‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 115 sur 138 · E LEG I E XIII · texte numérisé non relu

E LEG I E XIII

L’air de vostre païs et de vostre naissance ?

Mais comment voudriez-vous la France abandonner Quand ceux qui en sont loing y veulent retourner (a)} Car toujours du païs la douceur nous attire,

Et chacun de son feu la lumière desire.

C’est à faire aux poissons qui courent par les eaux, Aux bestes des forests, aux vagabons oiseaux,

De changer de païs, et n’arrester une heure ;

Mais l’homme bien rassis en sa terre demeure.

Et bien que l’Italie ait l’air délicieux,

Nourrice des Césars et des victorieux,

Qui par armes ont fait aux autres peuples honte ;

Si est-ce qu’aujourd’huy la France la surmonte En Princes, en cités et en Roys, dont le nom Des premiers empereurs efface le renom (b).

Au reste je sçay bien qu’une Dame sans vice Comme vous, n’a le cœur entaché d’avarice;

C’est un vilain péché, deshonneste, odieux,

Ennemy capital des hommes et des Dieux.

Puis que le Ciel bénin envers vous ne fut chiche De vous faire sur toute honneste, belle et riche,

Il ne faut ressembler à l’esponge qui boit,

Et tant plus elle a d’eau et tant plus en voudroit.

Le vray contentement ne gist en l’abondance Des biens et des thresors, mais en la suffisance,

Le but de la richesse est d’en sçavoir user.

On pourroit une femme indigente excuser Qui court apres les biens pour nourrir sa famille; Mais une riche Dame amoureuse et gentille,

Qui a l’esprit bien né, se fait ua mauvais tour

a. Var. :

Quand tous les estrangers y veulent séjourner ?

b. Var. :

En Princes et en Roys dont les faicts et les mains Se pressent du silence à faute d'escrivains.

Elegië XIII.

Quand par trop d’avarice elle vend son amour.

Or si vostre Grandeur aux richesses regarde,

De trouver un mary jamais vous n’avez garde.

Il vous faudroit un Dieu; car un homme mortel N’est pas digne d’avoir un mariage tel.

Mais si vous regardez au port et à la face,

Aux grandeurs des Maisons, au sang et à la race, Aux illustres vertus, indigne je ne suis D’avoir en vostre amour le bien que je poursuis.

Et bref vous me serez ou gracieuse ou brave,

Je demourray toujours vostre fidele esclave;

J’espere tant de vous et de vostre pitié,

Qu’un jour j’auray le fruict de ma longue amitié.

Ou bien si le Destin empesche ma fortune,

Je vaincray le Destin d’une amour importune;

Je vous aimeray tant et vous serviray tant,

Je seray si loyal, si ferme et si constant,

Que le Ciel à la fin forcé par mon service De l’heur de vostre amour voudra que je jouisse ( a ).

Ou bien s’il ne le veut, je fuiray dans ces bois,

Où tout desesperé maintenant je m’en-vois Mourir sous un rocher; là passant d’avanture,

Faites graver ces vers dessur ma sépulture :

Celuy qui gist icy mourut pour la beauté D’une Dame qui fut pleine de cruauté,

Qui tua son amy pour luy sembler trop belle,

Et mort sous ceste tombe, il meurt encor’ pour elle.

Que vostre cœur vaincu, bien que cruel et rude , M'ostera quelque jour le joug de servitude:

XIV Elegie.

Elegie XIV

Traduite du grec d’Ergasto.

uiconque peut oster une jeune pucelle Loin des bras de celuy qui meurt pour l’amour d’elle, Tl a le cœur de roche et l’estomac de fer,

Et l’humaine pitié ne le peut eschaufer;

Il a succé le laict d’une rousse Lionne,

Avecques ses tigreaux une Tigre felonne L’a nourry de chair crue, et n’a dedans le cœur Que vagues, que rochers endurcis de rigueur.

O Dieux! j’aimerois mieux, si j’estois Roy d’Asie, Que la guerre m’ostast mon Sceptre que m’amie ;

Car on vit aisément en ce mortel séjour

Sans avoir un Royaume, et non pas sans amour;

Amour qui est la vie et des Dieux et des hommes!

Que sert d’amonceler les thresors à grand’s sommes, Estre Prince, estre Roy, sans avoir toute nuict Une maistresse ès bras pour prendre son deduict (a) ? Ah ! le jour et la nuict viennent pleins de tristesse A celuy, fust-il Roy, qui languit sans Maistresse.

Las! si quelque voleur ou pirate de mer Faisant en ce pais ses galeres ramer,

M’avoit osté la mienne, ou bien quelque grand Prince, Patience forcée il faudroit que je prinse,

Et ne me chaudroit point de pleurer sur le bord, Faisant maugré moy place à si malheureux sort,

Voyant flotter la voile et accusant Fortune,

Qui me seroit (peut-estre) avec mille commune;

Mais un Thymon me l’oste, ô fiere cruauté!

a. Var. :

sans prendre le doux fruict D'une jeune Maistresse en scs bras toute nuict £

Elegie XIV.

Jamais entre les Grecs n’habita loyauté.

Pour sa punition en temps d’hyver la foudre (a) Sa cave et son grenier puisse réduire en poudre,

Et luy en la plus dure et plus froide saison Se puisse rechaufer au feu de sa maison,

Pleurant sans reconfort (b); ses fils venus en âge. Contre luy animés luy puissent faire outrage Par procez embrouillez de mille meschans tours, Pour la punition de m’oster mes amours.

Sa femme soit publique et soit par la contrée Au doigt de tout chacun vilainement monstrée ;

Soit tousjours en taverne ayant vendu ses biens,

Et face deshonneur, comme putain, aux siens.

Dormez en doux repos, ô cendre Icarienne, Dessous les myrtes verds vostre Idole se tienne Pour avoir bien aimé! si vous avez vendu Vostre bien, jeunement pour une despendu, qui certes n’estoit pas digne de vostre race,

Dormez en doux repos! Dieu vous face sa grâce.

Te! vous pourra blasmer devant les gens, qui sçait Et cognoist en son cœur que vous avez bien fait.

Non; non ! je ne suis plus celuy qui vous accuse, Mais bien je suis celui qui gaillard vous excuse,

Vous ressemblant d’humeur, et qui suis désireux Mourir ainsi que vous tres-fidele amoureux.

Mon Dieu ! que sert d’aimer ès villes ces Princesses ? Jamais telle grandeur n’apporta que tristesses, Querelles et débats. Il faut aller de nuit,

Il faut craindre un mari; toute chose leur nuit;

Puis pour leur recompense ils ne reçoivent d’elles Que le mesme plaisir des simples pastourelles.

a. Var. :

Au temps de la famine , en vengeance, la foudre

b. Var. :

Aille chercher son pain ;

282 Elegie XIV.

Ils n’ont pas ny le sein ny le ventre meilleur,

Ny les cheveux plus beaux, ny plus belle couleur, Ny quand on vient au poinct des grâces plus friandes.

II n’est (ce disent-ils) que d’aimer choses grandes, Que d’aimer en grand lieu. Au diable la Grandeur Qui tousjours s’accompaigne et de crainte et de peur! Le jeune Dorylas en donne expérience,

Qui n’eust entre les Grecs repos ni patience Pour hautement aymer. Au diable la Grandeur Qui tousjours s’accompaigne et de crainte et de peur! Bien ! une grand Princesse a tousjours plus de pages, D’escuyers, de suyvants, de pompeux équipages.

Hé de quoy sert celà? car quand on vient au poinct Du plaisir amoureux, certes il n’en faut point,

Il faut se cacher d’eux (a) : en cela l’abondance De trop de serviteurs porte grande nuisance.

Ou quand on aime bas, jamais on n’est épris (Pour estre seule à seul) de crainte d’estre pris;

Ou bien s’on est surpris, ce n’est que moquerie Qui n’apporte jamais querelle ny furie.

Quant à moy, bassement je veux tousjours aimer, Comme cil qui ne veult pour les Dames s’armer Si l’on ne me fait tort; toute amour outragée, Hostesse d’un bon cœur desire estre vengée.

Avant qu’estre amoureux, loüer je ne pouvois, Pour estre un peu trop sot, la fureur de deux Rois Paris et Menelas, qui troublèrent l’Asie Et l’Europe en faveur d’une si belle amie.

Or Menelas fit bien de la redemander Par armes, et Pâris par armes la garder;

a. Var. :

Tu diras au contraire : Une riche Princesse Est pleine de faveurs , d’honneurs et de richesse ,

De Pages, d’Estafiers. Hà ! quand on vient au bien Du plaisir amoureux , la suite ne vaut rien ,

Il se faut cacher d’elle :

Elecie XIV.

Car le tendre butin d’une si chere proye Valoit bien un combat de dix ans devant Troye.

Je les absous du fait, je serois bien contant La demander dix ans, et la garder autant.

Achille, ne desplaise à ton Poète Homere,

Il t’a fait un grand tort ! car apres ta colere Très justement conceue encontre Agamemnon,

Il t’a faict appointer pour ton mort compagnon.

Ou tu ne devois point entrer en telle rage,

Ou tu devois garder plus long temps ton courage.

O le brave amoureux! des chevaux vistepieds,

Des femmes, des talens, des citez, des trépieds Te firent oublier ton ire genereuse,

Qu’à bon droit tu avois pour ta belle amoureuse!

Tu devois courroucé, sans te fléchir apres,

Brusler ou voir brusler les navires des Grecs.

Jamais ne me viendra de te loüer envie;

Va! tu as plus aimé ton amy que t’amie!

As-tu daigné, coqu, embrasser Briseïs,

Apres qu’Agamemnon tes plaisirs a trahis,

Honnissant tes amours? et quoy qu’il jurast d’elle,

Tu ne devois penser qu’il la rendist pucelle,

Elle jeune et luy jeune, apres avoir esté Couchez en mesme lict la longueur d’un Esté.

Va ! tes gestes sont beaux : mais ton amour legere Des-honore tes faits, et les Muses d’Homere.

Quant à moy, ny talens, ny femme, ny cité Ne sçauroient appaiser mon courroux despité, Qu’inviolablement je ne haye sens cesse Le malheureux Thymon qui m’a pris ma maistresse(a).

a. Var. :

Que je ne porte au cœur une haineuse flame Contre ce faux parent qui m’a ravi mon ame.

Elegie XV.

Elegie XV

J’ay ce matin amassé de ma main

Ce beau bouquet digne de vostre sein,

Si un bouquet, tant soit digne, mérité Toucher le sein d’une telle Charité,

Dont la jeunesse enfante mille fleurs,

Mille beautez causes de mes douleurs.

Ce gay bouquet qu’ici je vous présente,

Est fait de fleurs que la terre plaisante Fait de son sein les premières sortir Quand le Printemps le daigne revestir;

Fleur qui le nom porte, tant elle est belle,

D’un Dieu (1), d’un Mois, de la Mer, et de celle Qui la seconde en amour me gaigna(i),

Et d’un grand feu le cœur m’accompagna,

("Qui reluisoit d’autant plus que la flame S’estoit reprise encore un coup en l’ame,

Pour rassembler d’un artifice prompt Les feux passez au brasier du second.]

Or tout ainsi que ceste fleur ne porte Couleur qui soit d’une semblable sorte ;

Vostre beauté, diverse tout ainsi,

Change de teint et de grâces aussi.

Elle est vermeille, et vous estes vermeille.

Sa blancheur est à la vostre pareille ;

L’une est d’azur, votre esprit et vos yeux Ont pour couleur le bel azur des Cieux;

L’autre a le gris pour sa parure mise,

l. C’est la fleur qu’on nomme Marguerite, qui porte la première lettre de Mars , de May, de Mer et de Marie, Si seconde maîtresse.

Elegie XV.

Et vous aimez la belle couleur grise ;

L’une bigarre et colore son teint ,

De cent beautez votre visage est peint ;

Elle sent bon , et vostre odeur est bonne;

La fleur est Gaye, et le Ciel, qui vous donne Dés la naissance une naïveté ,

Vous tient toujours en plaisante gayté;

La fleur est jeune, en jeunesse vous estes ; Parfaite elle est, vous estes des parfaites ;

La belle fleur ne dure qu’un Printemps,

Et vos beautez ne durent pas long temps.

Le bouquet est tout semé de Pensées,

J’en porte au cœur un millier amassées ;

Maint jeune brin de Fenoil et de Thin Vont honorant ce mien présent, à fin Qu’en les voyant vous eussiez souvenance Qu’ Amour moqué ameine une vengeance.

Ceux qui ont feint les fables ont conté Que le Fenoil et le Thim ont esté Fïïles jadis, qui furent tranformées Pour ne vouloir en jeunesse estre aimées De leurs amants ; dont Amour se vengea , Qui leurs beaux corps en fleurettes changea , Pour vous monstrer par exemple notable Qu’un cœur cruel est toujours misérable.

Tout le bouquet d’un filet délié Est bien serré , et j’ay le cœur lié Au vostre, ainsi qu’une vigne se lie Quand de ses bras aux ormeaux se marie ; Lien qui peut, tant il est dur et fort, Rompre les mains du Temps et de la Mort.

Plus il ne reste à vous aire, Maistresse, Que tout ainsi que ceste fleur se laisse Passer soudain , perdant grâce et vigueur,

Et tombe à terre atteinte de langueur Sans estre plus des Amans desirée ,

Comme une fleur toute desfigurée;

Vostre âge ainsi verdoyant s’en-ira ,

286 Elegie XVI.

Et comme fleur sans grâce périra.

Donq’ ce-pendant que vostre âge fleuronne, Et que Venus de ses dons vous couronne ,

Si m’en croyez ne laissez perdre un jour Sans folastrer ou manier l’amour,

Pour n’avoir point regret en la vieillesse D’avoir perdue en vain vostre jeunesse.

Elegie XVI

Je suis certain que vostre bon esprit Dira, soudain qu’il verra cet escrit,

Que je ressemble au marinier qui donne Repos au Ciel quand la marine est bonne,

Et de ses vœux ne va point tourmenter Neptune en l’eau, ny au Ciel Jupiter,

Lors que le vent em-poupe son navire, Faisant chemin où son cœur le desire.

Mais quand l’orage en la mer le surprend, Et quand sa mort dessus la vague pend,

Pâlie et tremblant fait cent mille prières,

Pour eschapper aux Nymphes marinières;

Et en si dure et fascheuse saison Toute sa bouche est pleine d’oraison ;

Croize ses bras, et en telle fortune Promet au bord de grands dons à Neptune. Puis , quand il est esloigné du danger, S’enfuit gaillard , sans penser ny songer Comme il doit rendre aux Dieux sur le rivage Ses vœux jurez au milieu de l’orage.

De telle erreur vous pourrez m’accuser ;

Je le confesse et ne puis m’excuser;

Elegie XVI.

Je sens ma faute et sçay bien qu’elle est grande,

Et pour cela pardon je vous demande.

Quand je suis aise à mon repos icy,

Sans passions , affaires ou soucy,

Enflé de gloire et brave d’esperance ,

Je ne vous fay ny cour ny reverence,

[Je ne vous cherche et d’un désir époint De vos honneurs, je ne demande point Si ma muse est suffisante et proprice Comme elle doit à vous faire service;]

Je ne vay point troubler vostre repos,

Rompre vostre aise ou trancher vos propos;

Car sans mentir je ferois conscience D’abuser trop de vostre patience.

Et si je faux , comme certes je faux ,

Du seul devoir procèdent mes defaux,

Et du respect trop grand que je vous porte ,

En vous craignant et honorant , de sorte Que je ne puis de vos yeux approcher,

Tant je les aime et crain de les fascher.

[Non que je sois de nature grossière;

J’ay l’esprit vif, l’ame prompte et legiere;

Tant seulement la crainte d’ennuyer Me vient le pied et la langue lier.]

Mais quand Fortune icy m’est adversaire, Quand je ne puis despecher mon affaire ,

Quand quelque ennuy me desrobe l’espoir,

Quand on ne veut ma Muse recevoir.

Quand un fascheux Chrysophile (1) rechine A ma priere, ou me tourne l’eschine,

Ou parle à moy par fraude et par courrous ,

Pour mon support je me retire à vous,

Je vous caresse et courtise et supplie,

Et par escrit , Deesse , je vous prie Comme mon tout, et ne suis abusé;

1 . Il entend quelque trésorier de l’Espargne. Chrysophile vaut à dire avare. (M )

288 Elegie XVI.

Aussi de vous je ne suis refusé,

Tant vous avez l’ame gentille et pure Qui les vertus aime de sa nature,

Et qui ne souffre, en despit du malheur,

Qu’un vertueux soit vaincu de douleur.

C’est la raison pourquoy je me confesse Que des Vertus la belle troupe espesse Pleurant de deuil s’en soit allée aux Cieux, Abandonnant ce Monde vicieux.

Car vous voyant en ceste terre suivre Toutes vertus, on les peut dire vivre Toutes en vous, et en vous elles sont Apparaissant toutes sur vostre front;

Si que celuy qui de prés y prend garde ,

Vous regardant, en vous il les regarde.

En ceste Cour la plus-part sont menteurs, Trompeurs, causeurs, mesdisans, affronteurs, Vous presque seule y estes véritable ,

Phœnix d’honneur qui n’a point de semblable.

[Pource du Ciel les astres en tout temps Fassent et vous et les vostres contents,

Et l’amitié de vostre seconde ame De plus en plus en la vostre s’enflamme ,

La vostre en elle, et par tout l’univers Puisse sonner la trompe de mes vers ,

Haut célébrant aux nations estranges De toutes deux les divines louanges ,

Vous faisant vivre à la postérité;

Car toutes deux l’avez bien mérité.]

Elegie XV 1 1.

Elegie XVII

Nous fismes un contract ensemble l’autre jour, Que tu me donnerois mille baisers d’Amour, Colombins, tourterins, à levres demi-closes,

A souspirs souspirans la mesme odeur des roses,

A langue serpentine, à tremblotans regars.

De pareille façon que Venus baise Mars,

Quand il se pasme d’aise au sein de sa Maistresse.

Tu as parfait le nombre, helas ! je le confesse;

Mais Amour sans milieu, ami d’extremité,

Ne se contente point d’un nombre limité.

Qui feroit sacrifice à Bacchus pour trois grapes,

A Pan pour trois aigneaux? Jupiter, quand tu frapes De ton foudre la terre (ayant poitry dans l’air Une poisseuse nue enceinte d’un esclair),

Ta Majesté sans nombre eslance pesle-mesle Pluye sur pluye espaisse et gresle dessus gresle,

Sur champs, mers et forests, sans regarder combien. Un Prince est indigent qui peut nombrer son bien.

A ta Maison celeste appartient l’abondance,

En terre ma maistresse a semblable puissance {a).

Or toy donques cent fois plus belle que n’estoit Celle qu’aux bords de Cypre une Conque portoit, Pressurant les cheveux de sa teste immortelle, Encore tout moiteux de la mer maternelle ;

Tu ne devrois compter les baisers savoureux

a. Var. :

Ronsard. IV. 19

L’abondance appartient à la Maison Royale , D’abondance en baisers ma Maistresse l’égale

Elegie XVIII.

Que tu donnes trop chiche à ton pauvre amoureux (a). Si tu ne veux conter les langueurs et les peines,

Ny les larmes qui font de mes yeux deux fontaines, Pourquoy me contes-tu les biens que je reçoy,

Quand je ne conte point les maux que j’ay pour toy ? Car ce n’est la raison de donner par mesure Tes baisers, quand des maux innombrables j’endure. Donne-moy donc au lict, ensemble bien unis,

Des baisers infinis pour mes maùx infinis.

Elegie XVIII

Sans ame, sans esprit, sans pouls et sans haleine,

Je n’avois ny tendon, ny artere, ny veine,

Qui dissoute ne fust du combat amoureux;

Mes yeux estoient couverts d’un voile tenebreux, Mes aureilles tintoient, et ma langue seichée Estoit à mon palais de chaleur attachée.

A bras demi-tombez ton col j’entrelaçois ;

Nul vent de mes poulmons pasmé je ne poussois; J’avois devant les yeux ce Royaume funeste Qui jamais ne jouit de la clairté celeste,

Royaume que Pluton pour partage a voulu,

Et du vieillard Charon le bateau vermoulu;

Bref j’estois demi-mort, quandtes poulmons s’enflerent, Et d’une tiede haleine en souspirant soufflèrent Un baiser en ma bouche, entrecoupé des coups

cl. Var. :

Imite-moy ce Dieu , sans estre chiche ainsi De tes aimes baisers , dont mon cœur vit ici.

Elegie XIX.

De ta langue lézardé, et de ton ris si doux;

Baiser vivifiant, nourricier de mon ame,

Dont l’aime, douce, humide et restaurante flame Esloigna de mes yeux mon trespas et ma nuit,

Et fit que le basteau du vieillard, qui conduit Les âmes des Amans à la rive amoureuse,

S’en alla sans passer la mienne langoureuse.

Ainsi je fus guary par l’esprit d’un baiser.

Il ne faut plus, Maistresse, à tel prix appaiser Ma chaleur Cyprienne, et mesmement à l’heure Que le Soleil ardant sous la Chienne demeure,

Et que de son rayon sur nos testes jetté,

Il brusle nostre sang et r’enflame l’Esté.

En ce temps faisons trêve, espargnons nostre vie ; De peur que mal-armez de la Philosophie Nous ne sentions soudain, ou apres à loisir,

Que tousjours la douleur voisine le plaisir.

Elegie XIX

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