‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 111 sur 138 · DISCOURS AMOUREUX DE GENEVRE · texte numérisé non relu

DISCOURS AMOUREUX DE GENEVRE

Genèvre, je te prie, escouste par pitié

Comment je fus surpris de ta douce amitié.

Ainsi le cours des ans ta beauté ne fanisse Ains maistresse du temps contre l’age fleurisse (a).

Sur la fin de Juillet que le chaud violant Rendoit de toutes parts le Ciel estincelant,

Un soir à mon malheur je me baignov dans Seine, Où je te vy danser sur la rive prochaine Foulant du pied le sable, et remplissant d’amour Et de ta douce voix les rives d’aientour.

Tout nud je me vins mettre avec ta compagnie,

Où dansant je bruslai d’une ardeur infinie ,

Voyant sous la clarté brunette du Croissant,

Ton œil brun à l’envi de l’autre apparoissant.

Là je baisay ta main pour première accointance , Autrement de ton nom je n’avois cognoissance;

i Cette charmante élégie avoit , dit-on , pour objet la femme de Biaise Vigenere; en effet on retrouve dans le nom de Genèvre l’anagramme de Vigenere.

a. Dès 1567 le 3e et le 4e vers avoient été ainsi modifiés :

Ainsi le cours des ans ta grâce ne fanisse,

Ains tousjours en beauté contre l’age fleurisse.

En 1578 les 4 vers furent changés :

Genevre , je te prie , escoute ce discours Qÿi commence et finit nos premières amours :

Souvent le souvenir de la chose passée ,

Quand on la renouvelle , est doux à la pensée.

Elegie IV.

Puis d’un agile bond je m’eslançai dans l’eau, Pensant qu’elle esteindroit mon premier feu nouveau. 11 advint autrement; car au milieu des ondes Je me sentis lié de tes deux tresses blondes,

Et le feu de tes yeux qui les eaux pénétra ,

Maugré la froide humeur dedans mon cœur entra.

Dés le premier assaut je perdi Passeurance;

Je m’en allay coucher sans aucune esperance De jamais te revoir pour te donner ma foy,

Car si ne cognoissant ny ta maison ny toy,

Je ne te cognoissois pour la belle Genevre Qui m’a bruslé le cœur d’une amoureuse fièvre;

Aussi de ton costé tu ne me cognoissois

Pour Ronsard l’ornement du langage François (a).

Si tost que j’eu pressé les plumes ocieuses De mon lict paresseux, les peines curieuses Qu’Amour dessus sa lime aiguise sourdement, Vindrent dedans mon cœur loger soudainement [b). Avecques le désir de te pouvoir cognoistre,

Et de faire à tes yeux ma douleur apparoistre.

Aussi tost que l’Aurore eut appelé des eaux Le beau Soleil tiré de ses quatre chevaux (c)

Je saute hors du lict, et seul je me promeine Loin des gens sur le bord, devisant de ma peine. Quelle fureur me tient? et quel nouveau penser Me fait douteusement ma raison balancer?

Où est la fermeté de mon premier courage ?

Et quoy, veux-je Centrer en un nouveau servage?

a. Var. .

Pour Ronsard dont le nom a cours par les François.

b. Var. :

Qu’Amour pour me livrer aiguise sur sa queux Vindrent dedans mon cœur allumer mille feux.

c. Var. :

Le Soleil souffle-jour du nez de ses chevaux.

Ronsaid. — IV. 15

Elegie IV.

Veux-je que tout mon âge aille au plaisir d’Amour? Que me sert d’être franc des liens qu’à l’entour De mon col je portais, quand Marie et Cassandre Dedans leurs beaux filets mesceurent si bien prendre(d), Si maintenant plus meur, plus froid et plus grison ,

Je ne me puis aider de ma sotte raison )

Et s’il faut qu’à tous coups, comme insensé, je soye De ce petit Amour et la butte et la proye?

Non, il faut résister ce-pendant que l’erreur Ne fait que commencer, de peur que la fureur Par le temps ne me gagne, et dedans ma poitrine Pour eternel séjour le mal ne s’enracine.

Ainsi tout Philosophe et de raison tout plein, Comme si Amour fut quelque chose de sain,

Ferme je m’asseurois que jamais autre femme N’allumeroit mon cœur d’une nouvelle flame.

Avecq tels beaux discours au logis je revins,

Où plus fort que jamais amoureux je devins.

Car si tost que Vesper la brunette courrière De la lune eut poussé dans les eaux sa lumière, Prenant avecques moy pour compaignon Belleau, Comme le soir passé je retournay sur l’eau.

Ce Belleau, qui se sied des premiers sur Parnasse, Desjà sentait le trait de ta gentille face;

Ton œil l’avoit blessé, et me celoit ton nom,

Car Amour ne veut point avoir de compaignon.

Ainsi que je passois, je t’avise à ta porte (b)}

Et là le petit Dieu qui pour ses armes porte La fléché et le carquois , si grand coup me donna , Que ma pauvre raison soudain m’abandonna ;

Puis me navrant le cœur, en signe de conqueste De ses pieds outrageux me vint fouler la teste,

a. Var. :

Aux rets de leurs cheveux captif me sçeurent prendre .

b. Var. :

Repassant vers le soir , je t'avise à ta porte .

Elegie IV.

Il me lia les mains, et ma voix deslia,

Qui pour avoir merci de tels mots te pria :

Madame, si l’œil peut juger par le visage L’affection cachée au dedans du courage,

Certes je puis juger en voyant ta beauté,

Que ton cœur n’est en rien taché de cruauté.

Aussi Dieu ne fait point une femme si belle ,

Pour estre contre Amour de nature rebelle.

Cela me fait hardi de m’adresser à toy ,

Puis que tant de douceur en ta face je voy.

Or ainsi que Telephe alla devant la ville De Troye, pour prier le valeureux Achille De luy guarir sa plaie; à toy je viens ici Las ! pour guarir la mienne , et pour trouver merci.

Harsoir en se joüant l’enfant de Cytherée Faisant de tes beaux yeux une fléché acerée Et m’ouvrant l’estomac, tout le cœur m’a percé,

Et tu nesçais, helas! m’avoir ainsi blessé.

Ceste fléché mortelle est au cœur arrestée ,

Elle tient aux poumons d’une poincte dentée,

Je ne la puis avoir, tant mon sang espandu M’a laissé de raison et de sens esperdu.

Tout ainsi qu'un veneur désireux de la chasse,

Qui de maints coups de traits mainte biche pourchasse, De cent il en blesse une et si ne le sçait pas ,

Elle emporte la fléché , et hastant son trespas S’enfuit par les rochers vagabonde et blessée,

Pour sa playe guarir chercher la Panacée.

Tu es ma Panacée, à toy je viens ici Pour guarir de ma playe, et pour avoir merci.

Ce n’est le naturel d’une Dame bien-née De vivre contre Amour fierement obstinée :

Aux lions, aux serpens qui sont pleins de venin Convient la cruauté, non au cœur féminin ,

Qui tant plus est bénin, et tant plus, ce me semble, Aux Dieux qui sont bénins de nature ressemble.

Tu n’auras grand honneur de me laisser mourir;

Il vaut mieux doucement ma langueur secourir

228 Elegie IV.

Et me prendre chez-toi pour serviteur fidelle,

Que me tuer ainsi d’une playe cruelle.

A peine avoy-je dit, quand d’un soupir profond (Enfant de l’estomac où les désirs se font)

Brévement tu respons que je perdois ma peine,

Que j’escrivois sur l’eau, et semois dans Pareine,

Et qu’une mort avoit enterré ton flambeau ,

Et que tous tes désirs estoient sous le tombeau. T’oyant ainsi parler, confus je m’en retourne,

Où, pleurant, quatre jours au logis je séjourné.

Le cinquiesme d’après, de fureur transporté,

Je retourne pour voir l’appast de ta beauté.

Il ne faut, ce disoy-je, ainsi vaincu se rendre : Tant plus un chasteaufort est difficile à prendre ,

Plus apporte d’honneur à celui qui le prend;

Car jamais la vertu sans combat ne se rend.

Or, en parlant à toy de cent choses diverses,

Nous esgarant tous deux d’amoureuses traverses,

A la fin privément tu t’enquis de mon nom,

Et si j’avois aimé d’autres femmes ou non.

Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise;

Ce Ronsard que la France honore, chante et prise , Des Muses le mignon, et de qui les escrits N’ont crainte de se veoir par les âges surpris ! (a) Alors que tout le sang me bouilloit de jeunesse,

Je fis aux bords de Loire une jeune Maîtresse , Cassandre étoit son nom, dont ce grand univers A conneu la beauté fameuse par mes vers, (b)

a. Var. :

Qui ma belle science ay des Muses apprise ,

Bien cognu d’Helicon, dont Cardant aiguillon Me fit danser au bal que conduit Apollon.

b. Var. :

Que ma muse en fureur sa Cassandre appeloit ,

A qui mesme Venus sa beauté n’égaloit.

Elegie IV.

Je m’espris en Anjou d’une belle Marie Que j’aimay plus que moy, que mon cœur, quemavie. Son pays le sçait bien, où cent mille chansons Je composay pour elle en cent mille façons.

Mais (ô cruel Destin !) pour ma trop longueabsence D’un autre serviteur elle a fait accointance,

Et je suis resté veuf sans prendre autre parti Dès l’heure que mon cœur du sien s’est départi.

Maintenant je poursuis toute amour vagabonde, Ores j’aime la noire, ores j’aime la blonde,

Et sans amour certaine en mon cœur esprouver,

Je cherche ma fortune où je la puis trouver S’il te plaisoit m’aimer, par tes yeux je te jure Que d’une autre amitié jamais je n’aurois cure.

Mais dy-moy, je te pri’, si l’Archerot vainqueur Des hommes et aes Dieux, t’a point blessé le cœur? Et si le traict poignant qu’en notre sang il moüille Se vid jamais sanglant de ta belle despoüille?

Lors tu fis un souspir, et tes beaux yeux souillant De larmes, et ton sein goûte à goûte mouillant,

Tu me respons ainsi : Il n’y a que les marbres ,

Les piliers, les cailloux, les rochers et les arbres Privez de sentiment, qui se puissent garder D aimer quand un bel œil les daigne regarder.

Nous qui sommes vestus d’affections humaines,

De muscles et de nerfs, de tendons et de veines,

Qui avons jugement, et qui point ne portons Un roc en lieu d’un cœur, qui vivons et sentons,

Il est bien mal-aisé de ne sentir la flame Que le gentil Amour nous verse dedans l’ame. Quant à moy, je confesse avoir senti combien Ce petit Archerot fait de mal et de bien.

S’il te plaist de l’oüir, je m’en vay te le dire,

Et ne faut s’esbahir si mon cœur en souspire :

Il me plaist bien encor mon deuil te descouvrir,

Bien que d'un si beau mal je ne vueille guarir.

Six ans sont ja passés qu’Amour conceut envie Dessus la liberté nourrice de ma vie,

230 Elegie IV.

Et pour me rendre serve à luy, qui peut oster Le feu le plus ardant des mains de Jupiter ,

Me desroba le cœur et me fit amoureuse

D’un amant dont j’estois contente et bien-heureuse,

Lequel j’avois choisi si sage et si parfait,

Qu’à la belle Cyprine il eust bien satisfait.

Il aimoit la vertu, il abhorroit le vice,

Il aimoit tout honneste et gentil exercice;

Il joüoit à la paume, il balloit, il chantoit ,

Et le luth doucement de ses doigts retentoit;

Il sçavoit la vertu des herbes et des plantes ,

Il cognoissoit du Ciel les sept fiâmes errantes ,

Leurs tours et leurs retours, leur soir et leur matin , Et de là predisoit aux hommes le destin.

Il étoit jeune et beau, d’un parler accointable,

De taille belle et droite et d’un œil amiable (a);

Et quand en lui le Ciel n’eust poussé mon désir, Encor pour sa vertu le devois-je choisir.

Durant cinq ans entiers nous avons prins ensemble Les plaisirs que jeunesse en deux amans assemble,

Et ne se peut trouver ny jeu ny passetemps ,

Dont amour n’ait rendu nos jeunes ans contents.

Venus ne garde point tant de douces blandices, Tant de baisers mignards, tant d’amoureux delices. En ses vergers de Cypre à Mars son cher amy,

Soit veillant en ses bras, soit au lict endormy,

Que mon amant et moy, esbatant nos jeunesses , Avons pris de plaisirs, d’esbats et de liesses.

Seul il estoit mon cœur, seule j’estois le sien ;

Seul il estoit mon tout, seule j’estois son bien.

Seul mon ame il estoit, seule j’estois la sienne ,

Et d’autre volonté il n’avoit que la mienne.

Or, sans avoir débat en esbats si plaisans,

Nous avions ja passé l’espace de six ans ,

a. Var. :

De Nature la grâce en tout il avoit eue ,

L’eloquence en la bouche et l’amour en la voie.

Elegie IV.

Quand la cruelle Mort ingrate et odieuse Fut (malice du Ciel) sur nostre aise envieuse.

Ceste cruelle Mort franche d’affection ,

Qui jamais ne logea pitié ny passion ,

Qui n’a ny sang, ny cœur, ny aureille, ny veue, Dure comme un rocher que la marine esmeue Bat au bord Caspien, me blessa de sa faulx Plus que le trait d’Amour qui commença mes maux, Me rendant, comme fiere, execrable et inique ,

(Je meurs en y pensant!) mon amant hydropique.

De jour en jour coulant sa force s’escouloit ;

Sa première beauté sans grâce s’en-alloit Comme une jeune fleur sur la branche seichée,

Ou la neige d’hyver du premier chaud touchée ,

Que le chaud incertain distile peu à peu ,

Ou comme fait la cire à la chaleur du feu.

Helas qu’eussé-je fait! si ceste Parque fiere,

Qui ne se peut fléchir par humaine priere M’eust voulu pour victime, et si en m’assommant, Elle eust voulu sauver la vie a mon amant ,

Je me fusse estimée une vraye amoureuse D’acheter par ma mort une ame si heureuse !

Mais ceste vieille sourde, ingrate à mon désir,

Ne le voulut jamais, ainçois tout à loisir,

Pour plus me martyrer et me rendre abusée ,

De jour en jour tirer le fil de sa fusée.

Je n’eusse pas souffert qu’on se fust approché Du misérable lict où il estoit couché,

Ou que sa propre sœur d’un naturel office Luy eust touché la main ou luy eust faict service; Seule je le pansois sans secours d’estranger,

Car sans plus de ma main vouloit boire et manger.

Ainsi de tristes pleurs la face ayant mouillée (Ny de nuict ny de jour sans estre despouillée)

J’estois prés de son lict pour lui donner confort,

Et pour voir si l’Amour pourroit vaincre la Mort, Or, le jour qu’Atropos, qui nos toiles entame,

Avoit tout dévidé les filets de sa trame ,

Elegie IV.

Me voyant souspirer, gémir et tourmenter,

Me tordre les cheveux, crier et lamenter,

Debile renforça sa voix à demy morte,

Et me tournant les yeux me dit en telle sorte :

Mon cœur, ma chere vie, appaise tes douleurs,

Je me deuls de ton mal, et non de quoy je meurs,

Car je meurs bien contant, puis que mourant je laisse Mon ame entre les bras de si chere Maistresse.

Je m’en-vois bien-heureux aux rives d’Acheron, Heureux, puis qu’en mourant je meurs en ton giron , Ma lèvre sur la tienne, et tenant embrassée La dame que la mort n’oste de ma pensée.

Seulement je me plains et lamente de quoy Mourant entre tes bras tu lamentes pour moy.

Appaise ta douleur, Maistresse, je te prie; Appaise-toy, mon cœur, appaise-toy, ma vie.

Si en mourant on doit sa Dame supplier,

Far tes cheveux dorez qui me peurent lier,

Je te prie et supplie, et par ta belle bouche,

Et par ta belle main qui jusqu’au cœur me touche, Qu’encore apres ma mort tu me vueilles aimer,

Et dedans mon tombeau ton amour enfermer.

Ou bien, si ta jeunesse encore fraische et tendre Veut après mon trespas nouveau serviteur prendre , Au moins je te suppli’ de vouloir bien choisir,

Et jamais en un sot ne mettre ton désir,

Afin qu’un jeune fat à mon bien ne succédé,

Ains un amy gaillard en mon lieu te possédé.

Que je serois marri si aux Enfers là bas Quelqu’un me venoit dire apres ce mien trépas,

Celle qui fut là haut ton cœur et ta pensée,

Qu’avec si grand travail tu as si bien dressée,

Aime un sot maintenant! ce despit me seroit Plus grief que tous les maux que Pluton me feroit.

Or, Adieu, je m’en-vois aux rives amoureuses, Compagnon du troupeau des âmes bien-heureuses, Dessous la grand’ forest des myrtes ombrageux,

Que l’orage cruel ny les vents outrageux

Elegie IV. 2$$

N’effueillerent jamais, où sans cesse souspire,

Par les vermeilles fleurs le gracieux Zephyre.

Là portant sur le chef des roses en tout temps.

Et dedans mon giron les moissons du Printemps , Couché sous le bocage à la fraischeur de l’ombre, J’iray pour augmenter des Amoureux le nombre ; Comme bien asseuré que les gentils esprits Qui jadis ont aimé ne m’auront à mespris;

Près d’eux me feront place, et si pense, Madame, Qu’ils n’auront point là bas une plus gentille ame.

Mais las! puisque mon corps qui t’a si bien aimé, Sera tantost sans forme en poudre consumé,

Pour souvenance au-moins garde bien ma peinture Où sont tirez au vif les traits de ma figure;

La voyant, tu pourras de moy te souvenir Et souvent près ton sein chèrement la tenir.

Et luy diras : Peinture , ombre de ce visage Qui mort et consumé encores me soulage,

Que tu m’es douce et chere, ayant perdu l’espoir,

Si ce n’est par la mort , de jamais te revoir!

O beau visage feint, feinte teste, qui portes Encor les aiguillons et les flamesches mortes De ma première ardeur, ton faux m’est gracieux,

Et seulement de toy se contentent mes yeux.

Ainsi tu parleras , ayant quelque mémoire De moy qui vay loger dans une fosse noire,

Et qui rien au tombeau n’emporte avecques moy Sinon le souvenir que j’emporte de toy.

Tels ou semblables mots d’une bouche mourante Me disoit mon ami; et moy, toute pleurante,

D’un cœur triste et serré rebaisant mille fois Sa jeune face aimée, ainsi luy respondois :

Mon tout, je ne verray si tost finir ta vie,

Que ta vie ne soit de la mienne suivie.

Soit quelle aille aux Enfers, soit qu’elle aille là haut, Mourant je la suivray ; car certes il ne faut Que la fascheuse Mort en un jour des-assemble Deux corps qui ont Yescu si longuement ensemble

234 Elegie IV.

En parfaite concorde et en parfaite amour.

Il faut que nous mourions tous deux en mesme jour, Et qu’ensemble courions une mesme avanture ,

Et que soyons couverts de mesme sépulture.

Si tost que ta chaleur en froideur se mu’ra, L’excessive douleur au dedans me tu’ra;

Ou bien s’elle ne peut, d’un Cousteau tout sur l’heure Je perceray mon cœur à celle fin qu’il meure.

Et par un mesme coup aux Ombres s’en-iront L’esprit et la douleur qui mon cœur desli’ront;

Afin qu’apres ta mort morte je puisse suivre Toy qui m’as fait mourir et toy qui m’as fait vivre.

Ce-pendant de ma bouche errante j’engardois Que l’ame ne sortist de la sienne, et tardois L’esprit qui bouillonnoit sur la lèvre au passage,

Sur son pâlie visage appuyant mon visage,

Pressant d’un long baiser sa bouche , à celle fin Que par un doux baiser j’allongeasse sa fin.

Luy, tirant un souspir, tout lentement s’encline,

Et me laisse tomber son front sur ma poitrine, Laissant pendre ses bras, puis il me dit ainsi :

Mon sang, mon cœur, mes yeux, ma bouche et mon souci, Tu ne dois desloger de ceste vie humaine Sans le congé de Dieu; pource demeure saine, Vivante apres ma mort, et de ce mortel lieu Ne bouge, je te pri’, sans le vouloir de Dieu.

Je descen le premier où le Destin m’envoye Te préparer là bas et la place et la voye ;

Et si apres la mort il reste rien de nous ,

Je jure par tes yeux qui me furent si dous,

Que l’oubli ne perdra la chere souvenance

Que j’ay de ton amour, et tousjours ma semblance

En tous temps, en tous lieux , à toy viendra parler,

Et viendra sans frayeur ton esprit consoler ;

Et si je ne reviens fantosme véritable,

Tu croiras que l’Enfer n’est sinon qu’une fable.

Helas, il ne l’est pas, et pource toute nuict En dormant je seray compagnon de ton lict :

Elegie IV.

Et de jour en suivant ton corps en toute place, Comme un petit oiseau j’iray devant ta face,

Je voleray sur toy, te contant les esbas,

Les jeux et les plaisirs que je prendray là bas ,

Si j’en reçoy quelcun; mais je ne sçaurois croire Qu’on prenne grand plaisir sous la terre si noire.

Finissant ces propos il devient froid et blanc, Vomissant de sa bouche un grand ruisseau de sang. Voilà, dit-il, ma vie en sa fin consumée,

Qui t’a depuis six ans si chèrement aimée;

Pren-la, je te la donne. A peine il acheva Que son ame amoureuse ainsi que vent s’en-va;

Puis tout pasle et tout froid sur mon giron s’abaisse, Et pour son corps aimé son idole me laisse (a).

Qui pourroit raconter l’ennuy que je receu ,

Quand dessur mon giron tout froid je Papperceu! Mes sanglots au partir ne peurent trouver place, J’arrachay mes cheveux, j’esgratignay ma face,

Je baignay de mes pleurs son visage et son sein, Nommant tousjours son nom et l’appellant en vain. Apres avoir pressé de mes doigts ses paupières Et dit dessus son chef les paroles dernieres,

Ayant le cœur vaincu de regret et d’ennuy, Souspirant aigrement je me pasmay surluy.

Cependant ses parents qui trespassé le virent,

Le tirèrent du lict et nud l’ensevelirent,

Fors le chef seulement, qui sans estre caché,

Dessus un aureiller fut longuement couché.

Lors lespàrens du mort de la chambre m’osterent, Et comme un tronc de bois sur un lict me portèrent.

Mais si tost que je sçeu que le corps estoit seul, Je retourne en la chambre embrasser le linceul,

Et voyant, ô douleur! sa face descouverte,

De cent mille cousteaux mon ame fut ouverte.

a. Var. (1584) :

Il tombe en mon giron sans pouls et sans parole ,

Et pour son corps aimé ne resta que l’idole.

Elegie IV.

O, disois je, l’honneur des constants amoureux Qui es mort et qui vis entre les bien-heureux ,

Si nous avons souffert ensemble la tristesse ,

Que n’ai-je avecques toy ma part en ta liesse (a) ! Helas ! apres ta mort nostre sort n’est égal ,

Tout seul tu as le bien et seule j’ay le mal ,

Tu es franc de souci et je suis en misere,

Ton ame est déliée, et je vis prisonnière De peine et de souci et de regret , de quoy Je tarde si long temps sans aller apres toy.

O beaux yeux où Venus tenoit sa torche ardante O beau front où d’ Amour la trousse estoit pendante ! O cheveux, mes liens, mes filets et mes nœuds!

O bouche, le séjour des devis amoureux 'b) !

O main qui si long temps m’as prise et retenue!

O grâce qui du Ciel estois ici venue !

Las vous n’estes plus rien ! et tantost vous estiez Le soustien de ma vie et me reconfortiez :

Car de vous seulement pendoit mon asseurance,

Et vous perdant, hélas! je pers toute esperance.

Las! avant que partir parle encores à moy, Desrobe du sommeil tes paupières, et moy En quelle passion tu m’as icy laissée,

Qui meurs de cent trespas pour n’estre trespassée.

Or Adieu, cher ami, d’un eternel Adieu,

Pren de moy ce baiser, et le garde au milieu Des ondes d’Acheron, et maugré Proserpine Que tousjours son haleine eschaufeta poitrine.

Je n’avois achevé qu’il fut mis au cercueiî.

a. Var. (1 584) :

Si vifs nous partissions ensemble nos molestes , Pourquoy nauray-je part en tes joyes celestes ?

b. Var. (1584):

Et d’où sortoient de feu tant de rais si es pis!

O bouche dont les mots m’estoient autant de rets !

Elegie IV.

Les torches qui flamboient et la pompe du deuil L’attendoient en la rue , où quatre le portèrent Et mon riche trésor sous la terre boutèrent (a).

Je le suivi de loing tant que peurent mes yeux, Nommant la Mort cruelle et les astres des Cieux, Astres fiers et cruels qui m’avoient condamnée Si malheureusement avant que d’estre née,

A me ronger le cœur sans terme ny séjour,

Pour estre trop fidelle aux embusches d’Amour.

Or ma douleur n’est point par le temps divertie, Et neuf mois sont passez que je n’estois sortie Du logis pour chercher quelque plaisir nouveau , Sinon hier au soir que tu me vis sur l’eau;

Car je ne veux, trouver Médecin secourable , Chérissant mon ennuy comme chose incurable.

Ainsi toute pasmée et grosse de douleur,

Tu me fis par l’aureille entendre ton malheur, Quand je te respondis : Il n’est roche si dure Qui molle ne pleurast d’une telle avanture,

Et tout ce que l’Afrique allaite plein d’orgueil Aurait la face triste et les larmes à l’œil.

J’ay le corps tout debile et l’ame toute molle,

Qui me bat la poitrine au son de ta parolle.

J’ay les sens esblouïs, j’ay le cœur esperdu D’amour et de pitié de t’avoir entendu Aimer l’ombre a’un mort; car c’est chose bien rare De voir une amitié que la mort ne séparé ( b ).

Toutefois à ton mal il faut trouver confort,

Il faut prendre un vivant en la place d’un mort. Le mort est inutile à te faire service ,

Le vivant pour aimer est duisant et propice,

a. Var. (i 584) :

L’attendoient en la rué , où couche dans sa biere On le mena passer l’infernale riviere.

b. Var. :

De voir amitié telle en un temps si barbare.

Elegie IV.

Qui sent, qui oit, qui voit, et qui peut discourir.

Et qui peut comme l’autre en te servant mourir ;

Car un homme n’auroit ny cœur ny sang ny ame S’il ne vouloit mourir pour si gentille Dame.

Tu es encore jeune en la fleur de tes ans;

Use donc de l’amour et de ses dons plaisans ,

Et ne souffre qu’en vain l’Auril de ta jeunesse Au milieu de son cours se ride de vieillesse -

Nos ans sans retourner s’en-volent comme un trait, Et ne nous laissent rien sinon que le regret Qui nous ronge le cœur de n’avoir osé prendre Les jeux et les plaisirs de la jeunesse tendre,

Quand le temps le permet. Car ce n’est pas raison

Par un fol jugement de trahir la saison

Que le gentil amour nous donne de sa grâce (a),

Et pource en ton amour donne-moy quelque place. Quand celuy qui là bas durement est couché, Entendra nos amours, il n’en sera fasché;

Car s’il faisoit âu monde encor’ sa demeurance,

Il me feroit peut-estre honneur et reverence.

Puis suivant son vouloir tu luy feras plaisir De n’avoir en sa place un sot voulu choisir.

J’achevoy de parler lorsque la nuict ombreuse Me fit prendre congé de ta main amoureuse ;

J’allay trouver le lict, où sans avoir repos Me revenoient tousjours ton mort et tes propos, Comme ayant dans le cœur des mains d’Amour emprainte Ta beauté qui estoit la cause de ma plainte (b).

a. Var. (1584) :

Dont ton premier Avril en-jouvence ta face.

b. Var. (1578) :

Ta beauté, ton discours, tes larmes et ta plainte .

Elegie V.

Elegie V

A MONSIEUR DE FICTES Trésorier de l’Espargne

Adonis.

Fictes, qui n’est point feint aux enfans de la Muse, Si ta charge publique au travail ne t’amuse , Vien lire de Venus le bien et le malheur;

Car tousjours un plaisir est meslé de douleur.

Amour voulant un jour se venger de sa mere, Esleut de son carquois la flèche plus amere;

Puis la tirant contre elle au cœur la luy ficha Et ensemble l’amour d’Adonis luy lascha(a); Adonis et bercer et chasseur tout ensemble,

Dont la beaute parfaite aux images ressemble.

Ses yeux estinceloient comme un astre estoillé Que Tethys en son sein a long temps recelé,

Puis tirant hors de l’onde une vive estincelle Embellit tout le ciel d’une clarté nouvelle {b).

Un petit poil follet luy couvroit le menton, Gresle, prime, frizé, plus blond que le cotton Qui croist dessur les coings , ou la soye subtile

a. Var. :

Puis en lunant son arc ensemble descocha Adonis et son traict qu’au sang il luy ficha.

b. Var. :

Esclairant sur le soir d’une vive lumière ,

Et le Ciel de ses raiz embellit la première.

24O ËLEG1E V.

Qui couvre au renouveau la peau de la chenille.

Ses lèvres combatoient les roses qu’au jardin On voit espanoüir au lever du matin,

Qu’une jeune pucelle en son giron amasse Avant que leur beau teint par le chaud ne s’efface. Bref ce jeune Pasteur est tout jeune et tout beau ;

Il semble un pré fleury que le Printemps nouveau Et la douce rosée en sa verdeur nourrissent.

Où de mille couleurs les fleurs s’espanouissent;

C’est luy-mesmes Amour ! Venus n’eust sceu choisir Un amant plus gentil pour mettre son désir.

Ceste belle Déesse en amour furieuse,

De soy-mesme n’est plus ny de rien soucieuse,

Le Ciel elle mesprise et les honneurs des Dieux;

Ses roses et son myrthe, et ses lys gracieux Luy viennent à mespris , et tant Amour la donte Qu’elle a perdu le soin d’Eryce et d’Amathonte.

Ses cygnes , ses pigeons qui souloient la porter Au thrône venerable où se sied Jupiter,

Sans honneur paissent l’herbe, et remplis de tristesse, D’un pitoyable chant lamentent leur maistresse. Qu’un Pasteur, qu’un enfant tourmente sans repos, Et la playe d’Amour luy laisse jusqu’à l’os (a).

Elle ne pense en rien qu’en ceste belle bouche, Qu’en ses yeux où l’amour luy dresse l’escarmouche, Qu’en ses beaux cheveux d’or, et languissant d’ennuy, Soy-mesme s’oubliant ne pense plus qu’en luy,

Qu’en luy qui tient la clef de sa douce pensée,

Et la rend comme il veut joyeuse et courroucée. Jamais ne l’abandonne, ou soit que le Soleil En piquant ses chevaux sorte de son réveil ,

Soit au plus chaud Midy, soit à l’heure qu’il guide Son char en l’Océan et luy baisse la bride.

Dedans une cabane ils sont au poinct du jour,

a . Var. :

Et d’un traict amoureux envenime ses os.

Elegie V.

Ils font dedans un antre à midy leur séjour,

Au soir ils sont couchez sous le plaisant ombrage Ou d’un chesne glandeux, ou d’un antre sauvage, Estendus dessus l’herbe, où en cent mille tours La mere des Amours exerce ses amours,

En cent mille façons l’embrasse et le rebaise;

Luy , qui sent dans le cœur une pareille braise , Entonne sa musette, et pour la contenter Leurs plaisantes ardeurs ne cesse de chanter.

Elle tient en l’oyant contenance diverse,

Tantost en son giron languit à la renverse,

Et tantost le regarde , et d’un baiser souvent Entre-rompt ses chansons qui se perdent au vent.

Elle cognoist ses chiens, les nomme et les appelle , Porte la trompe au col, chasseresse nouvelle,

En main le fort espieu, et encerne de rets Et de filets tendus le milieu des forests;

Sçait le nom de ses bœufs et du belier qui meine Paistre en lieu d’un Berger les brebis en la plaine , Devançant bravement le troupeau d’un grand pas Ainsi qu’un Colonnel devance ses soldas.

O bien-heureux enfant, dont la belle Cythere ,

La mere des Amours à toy seul veut complaire ! Seulette avecques toy veut tondre les brebis ,

Et de sa blanche main leur pressurer le pis :

Veut mener avec toy les bœufs en pasturage, Esclisser des panniers, et faire du froumage ,

Et rapporter au soir en son giron troussé Un aigneau que sa mere aux champs aura laissé.

Pourveu qu’elle ait toujours sa bouche sur tes lèvres, Elle ne craint l’odeur de tes puantes chèvres;

Et pendue à ton col ne veut point refuser La nuict dessur la dure avec toi reposer,

Dessur le vert tapis des herbes verdoyantes (4), T’embrasser au milieu de tes brebis bellantes,

a. Var. :

S'endormir près de toy sur les herbes relantes ,

Ronsard. — IV. 16

2\l Elegie V.

Et de tes grands taureaux, qui jusqu’au point du jour Font (comme tu lui fais) aux genices l’amour.

Le Dieu Mars cependant de regret se consomme , S’appelle misérable, et se voudroit voir homme Pour mourir de douleur. Il est desesperé ,

Qu’un jeune pastoureau soit à lui préféré!

Jaloux et furieux, son bouclier il embrasse,

De sa pique esbranlant les montagnes de Thrace ;

Il gemist d’un haut cry, se lamente de quoy Sa Dame le trahit et luy manque de foy (a).

Or un jour Adonis retournoit de la chasse,

Lassé d’avoir suivi un grand cerf à la trace ,

Auquel du jarret dextre avoit coupé le nerf,

Et vainqueur rapportoit la teste du grand cerf.

Ami (disoit Venus), si tu cours d’avanture Une beste aux forests qui s’arme de nature,

Soit d’ongles soit de dents, je te pri’ ne la suy,

De peur que ta valeur ne cause mon ennuy.

Chasse les daims légers et les sauvages chèvres ,

Et les cœurs effrayez des connils et des lièvres;

Laisse en paix les sangliers, les lions et les ours,

Et ne les assaux point aux toiles ny aux cours. Croy-moy, mon cher ami, l’autre chasse est meilleure; Contre l’audacieux l’audace n’est pas seure.

Si tu mourrois, helas ! de regret je mourrois :

Car vivre après ta mort, helas! je ne pourrois.

Ainsi disoit Venus ; mais les haleines molles Des vents sans nul effect emportoient ses paroles.

Il estoit nuict fermée, et les hommes lassez Dessus la plume oisive avoient les yeux pressez, Enfermez du sommeil que la basse riviere De Styx fait distiller dessur notre paupière.

J a les astres au Ciel faisoient leur demy-tour :

Le celeste Bouvier, qui se roule à l’entour

Son cœur plein de colereet ses yeux de moiteur ,

Ne peuvent endurer pour rival un Pasteur.

Elegie V. 243

De l’Ourse, estoit penché; tout ce qui vit és ondes , Qui vit par les rochers dans les forests profondes , Poissons, serpens, lions , du labeur travaillez , Oublians les soucis, du somme estoient sillez.

Un seul, Mars, veille au Ciel, qui, plein defrenaisie De rage, de fureur, d’ire et de jalousie ,

Ny d’yeux ny d’estomac ne reçoit le sommeil ,

Mais veille dans le lict sans raison ni conseil.

Tantost sur un costé et tantost il se vire

Sur l’autre coup sur coup, il lamente et souspire,

Nomme Venus ingrate, et, bruslant de despit,

Armé de teste en pied s’eslance hors du lit,

Et comme la fureur brusquement le transporte ,

Va réveiller Diane et dit en telle sorte :

Ma Sœur, de qui despend mon bien et mon secours: J’embrasse tes genoux pour mon dernier recours;

O Nymphe que lâchasse et l’honneste exercice, Parmi les bois errante, ont esloigné du vice;

Que les Faunes cornus, les Satyres bouquins Craignent lors qu’en chassant tu as tes brodequins, Et que l’égal troupeau de cent Nymphes compagnes Environne tes flancs par bois et par montagnes.

S’il te souvient du jour qu’Orion le veneur Dedans une bruyere assaillit ton honneur,

Et que moy tout armé luy fis lascher sa prise ,

Si qu’en lieu de ton corps n’eut rien que la chemise Toy, sœur, rens la pareille à ton frere au besoin : On doit de ses parents au danger avoir soin.

Tu sçais comment Venus, qui souloit de ma vie Tenir la plus grand part , de moy s’est départie Pour suivre un Pastoureau, un Veneur, un enfant. Du reste je me tais ; la honte me defend De te conter comment une telle Déesse Dessous un pastoureau si vilement s’abaisse.

Je ne l’eusse pas creu, si de mes propres yeux , Je ne l’eusse advisée au milieu de ses jeux,

Baisant le jouvenceau bras à bras toute nue,

Dont de despit au cœur la fièvre m’est venue.

244 Elegie V.

Je l’eusse bien tué: mais je ne veux souiller Ma main en si bas sang, qui ne sçaisdespouiller Que les Roys de leur vie, et ne veux que ma gloire Par la mort d’un Pasteur se lise en une histoire.

Ce jeune Damoiseau délibéré demain Aller chasser au bois l’espieu dedans la main ,

Sans chiens, pour faire voir à sa tendre Maitresse Qu’autant qu’il est beau fils il est plein de prouesse.

Pour me venger, eslance au devant de ses yeux Digne d’un Meleagre, un sanglier furieux;

Cache lui sous les dents les meurtres et la foudre, Fais luy moy terrasser ce beau fils sur la poudre, Appelant pour néant sa Dame à son confort,

Afin que mon amour se venge par sa mort.

Ainsi disoit ce Dieu, et elle, de sa teste Favorisant son frere, accorda sa requeste.

A peine le Soleil avoit tiré ses raiz,

Qu’il empoigne l’espieu et court par les forests.

De buisson en buisson il revient et retourne ,

Et jamais en un lieu paresseux ne séjourné.

Il regarde deçà, il regarde de là,

Il chassa longuement et longuement alla Sans trouver nulle proye ; à la parfin il treuve Un sanglier, le malheur de sa première preuve.

Ses yeux estoient de feu , et son dos courroussé De poil gros et rebours se tenoit hérissé;

Escumeux, il bruyoit comme par les valees Font bruit en escumant les neiges devallées, L’Hyver, quand les torrents se roulent contreval ,

F.t font aux laboureurs et aux bleds tant de mal.

Il se tint ferme en pied pour enferrer la beste ,

Et l’espieu luy planter au plus haut de la teste.

Le fer se reboucha; le sanglier estonné Se recule à costé, puis à front retourné,

Luy poussa de travers ses defenses en l’aine,

Et tout pâlie et tout froid l’estendit sur la plaine.

Au cry de son amy la pauvre Amante vint ,

Qui plus qu’un marbre froid toute froide devint.

Elegie V. 245

Elle s’évanoüit, puis, estant revenue,

Frappe la tendre chair de sa poitrine nue ,

S’arrache les cheveux tesmoins de son meschef,

Et de vilain fumier des-honore son chef.

Tenant en son giron l’amoureuse despouille, L’eschauffe de souspirs et de larmes la mouille , Lamente, pleure, crie, et, grosse de souci ,

En regardant le mort faisoit sa plainte ainsi :

Donque, ma chere vie, apres tant de delices,

Tant de plaisirs receus, tant de douces blandices, Apres t’avoir nommé mon cœur et tout mon bien , Faut-il qu’en t’embrassant je n’embrasse plus rien , Qu’un rien, à qui la mort, des beautez envieuse,

A fait baigner les yeux en l’onde Stygieuse!

Las! si tu m’eusses creu, tu n’eusses assailly Un plus fort : au besoin mon conseil t’a faiHy.

La rose fuit ta lèvre, et autour de ta bouche Ne vit plus ton baiser; toutes fois je la touche, Morte je la rebaise, et sentir tu ne puis Ny mon baiser ny moy, mes pleurs ny mes ennuis.

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent Car avecques ta mort toutes delices meurent!

Ton baiser seulement ne m’estoit pas plaisant, Quand, vivant, tu baisois ma bouche en te baisant ; Mais en te baisant mort encor ma triste peine Se soulage un petit d’une liesse vaine;

Pource je te reschauffe et ne puis me garder De te baiser souvent et de te regarder.

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent Car avecques ta mort toutes delices meurent ! Adonis, parle à moy, et me vien consoler,

Baise-moy pour adieu avant que t’en aller.

O belle face aimée, ô plaisante lumière De tes yeux qui tenoient mon ame prisonnière !

O cheveux crespelus, ô devis amoureux,

O souvenir du bien qui m’est trop douloureux,

O l’Avril de ton âge, ô première jeunesse,

Qui mortelle avez pris le corps d’uae Déesse!

246 Elegie V.

Las! vous n’estes plus rien, et je me deuls dequoy Je suis, et que la Mort n’a puissance sur moy.

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent : Toy mourant, par ta mort toutes delices meurent!

Las ! avecques ta mort est morte ma beauté ,

Ma couleur est ternie ainsi comme en Esté Se ternissent les fleurs. Pour toy seul j’estoy belle ,

Et pour toy seulement je vouloy sembler telle.

Je suis maintenant vefve, et porter je ne veux Ny des bagues aux doigts ny l’or en mes cheveux ,

Et si veux pour jamais ("tant la douleur me tue)

Que la mere d’Amour de noir soit revestue.

Je veux que mon Ceston (1) soit accoustré de noir, Et ne veux que ma face ait conseil de miroir (a)

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent ; Car avecques ta mort, toutes delices meurent!

Les bois avecques moy lamentent ton trespas,

Les eaux te vont pleurant, Echo rie s'en taist pas,

Qui dedans ses rochers redoublant sa voix feinte , Ayant pitié de moy va résonnant ma plainte !

Toute belle fleur blanche a pris rouge couleur,

Et rien ne vit aux champs qui ne vive en douleur.

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent : Toy mourant, Adonis, toutes delices meurent!

Las, helas tu es mort, tu es mort, Adonis!

Tu me laisses au cœur des regrets infinis.

Mes plaisirs, mes esbats avec ta mort languissent,

Et pour ne mourir point mes douleurs ne finissent.

Furieuse d’esprit, criant à haute vois,

Je veus eschevelée errer parmy les bois,

Pieds nuds, estomac nud ; je veux que ma poitrine Se laisse égratigner à toute dure espine ,

a. Var./.

Et que plus je ne porte en la main de miroir

1 . C’est cette ceinture de Vénus tant célébrée par les poètes grecs. '

Elegie V.

Je veux que les chardons me deschirentla peau,

Je veux seule grimper sur le haut du coupeau De ce prochain rocher, et folle de pensée Me jetter dedans l’onde à teste renversée,

Pour conter aux poissons et aux fleuves le tort Que la Parque m’a fait par ta fascheuse mort.

Helas, pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent : Les beautez par ta mort et les Charités meurent ! L’Amourne vaut plus rien, la Mort vautbeaucoup mieux, Puisqu’elle prend à soy les delices des Dieux.

Vous ses chiens, qui plorez aux pieds de vostre maistre Que par nom il souloit appeler et cognoistre ; ^

Vous toiles et filets, et vous mal-seur espieu ,

Dites à vostre maistre un eternel Adieu ,

Et courez és forests raconter aux Dryades ,

Que du bel Adonis les plaisantes oeillades

Qui les brusloient d’amour , sont mortes , et qu’aussi

La mere des Amours est morte de souci.

Helas! pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent; Toy mourant par ta mort toutes delices meurent 1 Vous mes Pigeons couplez, qui parmi l’air souvent Trainez mon chariot aussi tost que le vent,

Montez dedans le Ciel, et racontez aux nues Que mes liesses sont un songe devenues,

Lequel s’évanouit et sans effect se pert Aussi tost que nostre œil par le jour est ouvert, Hélas ! pauvre Adonis, tous les amours te pleurent : Car avecques ta mort toutes delices meurent !

Vous, mes cygnes amis, qui blanchissez de foy Et de pure amitié que vous avez à moy (a).

Volez parmy les prez et contez aux fleurettes

Ou comme l’onde coule, ou comme la fumée Se perd du vent soufflé en replis consommée.

Vous cygnes qui estiez à mon coche attelez ,

Je vous donne franchise, en liberté volez :

Elegie V.

Que Venus a versé autant de larmelettes Que de sang Adonis! du sang la belle fleur De la Rose vermeille a pourtrait sa couleur,

Et du tendre crystal de mes larmes menues Les fleurs des Coquerets blanches sont devenues.

Et vous, fidelles Sœurs, mes Grâces qui plorez Mon mal, et comme moy en larmes demeurez,

Allez, laissez-moy seule, allez douces compagnes, Allez, et racontez aux plus sourdes montagnes,

Que mort en mon giron j’embrasse mon amy,

Qui ne ressemble un mort, mais un homme endormy Qu’encores le sommeil ne commence qu’à poindre : Dites-leur que d’odeurs son corps ne se peut oindre; Mes odeurs, mes parfums sont à terre respandus. Venus ne sent plus rien 1 tous mes jeux sont perdus, Mes danses ont pris fin, mes plus douces liesses Se tournent par sa mort en ameres tristesses,

Mon ris en desconfort, mon plaisir en malheur,

Et rien ne vit en moy que la mesme douleur.

Helas ! pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent ; Car avecque ta mort toutes delices meurent!

Tondez-vous, mes enfants, mes Amours, et jettez Vos cheveux sur le mort ; par pièces esclattez Vos carquois et vos arcs, esteignez vos flammesches, Et en mille morceaux brisez toutes vos flesches ; Venez autour de moy et vous lamentez fort,

Et faites en plorant les obsèques du mort.

Que l’un, de ses beaux doigts, luy serre la paupière. L’un sousleve sa teste, et l’autre par derrière L’évente de son aile, et l’un porte de l’eau Dans un bassin doré pour nettoyer sa peau.

Helas! pauvre Adonis, tous les Amours te pleurent: Car avecque ta mort toutes delices meurent!

O trois fois bien-aimé, esleve un peu tes yeux. Chasse un peu de ton chef le somme oblivieux,

Afin que la douleur à ton aureille vienne,

l. C’est une herbe que les Latins appellent Calicacabam.

Elegie V.

Et que je mette encor ma lèvre sur la tienne, T’embrassant en mon sein pour la derniere fois ;

Car là bas aux Enfers, Adonis, tu t’en-vois !

Pour le dernier adieu baise-moy je te prie ;

Autant que ton baiser encores a ae vie,

Baise-moy pour adieu; ton haleine viendra Dans ma bouche et de là dans le cœur descendra,

Puis jusqu’au fond de l’ame, à fin que d’âge en âge Il conserve en mon sein cest amoureux breuvage, Qu’en tes lèvres baisant d’un long traict je boiray ! Humant je le boiray, puis au cœur l’envoyray Pour le mettre en ta place au fond de ma poitrine, Car de toy désormais jouira Proserpine.

Ainsi disoit Venus qui sa lèvre approchant Sur les lèvres du mort pleurante alloit cherchant Les reliques de l’ame et les humoit en elle,

Afin de leur servir d’une tumbe eternelle;

Les baignoit de ses pleurs, et d’une haute vois Remplissoit de douleurs les rochers, et les bois, S’esgratignoit la joue, et atteinte de rage Se rompoit les cheveux et battoit son visage.

Luy, tournant vers le Ciel les yeux, fit un souspir, Puis pressé de la mort il se laisse assoupir Sans force et sans vigueur dans les bras de la belle, Ainsi qu’on voit faillir sans cire une chandelle.

Aussi tost qu’il fut mort, Amour d’autre costé Luy a plustost que vent son regret emporté,

Si qu’elle, qui estoit n’agueres tant esprîse D’Adonis, l’oublia pour aimer un Anchise,

Un Pasteur Phrygien, qui, par les prez herbeux De Xanthe recourbé, faisoit paistre ses bœufs.

Telles sont et seront les amitiez des femmes,

Qui au commencement sont plus chaudes que fiâmes, Ce ne sont que soupirs; mais enfin leur amour Ressemble aux fleurs d’Avril qui ne vivent qu’un jour.

Elegie VI.

Elegie VI

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