A MARTIAL DE LOMENIE
f J uand l’homme ingrat feroit tous les jours sacrifice v^£D’une hécatombe aux Dieux, fraude deson service, Ne seroit escouté; car leurs yeux destournez Ne se voudroient souiller de ses presens donnez :
T antPhomme ingrat desplaist aux Dieux qui tout prevoy Et qui de leurs tonneaux bien et mal nous envoyent/
Si j’estoy, Lomenie, ingrat en ton endroit,
La Muse désormais rétive ne voudroit Venir à mes chansons, et pour-neant sa trasse Je suivroy sur le mont du chevelu Parnasse ; Pour-neant je boiroy des flots Aoniens,
En vain je dormirois ès antres Thespiens,
En vain je nommeroy son nom par les rivages ;
Car elle me fuiroit dans les forests sauvages,
Elle et toutes ses Sœurs, comme ne voulant pas Suivre d’un homme ingrat ny la voix, ny les pas. Pource Pindare feint que le damné Tantale Admoneste à bon droict parmy Pombre infernale Chacun debteur de rendre à son tour le bienfait Qu’un autre auparavant amy Iuy aura fait.
Quand je t’auroy donné les thresors de l’Asie,
Je n’auroy peu respondre à ceste courtoisie Dont tu m’as obligé de telle sorte à toy,
Que la mort ne perdra les grâces que j’en doy,
Non certes à toy seul, mais ensemble à ton frere,
Que Calliope estime et qu’Apollon revere.
Car tant que mes chansons auront quelque pouvoir,
Je veux qu’à nos neveux elles facent sçavoir
Elegie XX II.
D’àge en âge suivant (pour éviter l’offense Où tombent les ingrats) qu’en seule recompense De tant d’honnestetez dont tu m’as rendu tien,
Je ne t’ay remboursé , ny n’ay peu , d’autre bien Que du bien des neuf Sœurs; bien qui pauvre ne cede Aux plus riches thresors que l'Orient possédé.
Elegie XXII L’AMOUR OISEAU
A Monsieur Le Gast, de Dauphiné, Maistre de camp de la Garde du Roy
Le Gast, je suis bruslé d’amour et de chaleur, L’une me tient au front, l’autre me tient au cœur; La chaleur de mon front se refraichit sans peine,
Car je la puis estaindre aux flots d’une fontaine,
Ou cherchant par les bois les antres bien couverts Hérissez de lierre et de feuillages verts,
Des Nymphes et des Pans les maisons solitaires.
Mais je ne puis, hélas ! oster de mes arteres,
Ny oster de mon sang ce jeune amour nouveau Qui se loge en mon cœur et s’est fait un oyseau (a) ,
a. Var. :
Je suis bruslé , le Gast, d’une double chaleur,
L’une hasle mon front, l’autre enflame mon cœur;
Le hasle de mon front se refraichit sans peine,
Ou lavé dans les eaux d’une froide fontaine,
Ou sous le frais d’un antre , ou dessous la froideur
Elegie XXI I. 305
Semblable au Rossignol qui apres son aimée Va volant au Printemps de ramée en ramée,
De bocage en bocage, et de mainte chanson Va dégoisant sa peine. En la mesme façon Cet Amour emplumé, sans demeure certaine,
Passe de nerfs en nerfs, passe de veine en veine,
En mon foye, en mon cœur, en mes os, en mon sang, Tantost ne veut partir, tantost m’ouvre le flanc De ses traicts pour sortir, et voyant que j’essaye ( a ) Qu’il ne me face au cœur pour sortir une playe,
Me vient ouvrir la bouche, et si fort il m’estraint Que pour flatter mon mal à chanter me contraint.
La langue il me deslie, et luy-mesme invente,
Caché aedans mon cœur, tous les vers que je chante. Luy seul me les inspire, et j’escris seulement Non pas ce que je veux, mais son commandement.
Les hommes ne sçauroient tromper leur destinée! Hé ! n’est-ce pas grand cas qu’en moins d’une journée Cet Amour par les yeux a gaigné ma raison,
Et folastre s’est fait maistre de ma maison ?
Et sans avoir esgard aux neiges de ma teste (Comme si ma desfaite estoit despouille preste) Nourrit mon cœur en braise et en feu qui me perd, Qui brusle d’autant mieux que le bois n’est plus verd. Cet Amour, cet oiseau, car oiseau je l’appelle, Evente quelquefois ma chaleur de son aile,
Et me fait par espoir quelquefois respirer,
Hélas! mais c’est afin de mieux me martyrer;
D’un chesne dont les bras s’opposent à l’ardeur.
Mais ny fleuves , ny bois , ny antres solitaires Ne peuvent refroidir l’ardeur de mes arteres ,
Ny l’oster de mon sang, tant un amour nouveau Fait son nid en mon cœur , et pond comme un oiseau,
a. Var. :
Puis de son traict aigu m’ ulcérant tout le flanc,
Fait un huis pour sortir , et quand plus je m’essaye
304 Elegie XXII.
Ainsi que le vautour dont la faim arrestée Ne ronge coup sur coup le cœur de Promethée,
Ains allongeant sa peine il le laisse à séjour,
Et de nuict il s’enfuit pour revenir le jour.
Je ne sçaurois par art, estude ny coustume, Cognoistre bien ce Dieu qui est vestu de plume; Estrange est son plumage, et je crains à loger,
Pour n’estre point deceu , un si jeune estranger.
Tous les autres oiseaux en quelque place naissent, Ou d’herbes, ou de fruicts, ou de graines se paissent, Et vivent entre nous, et sont parmy les bois Ou cognus par leur plume, ou cognus par leur vois.
Le mien m’est incognu , son nom et sa nature;
Ny d’herbe ny de fruicts il ne prend sa pasture,
Mais d’un souspir cuisant, et d’un penser profond Qui s’enfante au cerveau et se tient sur le front;
Se repaist d’un soucy que d’un autre il allonge,
Et en lieu d’abbreuvoir en nos larmes se plonge.
Les autres en volant amoureux et contents Font une fois leur nid au retour du Printemps,
Et le mien aussi tost qu’en mon cœur il prit place, Fit ses œufs, puis couva, puis me fit une race De petits Amoureaux, qui de jour et de nuit Demandent la bechée et mènent un grand bruit.
En un jour les petits deviennent grands et volent, Ils volent sur mon cœur, me mangent, et m’affolent; Car je n’ay ny le sang ny le foye bastant Pour loger telle engeance et pour en nourrir tant.
J’ay tendu des gluaux et des pans pour les prendre , J’ay tendu des filets; ils ne veulent m’attendre, ils déçoivent ma main, et en les poursuivant,
En lieu de les happer je ne prens que du vent.
Ils ne sont pas, le Gast, de nature grossière;
De froide, lente, et sombre, et pesante matière;
Ils sont prompts et subtils, chauds, tendres et menus, Comme d’autre lignée et d’autre aire venus.
Ils ne sont Touranjaux, mais bien de la contrée Où Laure, jusqu’au cœur de son Pétrarque entrée,
Elegie XXIII.
Fit pour elle si haut chanter ce Florentin ,
Que Cygne par ses vers surmonta le Destin ;
Si qu’aujourd'huy le Rhosne, et Sorgue, et Valecluze Murmurant son renom, sont cognus par sa Muse.
Toy, le Gast, dont l’honneur, les grâces et l’attrait Monstrent qu’un bel Amour t’a blessé d’un beau trait Et que tu as au cœur quelque belle pensée,
A qui Mars et la Muse en un seul amassée Ont prodigué leurs dons, et t’ont fait valeureux Et ensemble sçavant et ensemble amoureux,
Portant dessus le front l’une et l’autre couronne Que Mars et que Venus à ses poursuivans donne, Dy-moy par courtoisie (ainsi puisses tousjours Quelque part que tu sois jouir de tes amours)
Par quel rét aussi beau que ses cheveux de soye Pourrois-je envelopper une si chere proye ?
Je voudrois me sauver par un mesme moyen,
Ou rompant le filet, ou serrant le lien;
C’est le poinct du secours, auquel je veux entendre; Car il me plaist, le Gast, d’estre pris ou de prendre.
Elegie XXIII
Nous vivons, mon Panias, une vie sans vie ;
Nous autres qui vivons, nous servons à l’envie, Nous servons aux faveurs, et jamais nous n’avons Un seul repos d’esprit tandis que nous vivons.
De tous les animaux qui vivent sur la terre L’homme est le plus chétif ; car il se fait la guerre Luy-mesme à luy-mesme, et n’a dans son cerveau Autre plus grand désir que d’estre son bourreau. Regarde, je te pri’, le bœuf qui d’un col morne Ronsard. — IV. 20
306 Elegie XXIV.
Traîne pour nous nourrir le joug dessus la corne : Bien qu’il soit sans raison, gros et lourd animal, Jamais il n’est par lui la cause de son mal ,
Ains patientement le labeur il endure,
Et la loy qu’en naissant luy ordonna Nature.
Puis quand il est au soir du labeur deslié,
Il met près de son joug le travail oublié,
Et dort heureusement jusqu’à tant que l’Aurore Le réveille au matin pour travailler encore.
Mais nous, pauvres chétifs, soit de jour, soit de nuit, Tousjours quelque tristesse espineuse nous suit,
Qui nous lime le cœur; si quelqu’un esternue,
Nous sommes courroucez ; si quelqu’un par la rue Passe plus grand que nous, nous tressuons d’ahan.
Si nous oyons crier de nuict quelque choüan,
Nous hérissons d’effroy ; bref à la race humaine Tousjours de quelque part luy survient quelque peine; Car il ne luy suffit de ses propres malheurs Qu’elle a dés le berceau, mais elle en cherche ailleurs. Faveur, procez, amour, la rancueur, la feintise, L’ambition, l’honneur, l’ire, la convoitise,
Et le sale appétit d’amonceler des biens,
Sont les maux estrangers que l’homme adjouste aux siens.
(i 560, Odes.)
Elegie XXI V