A GENEVRE
Ce me sera plaisir, Génevre, de t’escrire,
Estant absent de toy, mon amoureux martyre. Helas je ne vy pas! ou je vy tout ainsi Que vit dedans son lict un malade transi,
Qui deçà qui delà se tourne et se remue,
Ayant dedans le sang la fièvre continue j Il rêve et se despite, et ne sçait comme il faut (Ore entre la froideur et ore entre le chaud) Gouverner sagement sa raison estourdie Des différents accez de telle maladie.
Ainsi quand le Soleil se plonge dans la mer, Quand il vient le matin les astres enfermer,
Et quand en plein midy tout ce monde il contemple, Je brusle impatient, et mon mal sert d’exemple Aux jeunes amoureux de jamais ne guarir Mais d’apprendre en vivant à doucement mourir [a). Certes celuy meurt bien qui meurt par fantasie, Lorsque l’ame amoureuse est tellement saisie,
Qu’en fuyant de son corps pour revivre autrepart,
A son hoste laissé ses vertus ne départ ;
Mais privé d’action demeure froid et pâlie,
Sans force et mouvement et sans humeur vitalle, Comme un image fait de bronze ou de métal,
Qui (pour n’estre animé) ne sent ny bien ny mal.
Je ne voy rien icy qui douleur ne m’ameine;
a. Var. :
Aux hommes, qu’on ne doit dessous le joug plier D’Amour , ou tout soudain le rompre ou l’oublier.
Elegie VI. 251
Le jour m’est ennuyeux, la nuict me tient en peine: Et comme un ennemy très dangereux je fuy Le lict qui toute nuict redouble mon ennuy.
Quand le Soleil descend dans les ondes salées,
Je me desrobe és bois ou me pers ésvalées,
Je me cache en un antre, et fuyant un chacun ( De peur qu’à mes pensers il se montre importun)
Je parle seul à moy, seul j’entretien mon ame, Discourant cent propos d’amour et de ma Dame. D’un penser achevé l’autre soudain renaist,
Mon cœur d’autre viande en amour ne se paist;
Il mourroit sans penser, le penser est sa vie,
Et ta douce beauté dont ma peine est suivie.
Ainsi par les desertstout le jour je me deulx,
Puis quand l’obscure nuict se perruque de feux,
Le solitaire effroy hors des bois me retire,
Et jusques au logis Amour me vient conduire.
Quand je suis en ma chambre encore pour cela Je ne suis à repos, le soing deçà delà M’esgratigne le cœur, et ma playe cruelle Lors que je voy mon lict s’aigrit et renouvelle.
Pour ne me coucher point je cherche à deviser,
Je lis en quelque livre ou feins de composer,
Ou seul je me promeine et repromeine encore, Paissant d’un souvenir l’ennuy qui me dévoré.
A la fin mes vallets qui portent sur les yeux Et dedans l’estomac le sommeil ocieux,
Entre-sillez du somme ainsi me viennent dire : Monsieur, il est bien tard, un chacun se retire,
Ja minuict est sonné, qu’avez-vous à gémir ?
La chandelle est faillie, il est temps de dormir! Alors importuné de leur sotte priere Je laisse tout mon corps pancher en une chaire, Nonchallant de moy-mesme, et mes bras vainement Et mon chef paresseux pendant sans mouvement.
Je suis sans mouvement, paresseux et tout lâche. L’un m’oste ma ceinture, et l’autre me détache ; L’un me tire la chausse, et l’autre le pourpoint;
Elegie VI.
Ils me portent au lict et je ne le sens point!
Mais quand je suis couché, Amour qui me travaille, Armé de mes pensers me donne la bataille.
Le lict m’est un enfer, et pense que dedans On ait semé du verre ou des chardons mordans; Maintenant d’un costé, maintenant je me tourne Dessur l’autre en pleurant, et point je ne séjourne.
Amour impatient qui cause mes regrets,
Toute nuit sur mon cœur aiguise mille traits, M’aiguillonne, me poingt, me pique et me tourmente, Et ta jeune beauté tousjours me représente.
Mais si tost que le coq planté dessur un pau A trois fois salué le beau Soleil nouveau,
Je m’habille, et m’en-vois où le désir me meine Par les prez non frayez de nulle trace humaine,
Et là je ne voy fleur, ny herbe, ny bouton,
Qui ne me ramentoive ores ton beau teton,
Et ores tes beaux yeux en qui Amour se joue,
Ores ta belle bouche, ores ta belle joue.
Puis foulant la rosée, en pensant je m’en vois Trouver quelque Genévre au beau milieu d’un bois, Où loin de toutes gens je me couche à l’ombrage De cest arbre gentil dont l’ombre me soulage ;
Je l’embrasse et le baise, et l’arraisonne ainsi, Comme s’il entendoit ma peine et mon souci :
Genévre qui le nom de ma maistresse portes,
Au moins je te suppli’ que tu me reconfortes Couché sous tes rameaux, puis qu’absent je ne puis Ny baiser ny revoir la Dame à qui je suis.
Je te puis asseurer que l’arbre de Thessale De Phœbus tant chery n’aura louange égale A la tienne amoureuse, et mes escrits feront Que les Genévres verds les Lauriers passeront.
Or sus embrasse-moy, ou bien que je t’embrasse, Abaisse un peu tacyme à fin que j’entrelasse Mes bras à tes rameaux, et que cent mille fois Je baise ton escorce et embrasse ton bois.
Jamais du bûcheron la pénible coignée
Elegie VI.
A te couper le pied ne soit embesongnée,
Jamais tes verds rameaux ne sentent nul meschef; Tousjours l’ire du Ciel s’eslonge de ton chef, Foudres, gresles et pluye; et jamais la froidure Qui éfeuille les bois n’éfeuille ta verdure.
Tous les Dieux forestiers, les Faunes et les Pans Te puissent honorer de bouquets tous les ans,
De guirlandes de fleurs, et leur bande cornue Face tousjours honneur à ta plante cognue.
A l’entour de ton pied, soit de jour, soit de nuit, Un petit ruisselet caquette d’un doux bruit, Murmurant ton beau nom par ses rives sacrées;
Où les Nymphes des bois et les Nymphes des prées Couvertes de bouquets y puissent tous les jours En dansant main à main, te conter leurs amours Et les miennes aussi qu’auprès de toy je laisse En garde à cette voix qui m’est plus que Déesse (a).
Ainsi je parle à l’arbre, et puis en le baisant Et rebaisant encor je luy vois redisant :
Genévre bien-aimé, certes je te ressemble ;
Avec toy le destin sympathisant m’assemble ;
Ta cyme est toute verte, et mes pensers tous vers Ne meurissent jamais; sur le Printemps tu sers A percher les oiseaux, et l’Amour qui me cherche, Ainsi qu’un jeune oiseau dessur mon cœur se perche Ton chef est hérissé, poignant est mon souci,
Ta racine est amere et mon mal l'est aussi ;
Ta graine est toute ronde, et mon amour est ronde, Constante en fermeté qui toute en elle abonde :
Ton escorce est bien dure, et dur aussi je suis A supporter d'amour la peine et les ennuis.
Tu parfumes les champs de ton odeur prochaine,
Et d’une bonne odeur m’amour est toute pleine :
cl. Var. (i 578) :
Te conter mes amours ,
Pour les bailler en garde en faisant leurs caroles A la Nymphe des bois qui se paist de paroles.
254 Elegie VI.
Tu vis dedans les bois, solitaire, et je vy Solitaire et tout seul, si je ne suis suivy D’Amour qui m’accompagne, et jamais ne me laisse Sans me représenter nostre belle Maistresse,
Nostre, car elle est mienne et tienne ; puis je croy Que tu languis pour elle aussi bien comme moy.
Ainsi je parle à l’arbre, et luy, branlant la cyme, Fait semblant de m’entendre, et d’apprendre ma ryme ; Et la rechante aux vents, et se dit bien-heureux D’estre honoré du nom dont je suis amoureux.
Voyla, chere Maistresse, en quelle frenaisie Amour m’a fait tomber et pour t’avoir choisie Et pour m’estre absenté de tes yeux que je sens Et qui pour estre loin ne me sont point absens (a). '
J’ay certes esprouvé par mainte expérience Que l’amour se renforce et s’augmente en l’absence, Ou soit qu’en discourant le plaisant souvenir Ainsi que d'un appast la vienne entretenir,
Ou soit que les portraits des liesses passées S'impriment fraischement en l’ame ramassées,
Ou soit qu’elle ait regret au bien qu’elle a perdu,
Soit que le vuide corps plus plein se soit rendu,
Soit que la volupté soit trop tost périssable,
Soit que le souvenir d’elle soit plus durable ;
Bref je ne sçay que c’est, mais certes je sçay bien Que j’aime mieux absent qu’estant prés de mon bien.
Car quand il me souvient ou de ta belle face,
Ou de l’heure ou du lieu, du temps ou de la place Qu’Amour si doucement me fit parler à toy,
D’un extrême plaisir je suis tout hors de moy.
Puis quand il me souvient de tes douces paroles, De tes douces chansons desquelles tu m’affoles,
Me souvenant encor de tes honnestetez,
a. Var. :
Pour seule avoir choisie Vostre jeune beauté , que l’imaginer sent Au profond de l’esprit, bien qu’il en soit absent.
Elegie VII.
Et de ta courtoisie, et de tes privautez,
Et de I affection envers moy si naïve,
Quand mon corps est malade et mon âme pensive;
' Et bref, me souvenant de l’extrême douceur Qui part de tes beaux yeux dont je nourris mon cœui4, Plus mon amour s’augmente et plus mon estincelle Estant loin de mon feu s’accroist et renouvelle.
Voyla mon naturel, et si trompé je suis,
La faute vient d’Amour, non de moy, qui ne puis M’eslongner de l’ardeur de te revoir présente;
Si je m’abuse ainsy, mon abus me contente. Maistresse, en attendant le bien de te revoir Je supplie humblement ta main de recevoir Ces vers que de la sienne Amour mesme te porte.
En escrivant de toy mon cœur se reconforte.
Elegie VII (*).
Si le ciel qui la foy des Amans favorise,
Eust voulu mettre à fin ma parole promise,
Et si le fier Destin, dont chacun est donté,
N’eust contre mon vouloir forcé ma volonté,
Je ne serois ici languissant de tristesse,
Et verrois accomplir envers vous ma promesse.
Mais puis que le malheur et les Cieux ennemis, Jaloux de mon plaisir, tel bien ne m’ont permis,
Il faut que le papier icy vous représente Le plaisant desplaisir qui le cœur me tourmente.
O quantes fois depuis vostre ennuyeux départ, Solitaire et pensif ay-je seul à l’escart Erré par les rochers ! et quantes fois aux plaines,
1. Dans le recueil de 1564, cette Elégie vient à la suite de deux autres dédiées à Marie Stuart. Elle semble lui être aussi adressée." •
256 Elegie VII.
Et aux sablons deserts ay-je conté mes peines,
Et l’ennuyeux regret que j’ay de ne revoir Vostre face qui peut les rochers esmouvoir !
Tout ainsi qu’un passant qui parmy la nuict brune Errant dedans un bois sans ayde de la Lune S’esgare en mille lieux, et de chaque costé Le chemin luy est clos faute de la clarté ;
Ainsi faute de voir vostre belle lumière.
Qui estoit de mes yeux la clarté coustumiere,
J’erre seul égaré : seulement le penser Pour guide me conduit, et ne me veut laisser.
Je m’en-vois bien souvent dans les forests desertes, Sur le bord des ruisseaux, et par les rives vertes,
Où le pied me conduit, poussé du souvenir Qui vous fait par image à mes yeux revenir.
Là, soit que j’apperçoive un arbre solitaire,
Un rocher, une fleur, une fontaine claire,
Je pense en les voyant vous voir, et si ne puis Penser en autre part qu’en vous à qui je suis.
Ainsi bien loin de vous, de vous j’ay la presence,
Et la longueur des lieux n’est cause de l’absence. Certainement le ciel, avant que d’estre né,
M’avoit pour estre esclave ici prédestiné,
Et ne puis eschapper que tousjours je ne vive Serf de peine et d’ennuy quelque part que je suive. Car si je vis longtemps en ceste Cour icy,
Je seray prisonnier de dueil et de soucy;
En ceste Cour fascheuse, odieuse, et remplie D’erreurs, d’opinions, de troubles et d’ennuie,
Où rien ne m’est plaisant ; car cela qui me piaist, Ainsi comme il estoit pour ceste heure n’y est, J’enten vostre beauté qui m’est plus agréable Que de mes propres yeux la lumière amiable;
Et si je vais au lieu où vous faites séjour,
Je seray prisonnier de ce fascheux Amour.
Mais une liberté telle prison j’appelle.
Pour vous sçavoir en tout si parfaite et si belle, Qu’un Dieu le plus puissant s’estimeroit heureux D’estre de vos beaux yeux seulement amoureux.
Elegie VII. 257
Ce-pendant je vous pri’ (par vostre bonne grâce, Par cet amour qui sort de vostre belle face Et qui, gaignant les yeux, descend dedans le cœur (a), Et je ne sçay comment s’en faict maistreet vainqueur; D’accuser ma fortune à mon vouloir contraire,
Et non pas le désir que j’avoy de vous faire En chemin compagnie et vous suivre en tous lieux, Pour joüir sans repos du plaisir de vos yeux;
Et recevez en gré ceste lettre qui vole Vers vous pour un adieu en lieu de la parole,
Qui ne vous peut, hélas! en partant ae ce lieu,
Ainsi qu’elle aevoit, dire humblement adieu.
Hà, que je suis marry que mon corps n’a des ailes Pour voler comme vent où sont vos Damoiselles !
Je leur dirois adieu, et plus de mille fois En diverses façons leurs yeux je baiserois ;
Je baiserois leur sein et leur bouche vermeille,
Qui resembie en beauté l’Aurore qui s’éveille, Bouche de qui le ris d’entre les perles sort,
Qui donne tout ensemble et la vie et la mort.
Mais puis que hautement dans le ciel je ne vole, Seulement du penser, absent je me console,
Et par le souvenir, qui est le seul secours Des amans eslongnez, je vous voy tous les jours;
Car l’absence des lieux ne peut rendre effacée L’amour qui se nourrit du bien de la pensée.
Par vostre belle face ,
Par vos crespes cheveux dont le lien m’enlace Non seulement le corps mais l’esprit et le cœur .
Ronsard. — IV.
Elegie VIII.
Elegie VIII
Celuy devoit mourir de l’esciat du tonnerre.
Qui premier descouvrit les Mines de la terre,
Qui bêcha ses boyaux, et hors de ses rongnons Tira l’Argent et l’Or, desloyaux compagnons.
Il ne fut pas content de les tourner en lames,
De les battre au marteau, les affiner aux fiâmes,
Les mettre en la coupelle et les refondre, afin Que POr ne fust qu’esprit et qu’il devinst plus fin; Mais il le desguisa de cent sortes nouvelles Decouppé par morceaux et par tenues roüelles,
Et furent ses morceaux en escus transformez, En-noblis du portrait des grands Princes armez, Tenans droite l’espée, ou portans sur la teste Un rameau de Laurier, signe de leur conqueste,
Ou gravez d’une Croix, dont la saincte vertu A tousjours sans combat le Monde combatu.
Mesmes les puissans Dieux qui n’ont point indigence Des biens qui sont acquis par nostre diligence, Voyans l’Or si luisant en firent honorer Leurs Images pompeux et leurs Temples dorer. Justice en fit jaunir sa balance sacrée,
Tant de ce sainct métal la splendeur luy agrée.
Les hommes forcenez enragèrent après;
Ils vendirent leur foy pour l’amasser espés,
Pour captif l’enfoüir en des fosses cavées,
Ou pour le faire battre en vaisselles gravées,
Afin que la viande en un plat jaunissant Allast des conviez les yeux esbloüissant,
Et leur buffet chargé ae riche orfèvrerie Fist un jour de la nuict flambante en piperie.
Ils ont estraint leur col de grosses chaines d’Or,