A I. HURAULT
Sieur de la Pitardière.
Voicy le temps, Hurault, qui joyeux nous convie Par l’amour, parle vin, d’esbatre notre vie.
L’an reprend sa jeunesse, et nous montre comment Il faut ainsi que luy rajeunir doucement.
Ne vois-tu pas, Hurault, ces jeunes Arondelles,
Ces pigeons tremoussans et du bec et des ailes,
Se baiser goulûment et de nuict et de jour Sur le haut d’une tour se soulasser d’amour?
Ne vois-tu pas comment ces Vignes enlassées Serrent des grands Ormeaux les branches embrassées? Regarde ce bocage, et voy d’une autre part Les bras longs et tortus du Lierre grimpart En serpent se virer à l’entour de l’escorce De ce chesne aux longs bras, et le baiser a force.
N’ois-tu le Rossignol, chantre Cecropien,
Qui se plaint toute nuict du forfait ancien
Elegie XII. 275
Du mal-heureux Terée, et d’une langue habile Gringote par les bois la mort de son Ityle?
Il reprend, il retient, il recoupe le son Tantost haut, tantost bas, de sa longue chanson, Apprise sans nul maistre, et d’une forte haleine Raconte de sa sœur les larmes et la peine.
Ne vois-tu d’autre part les Nymphes en ces prez Esmaillez, peinturez, verdurez, diaprez,
D’un poulce délicat moissonner les fleurettes Qui dévoient estre proye aux gentilles avettes, Lesquelles en volant de sillons en sillons,
De jardins en jardins avec les papillons,
A petits branles d’aile amassent, mesnageres,
Des printanières fleurs les odeurs passagères ?
Cela nous admoneste en ces mois si plaisans De ne frauder en rien l’usufruict de nos ans ;
Voicy la Mort qui vient, la vieille rechignée,
D’une suite de maux tousjours accompagnée.
11 faut en despit d’elle empoigner le plaisir^
Pendant ce mois de May, où l’âge et le loisir Réveillent nostre sang qui jeunement bouillonne,
Et aux plaisirs mignards tous nos sens aiguillonne.
Mais lors que soixante ans nous viendront renfermer, Il faut le triquetrac et les cartes aimer,
Sans se laisser domter à la rigueur de l’âge,
Qui nous fera là-bas faire un si long voyage,
D’où plus on ne revient, au moins comme l’on di* :
Si Catulle a menti ma faute est à crédit.
Tu prens(je le sçay bien) le conseil pour toy-mesme Que tu m’as ordonné ; tu n’as point le teint blesme N y le front renfrongné; et pense qu’à te voir Tu es un gaillard homme et prompt à t’esmouvoir, Quant tu as prés de toy quelque gentille Dame,
Dont la jeune beauté te fait réjouir l’ame :
Puis tu sers Apollon qui t’eschaufe le sein,
Et le pere Bacchus ne te vient à desdain.
le t’en ressemble mieux; car en ma fantasie N’entra jamais ny dol, ny fard, n’hypocrisie.
Ronsard. — IV. 18
Elegie XIII.
Jecourtize Bacchus, Erycine, Apollon:
Les trois piquent mon cœur d’un poignant aiguillon; Je les prens sobrement; si je faux d’aventure,
La faute n’est pas mienne, elle vient de nature.
Elegie XI II
Bien que l’obéissance et l’amour que je doy Au service de Dieu, de l’Eglise et du Roy,
Me retiennent au camp au milieu des alarmes,
Des guerres, des combats, des assauts et des armes (a)', Si est-ce que le traict qui sortit de vos yeux Pour me blesser le cœur m’accompagne en tous lieux ; Tousjours il me combat, et la douce mémoire De vos perfections luy donne la victoire.
Soit que je sois à pied avecques les soldars,
Je sens tousjours d’Amour les fléchés et les dars;
Soit que j’aille à cheval armé par la campaigne, Tousjours ce petit Dieu en croupe m’accompaigne, Jamais ne m’abandonne, et comme mon vainqueur Met l’enseigne à mon front et se campe en mon cœur.
La nuict, quand les soldars sur la terre sommeillent De la guerre lassez, mes pgnsers me réveillent.
L’un présente à mes yeux vostre jeune beauté, L’autre vostre douceur pleine de cruauté,
L’autre vos doux propos que je garde dans l’ame; Puis l’esperance vient, qui tout le cœur m’enflame D’amour et d’un désir d’aller bien tost revoir
a. Var. (1567) :
Animé d’un eau rage aussi fort que les armes :
Elegie XIII. 275
Vos yeux qui ont, hélas! ma vie en leur pouvoir (a) ! [Quand le jour est venu tout seul je me retire,
Ou parlant à quelqu’un je lamente et souspire,
J’ay le visage triste et suis si langoureux Qu’on diroit à me veoir que je suis amoureux.]
Certes je le suis tant que je ne pourroy vivre Une heure sans aymer vos yeux qui me font suivre L’honneur et la vertu et le chemin des Cieux,
Tant je suis redevable à leur feu gracieux !
Je mourrois sans aimer leur gentille lumière Qui m’embraza le cœur d’une flame première,
Et qui me fit sentir combien est fort et chaud L’Amour venant d’un lieu si honorable et haut.
Je suis la Salemandre, et ne suis à mon aise Si mon cœur n’est tousjours au milieu d’une braise; Le feu de vos beaux yeux tant seulement me plaist, Et mon cœur en bruslant se nourrit et se paist.
Si d’un cristal bien net ma poitrine estoit faite, Vous voirriez clairement mon amitié parfaite,
Vous cognoistriez sans fard ma flame estinceler,
Qui esclaire plus loin quand je la veux celer;
Car la gentille ardeur éprise en bonne place Ne se cache jamais quelque chose qu’on face.
Vous voirriez en mon cœur vivement imprimez Vostre front, vostre bouche et vos yeux tant aimez, Vos cheveux, les liens qui prisonnier me tiennent, Vos paroles, pour qui tant de pensers me viennent, Et vos mains qui le cœur me tiennent enserré.
Vous verriez au naïf vostre port figuré (b) ,
Vos grâces, vos beautez si divines et saintes,
a. Var. (1567) :
Vos yeux qui me font vivre et sentir et mouvoir.
b. Var. :
Mes pensers qui tous seuls en tous lieux m’ entretiennent, Vostre main qui mon cœur en ses beaux doigts estreint: Vous voirriez au naïf vostre visage peint ,
Eleg ie XII I.
Par le pinceau d’Amour dedans mon cœur empraintes.
Et lors je suis certain qu’en regardant le trait Imprimé dans mon cœur de vostre beau pourtrait, Vous auriez de ma foy parfaite cognoissance,
Et seriez asseurée en mon obéissance.
Madame, je sçay bien que tout seul je ne suis Qui desire le lieu que gaigner je ne puis;
Un homme seulement en terre ne regarde La clairté du Soleil qui ses rayons nous darde.
Je sçay que vos grandeurs, vos biens et vos honneurs Ont le service acquis de deux braves Seigneurs, Grans de race et de biens, de qui la renommée Reluit comme une estoile à mi-nuict allumée,
Qui, portans le harnois et le glaive pointu ,
Ont fait par leurs combas paroistre leur vertu :
Si est-ce toutesfois bien qu’ils soient magnanimes, Vaillanset courageux, pleinsd’honneurs etd’estimes a), Je ne leur cede en rien: ou soit pour faire armer Les galeres bien loin sur les flots de la mer,
Soit pour combattre en terre, et le fer de ma lance Arrouser dans le sang des ennemis de France;
Mais ainsi que la nuict s’efface par le jour,
Tant soyent-ils amoureux je passe leur amour.
Car si c’est bien aimer tousjours penser en celle Qu’on estime en beauté sur toutes la plus belle,
Ne songer, ne parler et ne réver sinon En sa douce beauté, en sa grâce, en son nom,
Et n’avoir pour sujet que si plaisante chose,
F.stre plein d’un esprit qui jamais ne repose,
Ne vivre plus en soy, remourir mille fois,
Ne parler qu’à demi, entre-rompre sa vois,
Discourir sans discours, vivre de fantasie,
Tantost espris de peur, tantost de jalousie,
Se desfier de tout, ne s’asseurer de rien,
a. Var. :
bien qu’ils vantent leur race Courageux et remplis de Martiale audacef
Elegie XIII.
Dissimuler le mal, se promettre le bien,
Si cela est aimer, je confesse, Madame,
Que je vous aime mieux que je n’aime mon ame,
Mes yeux, mon sang, mon cœur; car je ne veux aimer Mon cœur si non d’autant qu’il vous plaist l’estimer.
J à deux ans sont passez que vous estes certaine Combien pour vostre amour j’ay de mal et de peine : Et s’il faut preferer celuy qui le premier Ose d’un gentil cœur sa maistresse prier (a).
Sur mes deux compagnons je doy gaigner la place, Comme ayant le premier désiré vostre grâce.
[Dieu punist les ingrats et pour ce gardez vous (Si vous me traitez mal) d’irriter son courroux.
Depuis que la fortune ou que la destinée Eust pour vous obeyr ma nature inclinée,
Je devins vostre esclave et depuis n’ay cessé De chercher vostre amour pour y estre avancé.
Lors de ma liberté vous fustes la maistresse,
Lors je vous honoray ainsy qu’une Deesse;
Vous fustes mon espoir, et sur le haut du front Je portay les soucis que vos beaux yeux me font;
Je vous contay mon mal qui vous fust agréable Et pris en vostre amour une place honorable.]
Et pource je serois de douleur consommé,
Si un autre cueilloit le champ que j’ay semé,
Et si par un malheur la moisson qui m’est deue Estoit devant mes yeux d’une autre main tondue. [Certes l’obeïssance et la première foy Que si benignement vous receustes de moy,
Et 1 ’extresme désir que j’ay de vous complaire,
Vous aymer, honorer et service vous faire,]
Et ceste fermeté d’avoir tant esperé,
Mérité justement que je soit préféré.
Puis vous ne desirez abandonner la France,
a. Var. :
Ose prier sa Dame et s’en fait coustumier,