E LEG IE VIII
Ils ont fait des anneaux à leurs doigts, et encor Des carquans à leurs bras, signe que leur franchise Est serve de richesse, et que l’Or la tient prise.
Ils furent si deceus qu’ils ne cognurent pas Que ce métal estoit cause de leur trespas.
Par luy sortit au jour la guerre ensanglantée ;
Par luy se renversa mainte ville dontée,
Par luy vint le procès, par luy vint le débat Par luy vint que le pere à son fils se combat Pour la borne d’un champ (a)\ par luy le propre frère N’est pas frere au besoin, ny le pere n’est pere;
Par luy la foy se fausse, et mille maux divers Par luy se sont campez en ce grand Univers,
Qui de toute équité les terres desolerent.
Puis Justice et Vergongne au Ciel s’en revolerent.
Les hauts Pins qui avoient si longuement esté Sur la cyme des monts plantez en seureté,
Sentirent la cognée et tournez en navire Voguèrent aux deux bords où le Soleil se vire, Passèrent sans frayeur les ondes de la mer,
Virent Scylle et Charybde asprement escumer, Conduits d’un gouverneur, dont la mordante envie D’amasser des trésors baille aux ondes sa vie,
Afin de rapporter des pays estrangers
Des diamants cherchez par cent mille dangers.
O bien-heureux le siècle où le peuple sauvage Vivoit par les forests de gland et ae fruitage !
Qui sans charger sa main d’escuelle ou de vaisseau, De la bouche tiroit les ondes d’un ruisseau :
Qui les antres avoit pour maisons tapissées,
Et pour robbe l’habit des brebis hérissées !
Le velours n’avoit lieu, la soye ny le lin,
a. Var. :
Par luy vint le proctz , les guerres et le fer,
Et tout ce qui habite au portique d’Enfer.
Luy seul borna les champs.
260 Elegie VIII.
Ny le drap enyvré des eaux du Gobelin.
Les marchez n’estoient point, ny les peaux des oüailles Ne servoient aux contracts ; les paisibles aureilles N’entendoient la trompette; ains la Tranquillité,
La Foy, la Preud’hommie, Amour et Charité Regnoient aux cœurs humains, qui gardoient la Loy sainte De Nature et de Dieu sans force ny contrainte. L'ardente ambition ne les tourmentoit pas;
Ils ne cognoissoient point ny Escus ny Ducats,
Nobles, ny Angelots, ny ces Portugaloises
Qui sement dans les cœurs des hommes tant de noises.
Certes Dieu, qui tout peut, devoit, sage Bâillon, Faire que les rochers servissent de billon,
Et les fueilles des bois qui tombent par la voye Se prinssent en pay’ment ainsi que la monnoye. Chacun à chaque pas, sans peine, ny sans soin,
Eust trouvé par les champs secours à son besoin;
Sans mendier cest Or qui ne nous veut attendre,
Mais tant plus est suivy et moins se laisse prendre, Volant comme un oiseau ou comme un traict poussé Par la courbe roideur d’un arc bien enfoncé.
Or quant à moy, Bailion, ce métal je deteste,
Je l’abhorre et le fuy et le hay comme peste,
Et certes à bon droit ; car j’ai tousjours par luy,
En forçant ma nature, enduré trop d’ennuy.
Pour le penser gaigner j’ay courtisé les Princes,
Et les grands Gouverneurs des royales provinces ;
J’ay sué, travaillé, escrit et composé,
Quatre heures en la nuict à peine ay reposé,
Je me suis tourmenté sans nulle recompense ;
Car envers mes labeurs trop ingrate est la France.
Mais puis que ce métal, cet Or si glorieux Est ores le vainqueur de tous victorieux,
Et que le cours au temps la puissance luy donne D’invaincu commander à chacune personne;
Et qu’on ne vit pas tant du vent ny du soleil,
Elegie IX.
Que l’on vit de l’esclair de cet or nompareil (a)} Encor que je l’abjure, et l’abhorre, et le fuye,
Si est-ce toutefois qu’à ce coup je le prie De passer par tes mains, pour s’en-venir loger Chez-moi qui le tiendrai comme un hoste estranger Sans trop le caresser; car je ne fay pas conte D’un homme, fust-il Roy, quand l’Argent le surmonte. Il en faut seulement pour la nécessité,
Et pour nous secourir en nostre adversité;
Le reste est superflu, qui ne sert qu’à nous faire Ou proye des larrons, ou fable du vulgaire.
Elegie I X
Cinq jours sont ja passez, Denizot mon amy,
Que Cassandre malade en repos n’a dormy :
Tu sçais combien son mal de douleur me consomme. Allons piller les champs de la Sarte et du Loir,
Et d’une triste main faisons nostre devoir De cueillir des pavots qui sont sacrez au Somme.
Hàmon Dieu que j’en voy! ces prés en sont tous pleins! Chargeons-en nostre sein, nos manches et nos mains! Nous en avons assez : apporte du lierre,
Puis de gazons herbus maçonne un Autel vert ;
Et l’entournant sept fois, ayant le chef couvert Dy ces mots apres moy, regardant contre terre : Somme fils de la Nuict, et de Lethe oublieux,
a. Var. :
Et qu’on ne vit tant d’air, ny d’eau ny de Soleil,
Que par l’Or qui ne trouve un métal son pareil :
262 Elegie IX.
Pere aime, nourrissier des hommes et des Dieux,
De oui l’aile en volant espand une gelée Sur l’humide cerveau, et bien qu’il fust remply D’amour et de procez, tu l’assoupis d’oubly,
Et charmes pour un temps sa tristesse sillée.
Tu enserres les yeux ae tous les animaux D’un lien fait d’airain ; de ceux là qui des eaux Douces et de la mer coupent l’humide voye,
Et de ceux empennez appris à bien voler,
Et de tous ceux qu’on laisse en pasturage aller Et de ceux qui au bois se nourrissent de proye.
Sans ton secours mourroit tout ce grand Monde ici ; C’est pourquoy l’on t’appelle aime, desli’-soucy, Donne-vie, oste-soin : ton pouvoir admoneste De contempler la Mort, quand tu nous viens toucher Du bout de ton pavot les yeux pour les boucher,
Et quand d’un flot Lethé tu nous baignes la teste.
Tu es du vueil des Dieux Prophète et messager, C’est toy qui en dormant à l’homme fais songer Son sort bon ou mauvais; et si nous estions sages, Sages non seulement, mais aussi gens de bien.
Rien ne nous adviendroit que nous ne sçeussions bien Long temps devant le fait, instruits de tes présagés.
O Somme, ô grand Démon, ô l’utile repos De toute ame qui vit, pren à gré ces pavots,
Cet encens, ceste manne, et vien dessous ton aile Couver un peu les yeux, les tempes et le front De Cassandre malade, et d’un sommeil profond, Toutes fois réveiflable, allégé le mal d’elle.
C’est assez, Denizot, exaucé je me sens :
Le feu de son bon gré a pris dedans l’encens,
Et ne sçay quel Démon a la manne lechée Retournons au logis, le cœur me bat d’espoir,
Qui prophète me dit que nous la pourrons voir.
Si non du tout guarie, au moins bien allégée.
Elegie X.
Elegie X
De vous et de fortune et de moy je me deuls,
De moy qui sagement commander ne me peux, Car du premier combat dont vostre belle veue Vint assaillir mon cœur, ma raison fut veincue;
Et depuis sa défaite à mon dam je la sens,
En lieu d’estre maistresse, obéir à mes sens (a), Trompant ma fantasie et me donnant pour maistre Un aveugle, un enfant qui ne vient que de naistre. Et de vous je me plains qui tenez si haut lieu,
Que pour estre servie il vous faudroit un Dieu.
[Car un homme mortel n’est digne qu’on l’appelle Amy ny serviteur d’une Dame si belle En qui le monde a mis tant d’honneur et de bien Que le reste du monde au prix de vous n’est rien.] Mais plus que de nous deux je me plains de Fortune, Qs>, cruelle à mon mal, sans cesse m’importune,
a. Var. (1584) :
De moy seul ennemy voire traistre je suis.
De fortune ennemie et de vous je me puis Lamenter à bon droit , qui par un trait de veue Avez de son rempart ma raison despourveue,
Si qu’en lieu d’estre Dame à mon dam je la sens ,
Une raison esclave obéir à mes sens.
Dans les éditions posthumes les trois premiers vers sont encore modifiés :
De moy seul ennemy sans cause je me fains,
Puis tantost de Fortune et de vous je me plains, Accusant vos beaux yeux, qui par un traict de veue
Elegie X.
Me r’engrege ma playe et me faict amoureux De vous dont le bon-heur m’a rendu malheureux; Car pour aimer trop haut, et pour n’avoir égale Ma puissance à la vostre, helas! je suis Tantale Qui meurs de soif en l’onde, et qui ne puis toucher Au doux fruict que je sens sur ma lèvre approcher.
Ainsi, pour estre moindre et vous supérieure De race et de grandeur, je languis à toute heure Et re-vis sans espoir de jamais acquérir Ce doux mal qui me fait si doucement mourir.
Quand Pyrrheetsonmary peuploient les vuides terres, Ruant parmy les champs les semences des pierres Peres du genre humain, les cailloux qu’ils jetoient, En dignité pareille également estoient;
En dignité pareille il nous faudroit donq estre,
Si voulions ressembler les autheurs de nostre estre, Sans que race ou crédit ou le bien temporel Rompist l’égalité de nostre naturel.
Maudits soient les presens dont la boete fécondé De la belle Pandore a remply tout le monde !
Le peuple, qui avoit également vescu,
Se vit a’ambition et de gloire vaincu.
De là vint la Grandeur, de là vint la richesse,
De là vint le haut nom de Royne et de Princesse, Tiltres ambitieux; et de là vint encor Le désir d’enchâsser les gemmes dedans l’or.
Lors la simplicité abandonna la place
Aux crédits, aux faveurs, aux Grandeurs, à la race;
Et, quittant les citez, les villes et les Rois,
Avecques les Pasteurs habita par les bois.
Le doux fils deVenus, qui simple et nud desdaigne Que ceste Majesté le suive pour compaigne,
Print l’arc dedans la main, et, raguisant ses traits, Compaignon la suivit par les hautes forests,
Et, tirant doucement ses fléchés moins cruelles Dedans le cœur lovai des jeunes Pastourelles Entre les durs rochers, les bois et les deserts,
A la fraischeur d’un antre ou sous les arbres verds,
Elegie X.
Les apprit à aimer d’une amitié non feinte En toute liberté, sans danger ny sans crainte;
Les apprint à baiser, à toucher, à taster,
Et de la simple amour simples se contenter,
Loin d’inequalité, laquelle est dangereuse,
Et presque insupportable à toute ame amoureuse.
L’ennuy qui plus m’offense et plus me fait de mal, C’est qu’à vostre Grandeur je ne suis pas égal,
Et le cognoissant bien je cherche en toute sorte D’oster hors de mon cœur l’amour que je vous porte ; Mais plus je veux l’oster, et tant plus mon désir Se laisse r’engluer de son nouveau plaisir,
Dressant à ma douleur, contre mon espérance,
Un rempart fait du temps et de perseverance.
Ainsi plus je desire à couvrir ma douleur,
Plus ce m’est de plaisir de dire mon malheur,
Me combattre moy-mesme et résister aux peines Dont ces hautes amours difficiles sont pleines. Tantost j’espere tout, puis je n’espere rien,
Tantost sur vos propos j’asseure tout mon bien;
J’ay des ayles de cire, en volant je m’abaisse,
Et pour avoir bon cœur je pers la hardiesse.
Madame, je vous pri’ que vous n’ayez esgard A la noble Grandeur dont vostre race part,
Et faites, s’il vous plaist, que cela ne vous garde Que vostre œil de pitié un jour ne me regarde.
Je sçay que je suis fol d’aimer si hautement;
Mais volontiers Amour erre sans jugement,
Et tousjours la Raison ne guide la pensée,
Quand elle est par Amour doucement insensée.
Tout bon cœur est sujet aux passions d’aimer;
On ne voit seulement les hommes s’enflammer D’un si gentil désir, mais les Dieux n’ont pas honte D’abaisser leur Grandeur quand Amour les surmonte; Et, vestant maintenant les plumes d’un oiseau,
Ou le poil d’un Satyre, ou celuy d’un Taureau, Abandonnent le Ciel pleins d’amoureuses fiâmes, Pour estre serviteurs de nos mortelles femmes.
26 6 Elegie X.
En imitant ces Dieux s’il vous plaisoit un jour, Prenant pitié de moy, me donner vostre amour,
Je mettrois telle peine à vous faire service,
Qu’en moy vous trouveriez un serviteur sans vice, Et vous repentiriez que plustost je n’aurois Receu vostre faveur, qui est digne des Rois, Faveur que je ne puis à ma douleur promettre,
Et qui d’homme mortel au Ciel me pourroit mettre. [ Las ! si ma servitude et ma longue amitié Meritoient à la fin de vous auelque pitié,
S’il vous plaisoit de grâce alléger mon martyre,
Me donnant le gueraon que tout amant desire,
Je serois si discret recevant ce bonheur,
Je serois si fidelle à garder vostre honneur Que nous deux seulement sçaurions ma jouissance Dont le seul souvenir me fait Dieu quand j’y pense. ] J’ay comme avantureux en divers lieux aymé, Tousjours sage et discret, des Dames estimé :
Je sçay de quel honneur on respecte la grande,
Je sçay bien quel service une vefve demande.
Une fille, une femme, et si sçay bien comment On se doit en tel cas gouverner sagement ;
Je ne fis jamais faute et ne pourrois le faire,
Comme prédestiné pour aux Dames complaire.
Mais si, par traict de temps, ma serve loyauté Ne peut trouver en vous que toute cruauté,
Et si contre ma foy vous devenez si fiere,
Que je ne puisse, hélas! vous fléchir par priere ; Pour me donner secours j’appelle à mon confort Contre vostre rigueur les Parques et la mort,
Pour delier ensemble et ma plainte et ma vie,
Afin que mon Amour de la mort soit suivie (a).
a. Var. :
Pour ne vous servir plus de longue mocquerie,
Et mon ombre en tous lieux vous soit une Furie.
Elegie X.
f Vous suppliant au moins de ne me nier pas Que je puisse estre mis après le mien trépas Au lieu que vous aurez choisy pour sépulture,
Pour dormir près de vous sous mesme couverture,
Et qu’après nostre mort equalement tous deux Puissions estre là bas par les champs amoureux,
Afin de vous conter, assis soubs les ombrages Des myrthes Paphiens ou de sur les rivages Qui sont toujours soufflés d’un zéphire très doux,
Les douleurs qu’en vivant j’auray receu pour vous. Là, sans peur ny danger, sans soupçon ny sans crainte, Sans respect de grandeur, je vousferay ma plainte, Et vous ramentevray mes premières amours Qui vives au tombeau se garderont toujours;
Car la mort, tant soit-elle aux amoureux contraire, De vostre beau lien ne me pourra deffaire.
Là, devisant d’amour, comme petits oyseaux Tantost nous volerons de rameaux en rameaux, Tantost je vous verray dessus l’herbe couchée, Tantost j’auray ma teste en vostre sein panchée, Tantost je baiseray vostre bouche et vos yeux, Tantost nous foulerons l’herbette de nos jeux,
Tantost nous danserons, et de fleurs ordonnées Nous aurons en tout temps les testes couronnées Les bras et tout le sein ; et sans prendre soucy De la faveur des Roys comme l’on fait icy,
Nous irons pas à pas après les grans déesses Qui jadis en vivant des Dieux furent maistresses : Helene, Europe, Io ; et n’auront à desdain Nous mener à leur bal et nous tendre la main,
Voire de nous bailler dignité par sus elles Comme à l’exemple vray des amitiés fidelles.
Lors les esprits diront en nous voyant tous deux : Ceux cy en leur vivant ne furent point heureux Pour n’estre pas égaux; mais la Mort qui égale Les sceptres aux leviers, comme trop libéralle,
Eleg i e XI.
Après avoir souffert sur la terre longtemps,
Les a faits icy bas bien heureux et contents : ] (»)
Elegie XI
J’avois tousjours et craint et voulu tout ensemble(a), Que la longueur du temps qui l’amour des-asseinble, Ou disgrâce, ou Fortune, ou voyage lointain,
Ou maladie ostast vostre amour de mon sein.
Mais plus j’opiniastre à vous servir, Madame,
Plus les ans vont fuyant, et plus je porte en Pâme Maugré les accidents du temps et de rigueur Vostre beau nom qu’Amour m’a gravé dans le cœur (b). Tant s’en faut que l’ardeur de mon feu diminue,
Que nourry de vos yeux tousjours il continue De flamber en mon cœur, et tousjours s’accroissant S’augmente de sa flame et devient plus puissant.
[ On dit qu’en ces fourneaux où le metaiî liquide Se coule à la chaleur, se voit la Pyralide,
Animal né de feu, qui se nourrist en feu;
Le feu luy est son bien, son plaisir et son jeu ;
Il mourroit sans le voir, sa bruleure est sa vie,
a. Var. :
J’ay cherché mainte année et fui tout ensemble, b. Var. (>584) :
Maugré tous accidens, sans jamais estre franc ,
Vostre beau nom qu Amour m’a coulé dans le sang.
i. Cette gracieuse description d’amours posthumes est supprimée dans l’édition de 1584.
Elegie XI.
Et le feu seulement est toute son envie.
Je luy ressemble, hélas! car vivre je ne puis Si dans le feu d’amour consumé je ne suis.
Sa braise est mon plaisir; telle est ma destinée Qu’on ne voyra jamais autre part destournée Qu’à vous suivre, Madame, et vos yeux, tout ainsy Que le cours du Soleil est suivy du soulcy ;
Car sans penser en vous, sans vous voir et vous suivre, Je perds le sentiment et bref je ne puis vivre.
Je deviens un corps mort, tout froid et tout glacé, Que l’âme son hostesse en sortant a laissé Sans aucun mouvement, sans puissance ny force N’estant plus qu’une terre ou qu’une vaine escorce. Ainsy en vous perdant je perds tout mon pouvoir; Vous me faites marcher, ouyr, parler et voir;
Vous me donnez la vie et l’esprit qui ne cesse De vous suyvre partout ainsy que sa maistresse;
Il despend de vos yeux si gratieux et doux Et ne veut adorer autre femme que vous.
Qu’il ne soit vray, Madame, alors que l’esperance Se perdoit de me joindre à vous par alliance, Lorsqu’un autre mary se venant présenter Me contraignit un temps de vos yeux m’absenter, Pour vivre par les bois errant et solitaire Comme un homme pensif à qui rien ne peut plaire ; Et lors que je cogneus après si long retour Que vous m’aviez donné un compaignon d’amour Que vous favorisiez peut-estre d’avantage,
Et lorsque j’aperçu que l’amoureux langage Que nous soûlions tenir en nos devis premiers Se tournoiten propos communs et familiers Tels qu’on tient aux amis quand ensemble on devise Et que le feu d’amour les courages n’attise Et lorsqu’en vous voyant un chacun cognoissoit Que de vostre costé l’amitié decroissoit.
Alors plus vivement mon cœur fist résistance Et contre le malheur j opposay ma constance,
Et plus qu’auparavant je m’armay de ma foy,
Eleg I E XI.
Ne voulant que fortune eust l’honneur desur moy (1)]. Et comme désireux de vostre bonne grâce,
J’essaye tous moyens de réchaufer la glace Qui serroit froidement vostre cœur au dedans, Défendant le passage à mes soupirs ardans Pour m’oster hors de doute et pour voir si sans feinté Vous aviez dans le cœur agréable ma plainte ,
Puis je disois ainsi (a) : Tant plus un bon soudart Se rend opiniastre à garder le rempart,
Plus il est assiégé d’une puissante armée,
Et tant plus il s’acquiert de bonne renommée,
S’il résisté au danger, et si , brave de cœur,
Il se fait au combat des ennemis vainqueur.
Donques en imitant le vaillant Capitaine,
Combatons le malheur; l’honneur gist en la peine.
Je disois à part moy de semblables propos Qui plus qu’auparavant me rendirent dispos,
Prompt, allegre, et gaillard à vous faire service (b), Afin qu’en vous aimant mon Destin je suivisse.
Seule je vous appelle à tesmoin de cecy,
Seule vous cognoissez mon mal et mon soucy Sans rien vous reprocher; non qu’en pleurant je pense
. a. Var. :
Si qu’en sentant d’amour là douloureuse estrainte A par-mo y bien souvent je fais ainsi ma plainte t Réconfortant mon cœur.
b. Var. :
Ainsi me consolant de tels braves propos ,
Comme charmé d’ Amour je me senty disposy Et renforça y mon cœur à vous faire servicey
1 . Cette charmante tirade est supprimée dans les éditions posthumes.
Elegie XI.
Tirer de mon service aucune recompense,
(Vous seule cognoissez si ma fidelité Mérité d’estre bien ou d’estre mal traité)
Mais afin que ma playe icy vous fust déclose :
Ou si vostre mémoire, heureuse en autre chose,
Ou si vostre bel œil ne faisoit son devoir,
Ce papier quelquefois vous peust ramentevoir Le tourment que j’endure, en vous faisant entendre Mon mal que vous n’avez encores sçeu comprendre.
Donques à tel effect garderez cet escrit,
Afin qu’en le lisant, vostre gentil esprit S’asseure que le Temps ny la Mort ny Fortune,
Ny tout ce qui dépend d’envie ou de rancune,
Ne sçauroit empescher ny ce bien ny cet heur Que je ne sois tousjours vostre humble serviteur, Esclave de vos yeux, où Amour mit l’enseigne Qui le chemin d’honneur et de vertu m’enseigne.
Car tant plus je verray mon fait desesperé,
Et tant plus je seray d’esperance asseuré,
Et feray fondement d’une heureuse asseurance Quand de plus esperer je perdray l’esperance.
Amour d’un tel discord se contente et se plaist,
Et d ’une autre viande Amour ne se repaist (a). [Tout homme comme moy qui ardemment desire Pour un mauvais espoir d’amour ne se retire;
Il est ferme en sa foy et plus il se permet Alors que moins d’espoir sa dame luy promet.
Or ce remède seul contre mon mal j’embrasse;
Car quand il vous plaira me donner vostre grâce, M'aimer et m’estimer et me favoriser,
Mon mal, tant soit-il grand, vous pourrez appaiser, Et ferez que jamais je ne me voudray plaindre
a. Var. : En 1584, dans les éditions posthumes , la pièce se termine par ces deux vers :
L'accord et le discord luy servent de posture.
De tel arbre tel fruit : c'est d’Amour la nature.
27 2 Elegie XII.
Du coup dont je me sens si vivement atteindre,
Au contraire estimant bien gratieux et doux Le traict qui ma tué si doucement pour vous.
Et pourvu que vous seule ayez toute puissance De donner à ma playe ou mort ou allégeance,
Que seule estes ma mort, ma vie et tout mon bien. Et que vivant sans vous, sans vous je ne suis rien, C’est à vous à bon droit, Madame, à qui j’adresse Mes vœux par cet escript ainsy qu’à ma Déesse.]
Elegie XII