‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 116 sur 138 · A ROBERT DE LA HAYE · texte numérisé non relu

A ROBERT DE LA HAYE

Conseiller du Roy en son Parlement à Paris et Maistre des Requestes de la Royne de Navarre

Si j’estois à renaistre au ventre de ma mere (Ayant, comme j’ay fait, pratiqué la misere De ceste pauvre vie, et les maux journaliers Qui sont des cœurs humains hostes trop familiers) Et que la Parque dure en filant me vint dire :

Viens, çà ! lequel veux-tu des animaux eslire Pour vivre encore un coup? certes j’aimerois mieux

292 Elegie XIX.

Revivre en un oyseau et voler par les Cieux Tout plein de liberté; avoir un beau plumage Bigarré de couleurs, et chanter mon ramage De tailliz en tailliz, de buissons en buissons,

Et aux Nymphes des bois apprendre mes chansons, Et de mon bec cornu parmy les champs me paistre, Que par deux fois un homme en ce monde renaistre.

J’aimerois mieux vestir un poisson escaillé,

Et fendre de Tethys le séjour esmaillé De bleu meslé de pers, et du ply de l’eschine Flotter de vague en vague au gré de la marine;

Puis au plus chaud du jour sortant du fond des eaux, Paresseux me ranger aux monstrueux troupeaux Du vieil Berger Protee et dormir sur le sable,

Que me voir derechef un homme misérable.

J’aimeroy mieux renaistre en un Cerf bocager, Portant un arbre au front, ayant le corps leger Et les ergots fourchus, et seul et solitaire Faire auprès de ma Biche à l’escart mon repaire, Saulter parmy les fleurs, errer à mon plaisir,

Et me laisser conduire à mon premier désir,

Et la fraischeur des bois et des fontaines suivre,

Que me voir derechef en un homme revivre.

De tous les animaux le plus lourd animal C’est l’homme, le sujet d’infortune et de mal,

Qui endure en vivant la peine que Tantale Là bas endure mort dedans i’onde infernale,

Et celle de Sisyphe et celle d’Ixion.

11 porte son Enfer, ou par ambition,

Ou par crainte de mort qui tousjours le tourmente, Et plus un mal finit et plus l’autre s’augmente.

Toutesfois à l’oüir discrettement parler,

Vous diriez que soudain au Ciel il doit voler,

Tant il fait en parlant de la beste entendue,

Ignorant que les Dieux luy ont trop cher vendue Geste pauvre Raison qui malheureux le fait,

D’autant que par-sus tous il s’estime parfait.

Ceste pauvre Raison le conduit à la guerre,

Elegie XIX. 29$

Et dedans du sapin luy fait tourner la terre A la mercy du vent, et si luy fait encor Pour extrême malheur chercher les mines d’or;

Ou le fait Gouverneur des Royales Provinces,

Et, qui pis est, le meine au service des Princes;

Luy apprend les mestiers dont il n’avoit besoin,

Et comme d’un poinçon l’aiguillonne de soin;

Et pour trop raisonner, misérable il demeure Sans se pouvoir garder qu’à la fin il ne meure.

Au contraire les Cerfs qui n’ont point de raison, Les poissons, les oyseaux, sont sans comparaison Trop plus heureux que nous, qui sans soin et sans peine Errent de tous costez où le plaisir les meine.

Ils boivent de l’eau claire, et se paissent du fruict Que la terre sans art d’elle nresme a produict.

Que sert (dit Salomon) toutes choses entendre, Rechercher la nature et la vouloir comprendre, Mourir dessus un livre et vouloir tout sçavoir, Vouloir parler de tout et toutes choses voir,

Et vouloir nostre esprit par estude contraindre A monter jusqu’au Ciel où il ne peut attaindre ?

Tout n’est que vanité et pure vanité !

Tel désir est bourreau de nostre humanité.

Car si nous cognoissions nostre pauvre nature.

Et que nous sommes faits d’une matière impure,

Et mesme que le Ciel se monstre amy plus dous Et pere plus bénin aux animaux qu’à nous Qui pleurons en naissant, et qui par le supplice D’estre au berceau liez (comme si ce fust vice De naistre dans ce monde (a)), à vivre commençons, Et tousjours en tourmens la vie nous passons.

Las ! si nous cognoissions que nous n’avons point d’ailes Pour voler au séjour des choses supernelles,

Nous ne serions jamais soigneux ny curieux

a. Var. :

De sortir hors du ventre.

2 94 Elegie XIX.

D’apprendre les secrets eslongnez de nos yeux;

Ains contens de la terre et des traces humaines,

Vivrions sans affecter les choses si hautaines!

Mais que sçauroit voir l’homme au Monde de nouveau ? C’est tousjours mesme Hyver et mesme Renouveau, Mesme Esté, mesme Autonne, et les mesmes années Sont tousjours pas à pas par ordre retournées.

Ce Soleil qui reluit, luy-mesme reluisoit Quand le bon Josué son peuple conduisoit,

Et nostre Lune aussi, c’estoit la Lune mesme Qui luisoit à Noé; et la voûte suprême Du Ciel qui tout contient, c’est ceste mesme-là Où sur le char flambant Helie s’en-vola.

Ce qui est a esté, et cela qui doit estre,

De ce qui est passé doit recevoir son estre.

Le fait sera desfait et puis sera refait,

Et puis estant refait se verra re-desfait;

Bref ce n’est qu’inconstance et que pure mensonge De nostre pauvre vie, ainçois de nostre songe.

L’homme n’est que misere, et doit mourir exprès Afin que par sa mort un autre vive après.

L’un meurt, l’autre revit, et tousjours la naissance Par la corruption en ce monde commence {a).

Mais tout ainsi, la Haye, honneur de nostre temps, Qu’entre les animaux par les champs habitans S’en trouvent quelques-uns qui en prudence valent Plus que leurs compagnons et les hommes égalent De sagesse et d’esprit; souventesfois aussi Entre cent millions d’hommes qui sont ici,

S’en trouvent quelques-uns qui dans leurs cœurs assemblent T ant de rares vertus, qu’aux grands Dieux ils ressemblent ; Comme toy bien appris, bien sage et bien discret,

Qui m’as diminué bien souvent le regret De vivre trop icy ; car quand un soin me fasche,

a Var. :

Par la corruption engendre une autre essence.

Elegië XIX. 295

Je me descouvre à toy et mon cœur je te lasche.

Lors de mes passions, desquelles je me deuls,

Tu gouvernes la bride, et je vais où tu veux.

Tout ainsi qu’il advient quand une tourbe esméue Qui deçà qui delà mutine se remue De courroux forcenée, et d’un bras furieux Pierres, fiâmes et dards fait voler jusqu’aux Cieux,

Si de fortune alors un grave personnage Survient en telle esmeute, elle abat son courage,

Et d’aureille dressée escoute et se tient coy,

Voyant ce sage front paroistre devant soy Qui doucement la tance, et d’un gracieux dire Flatte son cœur félon et tempere son ire.

Ainsi lors que mon sens de ma raison vainqueur,

De mille passions me tourmente le cœur,

Tu luy serres le frein, corriges son audace,

Abaisses sa fureur et le tiens en sa place ;

Puis me parlant de Dieu tu m’enleves l’esprit A cognoistre par Foy que c’est que Jésus Christ,

Et comme par sa mort de la mort nous delivre,

Et par son sang nous fait éternellement vivre.

En ce poinct, de ta voix plus douce que le miel Tu me ravis du corps et m’emportes au Ciel,

Tu romps mes passions, et seul me fais cognoistre Que rien plus sainct que l’homme au Monde ne peut naistre.

[Tu m’as servy de pere et de frere et d’amy;

Jamais à mon profit tu ne fus endormy,

Et devant le feu roy qui estoit nostre maistre Tu as faict mes escrits pour doctes apparoistre,

Leur donnant la couleur et la grâce des tiens Qui égallent l’honneur des siècles anciens.

Si je n’eusse eu de toy parfaite cognoissance,

J’eusse à bon droit hay ce monde et ma naissance;

Mais certes tu as fait que je me sens tenu Au Ciel de me veoir homme et de t’avoir cognu.

Car te voyant en terre ennemy de tout vice Je ne puis confesser que la saincte Justice Soit remontée au Ciel ; et puisque ta vertu

296 Elegie XX.

A du siecle de fer le vice combattu,

Au quel tu apparois, pour tes grâces divines,

Tout ainsy que la rose au milieu des espines,

Ou tout ainsy qu’un lys hautement apparoist Dessus l’herbe puante, où sa belle fleur croist.

Or afin qu’à jamais les siècles d’age en âge Rendent de nostre amour illustre tesmoignage Et que le temps apprenne à la postérité Que je te rends l’honneur que tu as mérité,

Pour présent immortel, Lattaye, je te donne En lieu d’un grand trésor, ce livre et ma personne (1).]

Elegie XX (2)

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