‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 122 sur 138 · A GENEVRE · texte numérisé non relu

A GENEVRE

Le temps se passe, et se passant, Madame , Il fait passer mon amoureuse flame,

Si que le feu d’Amour qui me brusloit,

Ne brusle plus mon cœur comme il souloit,

Elegie XXIV.

Et maintenant sa flame est aussi lente Qu’auparavant elle estoit violente ,

Quand vive et claire en mon ame croissoit Et sur mon front luisante apparoissoit ;

Si qu’on disoit, me voyant en la sorte,

Qu’au cœur j’avois une fièvre bien forte.

Tous les tesmoins qui decelent Amour, Logeoient chez-moy ; je souspirois le jour,

Le lict m’estoit un dur camp de bataille,

Et toute nuict j’avois une tenaille

Qui foye et cœur et poulmons me pinçoit.

Ore ma face honteuse pallissoit,

Puis rougissoit; ma voix mal-prononcée De longs souspirs estoit entre-cassée ,

De mes propos je n’achevoy le quart;

Comme un rêveur qui songe en autre part,

J’avoy tousjours vostre face celeste Devant mes yeux , les grâces et le geste ,

Le chant, les pas que vous aviez alors Que je vous vy danser dessus les bors De vostre Seine, où j’avallay l’amorce Qui me tira d’une gentille force De l’estomac le cœur, qui bien-heureux Se confessoit de se voir amoureux.

Incontinent que je receu la playe,

Je courus fol à Sainct Germain en Laye Servir mon Roy , bien qu’Amour, plus grand Roy, Pour le servir m’appelast tout à soy.

Ny pour picquer ny pour donner carrière A mon cheval , je ne laissay derrière Le chaud désir qui dans mon cœur vivoit,

Et compagnon en croupe me suivoit ;

Ny pour passer le large dos de Seine,

Qui se jouant quatre fois se r’ameine D’un vague ply , retors et reglissant ,

Et quatre fois se remonstre au passant (•).

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