, oubliant le séjour Des ruisseaux et des prez , ne mugloit à l’entour Des ministres sacrez , lamentant sa genice ,
Car les fleurs et les fruits servoient de sacrifice.
(Ed. posth.)
1 . Des personnes qui ne faisoient estât que d’empoisonner. Il ne nous est pas permis de dire ici la vérité sans crime. — Il fait allusion à l’empoisonnement de la reine de Navarre. P. B.
Eclogue I.
Que Cacus (t) eshontez aux mains outrecuidées,
Que Busirs, Geryons, que Protées nouveaux,
Oui se changent en tigre, enserpens, en oiseaux,
Et coulent de la main tout ainsi qu’une anguille ,
Et aux moissons d’autruy ont tousjours la faucille.
Il me souvient un jour qu’aux rochers de Beart (2) J’allai voir une vieille, ingénieuse en l’art D’appeler les esprits hors des tombes poudreuses, D’arrester le soleil et les rivières creuses,
Et d’enchanter la lune au milieu de son cours ,
Et changer les pasteurs en tigres et en ours.
Or elle, prévoyant par magique figure Que la bonté faudroit en la saison future,
Me conduit dans un antre, où elle me monstra Un tableau qu’à main dextre attaché rencontra,
Et, le lisant, m’apprist dés enfance à cognoistre Legrand Pan(j) des bergers, de toutes choses maistre;
Me montra mille maux en ceste table escris ,
Dont les hommes seroient en peu de temps surpris :
La guerre, le discord, mainte secte diverse^).
Et le monde esbranlé tomber à la renverse.
« Mais pren cœur, ce disoit : car, tant que les grands rois De la Gaule aimeront les pasteurs navarrois ,
T ousjours leurs gras troupeaux paistront sur les montagnes, Le froment jaunira par leurs blondes campagnes,
Et n’auront jamais peur que les proches voisins Emportent leurs moissons ou coupent leurs raisins.
«Pource, jeune berger, il te faut dés enfance Aller trouver Carlin ($) le grand pasteur de France;
Ta force vient de luy. » Lors, suyvant mon destin,
t . Par ces Cacus, il entend les harpies de l’État, qui votaient à toutes mains. Cacus étoit un voleur qui se tenoit sur le mont Aventin ; il fut tué par Hercule.