I. Je crois qu’il faut mettre cinq au lieu de quatre : car
3û8 Elegie XXIV.
Je n'estoufay pour les eaux de ce fleuve Le feu bouillant d’une chaleur si neuve,
Qui comme soulphre ou paille s’allumoit,
Et tout mon cœur en fiâmes consumoit.
Le court chemin d’un si petit voyage Me fut plus long que le glacé rivage Qui du Soleil enferme les beaux yeux,
Tant il m’estoit fascheux et ennuyeux.
Un beau sentier me sembloit une orniere,
Une fontaine une creuse riviere,
Les bleds un champ de la bize batu,
Un plein chemin un passage tortu.
Et insensé sous les pieds ne trouvoye Qu’antres deserts, qu’une bourbeuse voye;
Et en marchant il me sembloit marcher Dessus l’aigu de pointes d’un rocher.
Or a la un piqué d’amour extrême,
Je picque tant mon cheval et moy-mesme.
Que tout pensif et le cœur hors du sein,
Troublé d’esprit, j’arrive à Sainct Germain.
Là j’oubliay toute ma Poésie,
Là je perdy raison et fantaisie ;
Car ne pouvant ainsi que je voulois Chanter mes vers aux aureilles des Rois,
Comme affolé d’une fièvre trop folle,
Je perdy cœur, langue, esprit et parolle;
Si que mon Prince en riant cognut bien A signes tels que je n’estoy plus mien.
La nuict survint, qui des liens du Somme Plus doux que miel serre les yeux de l’homme. Avec les yeux le doux sommeil aussy Ferma du cœur la peine et le soucy,
il y a les deux que l’on passoit au port de NuIIy avant qu’il y eût des ponts, les deux de Chatou et le port au Peq , par lequel on descend à Saint-Germain ; que s’il vouloit prendre les quatre premiers pour deux, il faudroit dire trois fois et non quatre.
Elegie XXIV. 309
Mais non le mien ; car autant que la Lune Laissa courir sa belle coche brune ,
Qu’un camp de feux suivoit tout à l’entour,
Je souspiray, impatient d’amour,
Dedans mon lict, tournant de place en place.
Tous vos propos, vos gestes, vostre grâce,
Qui toute nuict prisonnier me tenoient ,
L’un apres l’autre au cœur me revenoient ,
Et par-sur tous ce conte lamentable Où vous pleuriez vostre amy regretable ;
Si que ravy et confus me sembloit Que vostre main me fendoit, et m’embloit Le cœur du sein, comme à l’heure première Que ma raison demeura prisonnière.
Mais aussi tost que l’Aube aux doigts rosins, Eschevelée, eut tous les lieux voisins Rempîy de jour, et que la tresse blonde Du grand Soleil s’esparpilla sur l’onde,
Je m’en-allay, comme ravy d’esmoy.
Non courtizan au lever de mon Roy,
Non bonneter un Seigneur qui peut faire Plaisir à ceux qui luy veulent complaire;
Mais me tuant de mon propre couteau ,
J’erre tout seul dans le parc du Chasteau,
Pensant, rêvant à ce gentil visage,
Dont maugré moy j’avois au cœur l’image.
Si quelque amy venoit me caresser Entre-rompant mes pas et mon penser,
Je l’abhorrois, maudissant la fortune • D’avoir trouvé une langue importune;
Mon corps d’ahan goutte à goutte suoit,
En cent façons ma face se muoit,
Ne respondant, ne parlant, et ma bouche A l’importun estoit comme une souche,
Monstrant assez que tout ce qu’il disoit Comme la mort ou plus me desplaisoit.
A la parfin Amour qui se promeine Avecque moy, hors du bois me rameine,
Elegie XXIV,
Et me plantant dessus le haut du mont.
Droit vers Paris me fit tourner le front.
Lors m’allegeant d’une ruse gentille,
Je humois l’air de ceste grande ville
Coup dessous coup, qui m’entroit dans le cœur.
Et m’emplissoit de force et de vigueur.
Comme pensant humer la douce haleine De la beauté qui me tenoit en peine.
Lors je disois : « Hà ville ! qu’à bon droit Tu n’as égale au Monde en nul endroit,
Non pour le nom si fameux que tu portes,
Non pour avoir plus que Thebes de portes, Riche de biens , riche de citoyens ,
Sang genereux de ces premiers Troyens Que Francien fit abreuver en Seine Quand il bastit au milieu de la plaine Tes murs séjour de toute Royauté;
Mais pour celer en ton sein la beauté D’une sans pair comme toy, qui est telle Que tout est laid en ce Monde auprès d’elle, Comme il me semble, et si je suis pipé Au moins je suis bien doucement trompé (a).
Que viens-je faire en ceste Cour pour estre Seul dans ce bois comme un homme champestre ? La Cour peuplée, et qui aux autres sert De passe-temps, m’est un vuide desert.
Veux-je emporter du Roy quelque largesse, Quand à Paris est toute ma richesse ?
N y Cour ny Roy 11e valent s’absenter Du moindre trait qui me fait lamenter,
Et des rayons d’une si belle Dame Qu’au cœur je porte et que je sens en Pâme. Veux-je languir en si triste séjour
a. Va r. :
et si je l’ay mal sçeu ,
En lieu du vray le faux m'a bien deçeu.
ËLEGIE XXIV.
Sans plus revoir la clarté de mon jour?
Veux-je, pensif, desert et solitaire,
Sans courtizer, sans prier, sans rien faire, Fascheux, honteux, sans ayde et sans confort, Estre à la Cour la proye de la Mort ?
Pource partons et retournons vers celle Où de l’amour la chance nous appelle. »
Je n’avoy dit que je monte à cheval ;
Au grand galop je descen contre- val Au premier port, et puis ayant passée Seine au long cours en elle entrelaslée,
D’un fort espron je brosse le chemin Qui me sembloit pavé de Josimin ,
D’œillets, de lys, et courus si agile,
Que j’arrivay comme un songe à la ville,
Un peu devant que le Soleil couchant Ailast le jour dans les ondes cachant.
Lors de fortune en passant par la rue,
Estant la nuict plus noire devenue,
Je vous avise à l’essueil de vostre huis Comme un qui pense et rêve en ses ennuis.
Lors vous voyant si triste contenance,
De teste en pied à trembler je commence,
Et tellement me laissa la raison ,
Que tout muet je r’entre en la maison,
N’osant troubler vostre face abaissée,
Ny vous plongée en si longue pensée.
Incontinent que le Ciel estoilé Du manteau noir de. la nuict fut voilé,
Et que le Somme , enfant de la riviere De Styx, versa sur ma lente paupière Je ne sçay quelle agréable liqueur,
Il me sembla qu’Amour m’ouvrit le cœur,
Me séparant en deux parts la poitrine,
Et me plantoit une vive racine Non de Laurier le prix de la vertu,
Mais d’un Genévre et poignant et pointu,
Tout hérissé comme il a de coustume,
312 Elegie XXIV.
Et plein d’un fruit tout remply d’amertume,
Et toutefois amer ne me sembloit,
Tant en mon cœur de douceur assembloit.
Des mains d’Amour la radice plantée,
En un moment devint si augmentée Et le sommet de fueilles si couvert,
Que tout mon cœur n’estoit qu’un arbre vert.
Tous les pensers que j’avois pour la belle , Venoient sous l’ombre en la fueille nouvelle Deçà delà, comme jeunes oiseaux Qui vont volant au frais des arbrisseaux Quand la rousée arrouse leurs plumages ,
Saluant l’Aube en cent mille langages.
De mes souspirs l’arbre prenoit chaleur,
Sa vive humeur s’engendroit de mon pleur,
Dont le Genévre abondoit d’avantage,
Me transformant moy-mesme en son ombrage.
Toute la nuict Amour me travailla,
Me réveilla cent fois et réveilla .
En me disant : « Sois joyeux, je te prie,
Je viens d’ouvrir l’estomac de ta mie.
Comme j’ay mis un beau Genévre au tien.
Un beau Rosier j’ay planté dans le sien Que d’elle-mesme en pensant elle arrose; Pource, aussi tost que l’Aube aux doigts de rose Aura versé le beau jour de son sein ,
Va-t’en vers elle, et luy baise la main. »
Ainsi l’Amour, ce grand Dieu, me conseille; Mais aussi tost que l’Aurore vermeille,
Allant devant les chevaux du Soleil,
Fit l’Orient de roses tout vermeil,
Je sors du lict, je m’habille et m’appreste;
J’allay vers vous et vous fy ma requeste A voix tremblante, en tout obéissant A ce grand Dieu si doux et si puissant.
Lors vous trouvant aussi douce et traitable Qu’auparavant vous m’estiez accostable,
L’aspre fureur qui mes os pénétra
Elegie XXIV.
S’évanouit, et Amour y entra.
La différence est grande et merveilleuse D’entre l’Amour et la rage amoureuse.
Adonc la vraye et simple affection Loin de fureur, de rage et passion,
Nourrit mon cœur, passant de veine en veine,
Qui ne fut point ny frivole ny vaine ,
Car vous ayant de mon amour pitié,
Me contraigniez de pareille amitié.
Comme au Printemps on voit une belle ante S’essencier en la nouvelle plante,
Et de deux corps par un accord commun Se joindre ensemble et se coller en un.
Ainsi tous deux n’estions que mesme chose ,
Vostre ame estoit dedans la mienne enclose,
La mienne estoit en la vostre, et nos corps Par sympathie et semblables accords N’estoient plus qu’un; si bien que vous, Madame, Et moy n’estions qu’un seul corps et qu’une ame, Ayant communs et pensers et désirs.
Ah ! quand ie pense aux extrêmes plaisirs Que je receus durant toute une année,
J’ay du penser l’ame si estonnée Qu’elle me fait tout tremblant devenir,
Tant du penser m’est doux le souvenir.
Quand le Printemps poussoit l’herbe nouvelle,
Qui de couleurs se faisoit aussi belle Qu est la couleur d’un gaillard Papegay Bleu, pers, gris, jaune, incarnat et vert-gay,
Dés le matin avant que les avettes Eussent succé la douceur des fleurettes Qui embasmoient les jardins d’environ ,
Vous amassiez dedans vostre giron,
Comme une fleur entre les fleurs assise ,
La couleur jaune, incarnate et la grise,
Tantost la rousse à la blanche , et aussi Le rouge œillet au jaunissant soulci ,
La pasquerette aux petites pensées ,
Elegie XXIV.
L’une sur l’autre en un rond amassées,
Un beau bouquet faisiez de vostre main ,
Que vous cachiez une heure en vostre sein; Puis me baisant, au sortir de la porte Me le donniez d’une si douce sorte,
Que tout le jour j’en sentoy revenir,
La fleur à l’œil , au cœur le souvenir.
A mon retour des champs ou de la ville, D’une main blanche à presser bien subtile Vous m’accolliez, et en cent et cent lieux Vous me baisiez et la bouche et les yeux De vostre langue à baiser bien apprise.
Tantost fronciez les plis de ma chemise, A chasque ply me baisant, ou mordant D’un petit trait mon front de vostre dent; Tantost friziez de vostre main vermeille Mes blonds cheveux à l’entour de Paureille, Ou me pinsiez , chatouilliez, et j’estois Si hors de moy que rien je ne sentois,
Mort de plaisir, tant le plaisir extrême Avoit perdu ma raison et moy-mesme.
Mais ce plaisir que j’alloy recevant,
En peu de jours se perdit comme vent,
Et l’amitié chaudement allumée S’assoupit toute et devint en fumée,
Fust que le Ciel le commandast ainsi,
Fust vostre faute ou fust la mienne aussi , Fust par malheur ou par cas d’aventure, Fust que chacun ensuivist sa nature Par trop encline aux nouvelles amours;
Ah! fier Destin! nous rompismes le cours, Sans y penser, de l’amitié première,
Quand plus l’ardeur couroit en sa carrière; Si que laissant le vieil pour le nouveau ,
Par inconstance et fureur de cerveau ,
Tous deux picquez d’estranges frenaisies,
En autre part mismes nos fantaisies;
Si que tous deux faschez de trop de loy ,
Elegie XXV,
Fusmes contents de rompre nostre foy Pour la donner à de moindres peut-estre : Ainsi Amour de toutes choses maistre,
Ainsi le Ciel et la saison des temps Furent et sont et seront inconstans!
Puis de tel fait la faute est excusable. Venus qui fut Déesse venerable,
Navrée au cœur des fiâmes et des dards De son enfant, aima bien le Dieu Mars,
Ce grand guerrier nourrisson de la Thrace, Peste et terreur de nostre humaine race;
Puis en quittant les amours de ce Dieu,
Elle choisit Adonis en son lieu;
Puis se faschant d’Adonis, fut éprise D’un Pastoureau, d’un Phrygian Anchise Qui habitoit le sommet Idean;
Puis en laissant ce Pasteur Phrygian ,
Aima Pâris de ta mesme contrée,
Tant elle fut de son plaisir outrée.
Elle fit bien d’avoir de tous pitié :
Rien n’est si sot qu’une vieille amitié.
Elegie XXV
Comme un guerrier refroidi de prouesse,
Qui a perdu sa peine et sa jeunesse,
Voire son sang, le tesmoin de sa foy,
Suivant le camp d’un Seigneur ou d’un Roy, Apres qu’il void que son Prince et son maistre Ne veut ingrat son labeur recognoistre,
En barbe blanche et en cheveu! grison Seul se retire à part en sa maison,
$ i 6 Elegie XXV.
Et là, pensant en l’honneur qu’il mérité Se passionne et s’enfle et se despite,
Croizant les bras et regardant les Cieux,
Jure, proteste et atteste les Dieux De ne vestir jamais en nulle place,
Pour guerroyer, ny armet ny cuirace;
Mais quand il oit le tabourin sonner,
Chaud de la guerre il y veut retourner,
Et sans respect de serment ny d'injure ,
Prend son harnois et suit son avanture.
Je suis ainsi; car ayant fait séjour Long temps en vain sous la charge d’Amour, Ayant porté longuement son ensaigne,
Tenu sous luy l’amoureuse campaigne,
Receu sa solde, et long temps travaillé,
Couru, cherché, assailli, bataillé,
Enflé de gloire et de perseverance,
Ce fier Tyran pour toute recompense De mon service et de ma loyauté,
M’a outragé d’extreme cruauté;
Si que, despit contre si meschant maistre.
Je fis serment de ne vouloir plus estre Son serviteur comme j’avois esté,
Et n’engager jamais ma liberté.
Mais mon serment s’en-vola dans la nue : Serment d’Amant jamais ne continue.
Car aussi tost que j’apperceu vos yeux,
Yeux? je me trompe, ains deux astres des Cieux, Et vos cheveux mes liens , dont le moindre Pourroit un Scythe en servage contraindre,
Et quand j’oüy vostre parler qui fait Foy que l’esprit est divin et parfait,
Lors j’oubliay mes sermens et mes peines.
Un soulfre ardant s’éprit dedans mes veines Par vos rayons, lequel se fit vainqueur De ma Raison, et m’alluma le cœur Du haut désir de consacrer ma vie A vous que j’ay pour Maistresse suivie,
Elegie XXV. 3 17
Maistresse? non, mais Déesse qui tient Si bien mon cœur que plus ne m’en souvient.
Je sçay combien ceste heureuse naissance Qui vous honore, est haute de puissance;
Je cognois trop (et de là vient mon mal)
Qu’à vostre sang le mien n’est pas esgal,
Et si voy bien que j’ay taille trop basse Pour devancer l’homme qui me surpasse;
Et le voyant, je suis desesperé De parvenir au bien tant désiré,
S’il ne vous plaist abaisser la victoire ,
Et m’estimer digne de vostre gloire;
Car autrement sans à vous m’appeller,
En si haut lieu je ne sçaurois aller.
Souffrez, Madame, au moins que je vous aime Plus que mon cœur, que mes yeux, que moy-mesme, Et permettez que je puisse adorer Vostre beauté qui me fait langourer,
Tant l’abondante et prodigue Nature Pour vous orner sur toute créature A despouillé tous les Cieux, et a fait En vous, Madame, un chef-d’œuvre parfait.
[Ou s’il vous plaist de n’estre point aimée Ne soyez point sur toutes estimee;
Ostez des yeux cette vive clarté,
Ostez du front l’honneur et la beauté ,
Ostez la grâce, ostez ces belles roses Sur vostre teint tout fraischement escloses.
Ostez la bouche, et le soubrire, ostez Cette douceur par qui vous surmontez Hommes et Dieux, ostez cette belle âme;
Vous n’aurez plus de serviteurs, Madame.
Car vos beautez sont cause que chacun Vous presse et prie et vous est importun. ]
Encore l’homme éleve la paupière Vers le Soleil, et vit de la lumière,
Bien que le trait de ses feux radieux En le voyant luy aveugle les \eux.
i8 Elegie XXV.
Ainsi souffrez qu’à mon dam je vous voye ,
Et que l’autheur de mon malheur je soye,
Car i! me plaist de mourir regardant Vostre bel œil si clair et si ardant.
Au temps passé les Déesses plus grandes Quittant des Dieux les immortelles bandes,
Ont bien choisi ça bas pour serviteurs Non pas des Rois, mais des simples Pasteurs, Et Jupiter plein d’amoureuses fiâmes,
Laissant Junon a bien aimé nos femmes;
Car volontiers Amour et Majesté En mesme lieu compagnons n’ont esté.
Si vous estiez en l’Amour bien apprise, Vous ne seriez d’un grand Seigneur esprise : Tousjours l’Amour d’un Prince nous déçoit, Dont tout le peuple à la fin s’apperçoit Comme d’un feu qui brusle une campagne;
Car la raison sa fureur n’accompagne.
Mais quand Amour vient allumer le cœur D’un Gentilhomme, en servant il est seur, Obéissant et craignant de desplaire,
Et ne commet son plaisir au vulgaire;
Ains au rebours, afin qu’il ne soit veu,
Cache sa playe et recele son feu ,
Le nourrissant d’une douce pensée,
Sans que sa Dame en soit point offensée, Comme je fais; par la discrétion Je veux aimer, non par ambition De m’élever pour plus haut entreprendre,
Mais sagement; -aussi tant plus la cendre Cache l’ardeur qui nous brusle au dedans,
Et plus du feu les brandons sont ardans.
[Que pleust à Dieu que par expérience De mon ardeur vous eussiez cognoissance!
Lors je pourrois par espreuve monstrer Qu’un plus loyal ne se peut rencontrer, M’estimant Dieu s’il vous prenoit envie Qu’en vous servant j’employasse ma vie.
El eg i e XXVI.
Cent mille fois je ne craindrois mourir Si je pensois par là vous acquérir. ]
Et cependant vostre cœur magnanime Ne doit trouver mauvais si je l’estime,
Si je le prise, et si vous adorant
Je vay pour vous si doucement mourant;
Car je ne veux plus grande recompense Que de languir pour le bien que je pense (a).
Elegie XXVI
Pour vous aimer, Maistresse, je me tue, J’ay jour et nuict la fièvre continue,
Qui me consomme et haste mon trespas, Mourant pour vous, et ne vous en chaut pas. Vous n’avez soin ny esgard qu’à vous mesme ; Pour trop aimer vous n’estes jamais blesme, Fievre ne mal pour aimer ne vous poingt,
Et pour aimer vous ne souspirez point.
Franche d’esprit en vain estes priée,
Loin des filets de l’Amour desliée,
Libre fuyez comme il vous plaist, ainsi Mocquant vostre âge, Amour et mon souci.
[Fiere lionne assise en fier courage, Quelque lionne en quelque bois sauvage Vous alaita, un rocher vous conçeut Et pour marraine un tigre vous reçeut.
Encore on dit qu’un lion magnanime
a. Var. :
Car Dieu cent fois plus grand que vous encore N’est pas marry que le peuple l’adore.
Elegie XXVI.
Contre un vaincu sa colere n’anime,
Et de cruel soudain se fait plus doux Quand l’homme pleure et tombe à ses genoux.
Mais vous cruelle entre les obstinées,
Bien que le cours de trois longues années M’ait abattu tout poureux et transy A vos genoux pour vous crier mercy,
Bien que pour vous cent mille fois ie meure,
Bien que pensif et triste je demeure Fuyant le peuple et ne voulant rien voir Si ce n’est vous que je ne puis avoir.
Car sans vous voir toute chose me fasche,
Et toutes fois, d’une paresse lasche Ou bien d’un cœur présomptueux de soy,
En mon tourment n’avez pitiez de moy];
Ains par orgueil redoublant vos alarmes,
Depuis trois ans vous paissez de mes larmes, Humez mon sang et deschirez mon cœur Par ne sçay quelle amiable douceur,
Qui d’autant plus me trahit qu’elle est douce ; Mais la plus fiere et amere secousse Que pour ma mort vous mettez en avant,
C’est ne vouloir de serviteur servant.
Quoy ? pensez-vous que l’amour soit la bouche ? Autant vaudroit embrasser une souche Sans mouvement, que vos lèvres baiser,
Sur vos tetins enflez se reposer,
Succer vos yeux, presser vostre main blanche, Taster la cuisse et le ventre et la hanche;
Ce n’est que vent, et tel plaisir ne vaut Quand de l’amour le meilleur poinct defaut.
C’est se rejoindre en un et se remettre,
Et à l’ami toute chose permettre,
Se r’assemblant ainsi qu’au premier temps,
Quand les amans doublés estoient contens.
Ains que le Ciel faict jaloux, ce me semble.
De nos plaisirs nous eust desjoints d’ensemble Simples estions; et chacun maintenant
Elegie XXVI. 321
De sa moitié manque se souvenant Cherche son tout d’une amour mutuelle,
Non par la bouche , et non par la mammelle ,
Non par les yeux; ce ne sont instrumens Propres assez pour nos rassemblemens.
Mais pour se joindre, il faut à l’aventure Remettre en un les outils de Nature.
Et quoy ? cruelle, et quoy? voudriez-vous bien , Vous qui du Ciel receustes tant de bien,
A qui la grâce et l’heureuse influence Des astres bons ont orné la naissance, Voudriez-vous bien d’un cœur malicieux Trahir nature et mespriser les Cieux ,
Et résister à leur loy venerable ?
Les fiers Geans , d’un orgueil misérable ,
Contre le Ciel éleverent ainsi Le vain orgueil de leur brave sourcy ;
Mais à la fin accablez de la foudre ,
Noirs et puans bronchèrent sur la poudre,
Pour chastiment de leur cœur indonté Qui des grands Dieux força la Majesté.
Voudriez-vous, Dame en beauté tres-parfaite , Grasse, en bon poinct, de jeunesse refaite , Courtoise, honneste et d’un abord si dous,
Trahir œs dons que vous portez en vous ?
Je croy que non; mais l’honneur vous abuse, Honneur frivole et de trop vaine excuse ,
Qui n’est que fraude , et qui se fait par art , Honneur icy et vice en autre part!
Voila comment tel honneur se aemeine Comme il nous plaist par fantasie humaine.
Et bien, Madame, encore que la foy De ce pays donnast une autre loy ,
Severe loy qui nos cœurs emprisonne!
Avez-vous pas la nature assez bonne ,
Assez de cœur et assez de moyen,
Assez d’esprit pour rompre ce lien ?
Certes ouy ; toute femme amoureuse Ronsard. — IV.
Elegie XXVI.
Est de nature assez ingénieuse.
Ne mettez donc le temps à nonchaloîr,
Tant seulement ne faut que le vouloir.
La volonté invente toute chose;
Et tout cela que vostre esprit propose Est achevé ou par temps ou soudain;
Car du vouloir chambrière est la main.
[Je sçay combien la femme nous découpé Alors qu’assise au milieu d’une troupe Se va plaignant des amoureux qui n’ont Ny foy au cœur ny honte sur le front ,
Et, s’aigrissant d’une parole noire,
Dit contre nous mainte tragique histoire,
Et vous, oyant les hommes diffamer,
Faites alors un serment de n’aymer.
Je sçay, Madame, et honteux je confesse
Que maint amant a laissé sa maistresse,
Mais du péché la faute en est à vous
Qui nous trompez et changez à tous coups ,
Nous harassez et irritez de sorte
Que la ferveur de l’amour devient morte,
Et lors l’amant qui reprend sa raison Par le desdain s’eschape de prison.]
Femmes de Cour et les femmes des villes Sont à tromper et cautes et habiles :
Car elles sont sçavantes et ont leu Ce qui attise ou amortit le feu ;
Sçavent que c’est martel et jalousie ,
Feindre et tromper, changer de fantasie , Dissimuler et forger maint escrit,
Où la rustique et pauvrette d’esprit Suit la Nature, et rude d’artifice Prend son plaisir sans fraude ne malice Vous qui avez l’esprit gaillard et bon, Née et nourrie en ville de renom ,
Qui n’ignorez les presens de Minerve,
Ne voulez point de serviteur qui serve Aux doux plaisirs des amoureux combas.
Elecie XXVI. 32
Vous le voulez et ne le voulez pas,
Vous le voulez et si ne l’osez dire;
Ne le disant, un amoureux martyre Brusle vostre ame en feu continuel,
Pour résister au plaisir mutuel.
Si toute Dame en ce poinct vouloit faire ,
Le Monde fust un desert solitaire;
Villes et bourgs, bourgades et citez,
Maisons, chasteaux, seroient deshabitez.
Par ce plaisir bien souvent on engendre Un grand Achille, un Monarque Alexandre; Princes et Roys se font par tel moyen ,
Quoy! voudriez-vous empescher un tel bien (a)l Pource jadis la ville Hellespontique Fit un grant Temple au vieil Priape antique Comme au grand Dieu de génération ,
Pere germeux de toute nation.
Doncques, ma chere et plus que chere vie,
Si vous avez dedans le cœur envie Que je vous serve, il faut sans long séjour Estroitement pratiquer nostre amour,
En cependant que les vertes années Pour cet effect du Ciel nous sont données,
Sans pour-neant nostre âge consommer.
Un temps viendra qui nous gard’ra d’aimer Par maladie, ou par mort, ou vieillesse;
Lors regrettant en vain nostre jeunesse,
Et regardant nos membres tous perclus ,
Nous le voudrons, et ne le pourrons plus.
(iS75-)
a. Var. :
Et tous humains du Monde citoyens.
Elegie XXVII.
Elegie XXVII
n long voyage ou un courroux , Madame,
LJ Ou le temps seul, pourront m’oster de Famé La sotte ardeur qui vient de vostre feu T Puis qu’autrement mes amis ne Font peu. M’admonestant d’un conseil salutaire,
Que je cognois et que je ne puis faire;
Car tant je suis par mes sens empesché ,
Qu’en m’excusant j’approuve mon péché,
Et si quelqu’un de mes parens m’accuse , Incontinent d’une subtile ruse Par long propos je desguise le tort Pour pardonner à l’autheur de ma mort ,
Voulant, menteur, aux autres faire croire Que mon diffame est cause de ma gloire.
Bien que l’esprit résisté à mon vouloir,
Tout bon conseil je mets à nonchaloir,
Par le penser m’encharnant un ulcéré
Au fond du cœur; que plus je délibéré Guarir ou rendre autrement adouci ,
Plus son aigreur se paist de mon souci.
Quand de despit à-par-moy je souspire, Cent fois le jour ma raison me vient dire , Que d’un discours sagement balancé Je remedie au coup qui m’a blessé.
Heureux celuy qui ses peines oublie!
Va-t’en trois ans courir par l’Italie ;
Ainsi pourras de ton col deslier Ce méchant mal (a) qui te tient prisonnier.
a. Var. :
Ce lacz coulant
Elegie XXVII. *25
Autres citez, autres villes et fleuves,
Autres desseins, autres volontez neuves,
Autre contrée, autre air et autres Cieux D’un seul regard t’esblouiront les yeux,
Et te feront sortir de la pensée Plustost que vent celle qui t’a blessée.
Car comme un clou par l’autre est repoussé, L’amour par l’autre est soudain effacé.
Tu es semblable à ceux qui dans un antre Ont leur demeure où point le Soleil n’entre,
Eux regardans en si obscur séjour Nostre lumière une heure en tout le jour,
Pensent qu’une heure est le Soleil, et croyent Que tout le jour est ceste heure qu’ils voyenL
Incontinent que leur cœur genereux Les fait sortir hors du séjour ombreux,
En contemplant du Soleil la lumière,
Ils ont horreur de leur prison première.
Le bon Orphee en l’antique saison Alla sur mer bien loin de sa maison Pour effacer le regret de sa femme ,
Et son chemin anéantit sa flame.
Quand le Soleil s’abaissoit et levoit ,
Tousjours pleurant et criant le trouvoit Dessous un roc , couché contre la terre Où ses pensers luy faisoient une guerre (u),
Et ressembloit non un corps animé,
Ains un rocher en homme transformé.
Mais aussi tost qu’il laissa sa contrée ,
Autre amour neuve en son cœur est entrée ,
Et se guarit en changeant de pais Pour Eurydice il aima Calais,
Empoisonnant tout son cœur de la peste
a. Var. :
Dessous un roc , où son ame blessée Se nourrissoit d’une triste pensée .
Elegie XXVIII.
De cet enfant; je me tairay du reste.
De membre à membre il en fut detranché.
Sans chastiment ne s’enfuit le péché.
(1578, Œuvres diverses.)
Elegie XXVIII («)
Vous qui passez en tristesse le jour,
Assujettis sous l’Empire d’Amour,
Cruel Tyran des humaines pensées;
Vous qui vivez d’esperances cassées ,
Vous que Fortune, Amour, et la douleur Vont abusant, escoutez mon malheur,
Malheur estrange, autant esmerveillable Qu’en mon tourment je n’ay point de semblable.
Mais par où dois-je en mes vers commencer Le mal qui vient grièvement m’offenser?
Comme un chemin qui en croix se traverse ,
De mainte voye en carrefours diverse,
Fait le piéton du chemin esgarer;
Ainsi le mal divers me fait errer De mon propos, si que je ne puis dire D’où, ny comment procéda mon martyre;
Et toutefois icy je le diray,
Me déclarant le mieux que je pourray.
De mon malheur l’occasion première
1. Cette Elégie seroit fort curieuse si l’on pouvoit s’assurer qu’elle a été faite par Ronsard pour chanter ses propres peines. Dans ce cas on pourroit, par un rapprochement avec le voyage de Tours (t. Ier, p. 182), l’appliquer aux amours du poète pour Marie.
Elegie XXVIII.
Fut la durté de ma cruelle mere ,
Laquelle estant sans cœur et sans pitié ,
Fit avorter ma nouvelle amitié,
Mere à son fils à tort mal-gracieuse ,
Par le rapport d’une vieille envieuse Qui haïssoit ma Maistresse , et faisoit Qu’à mes parens mon amour desplaisoit.
Quiconque soit ceste vieille maudite, Périsse , ô Dieux ! justement interdite De feu et d’eau , et la clarté des Cieux Ne soit jamais agréable à ses yeux.
La pauvreté tousjours luy face guerre ,
Et sans secours aille de terre en terre Cherchant son pain , et trespasse à la fin Nue, affamée, au milieu d’un chemin,
Où sans honneur d’aucune sépulture Soit des mastins et des loups la pasture.
Son esprit aille errant par les tombeaux, Ou revestu des plumes de corbeaux.
Sur les maisons toute nuict se lamente,
Et d’un long cry les voisins espouvente, Puis que par fraude elle a voulu blesser L’honneste amour qu’on ne doit offenser.
De mon tourment je fis certain mon pere; Mais luy vieillard , qui du tout obtempère Aux passions de celle qui me fit,
Parla pour moy, mais rien à mon profit; Car remettant toute l’affaire à celle Dont je nasquis, la rendit plus cruelle Contre mon mal , comme ayant seule à soy Pouvoir de pere et de mere sur moy.
O cruauté d’une mere obstinée ,
Qui de son fils corrompt la Destinée!
Ma mere donq’ est cause du tourment Que je reçoy , et vous diray comment.
Ainsi qu’on voit qu’entre ceux d’un lignage La privauté s’augmente d'avantage ,
Et l’amitié s’enflame plus avant
Elegie XXVIII.
Par le moyen de se voir bien souvent;
Ainsi voit-on qu’Amour, qui tout dispense, Souvent se mesle entre telle alliance,
Et tant il est gaillard et vigoureux,
Que des cousins il fait des amoureux:
Comme il advint à moy qui me lamente, Trouvant un jour une mienne parente En un festin (parente d’assez loin)
Qui fut depuis l’argument de mon soin;
Car estimant estre chose civile D’entretenir une Dame gentile De qui j’estois un petit allié,
Incontinent je me senti lié,
Fait prisonnier de son devis, si sage Qu’il eust gagné d’un Scythe le courage.
Je me vy prendre esclave de ses yeux.
Où les Amours courtois et gracieux Estoient logez, armez de ses œillades,
Qui d’un seul coup mes sens firent malades; [Car un Amour volant dessus son front Tira tel coup en mon cœur qu’il le rompt En deux cartiers, et si bien la figure De telle Dame y grava d’aventure Et ses beautez et sa perfection Qu’une nouvelle et forte passion Me vint saisir, tout deffait et tout blesme,
Si que ravy je me perdy moy mesme]
Et que, vivant en autruy , loin de moy, Plein de souci, de tristesse et d’esmoy, Autre penser n’avois en la pensée Que la beauté que j’avois enchâssée Au fond du cœur, qui suivoit en tous lieux Mon souvenir, se monstrant à mes yeux,
Et ne souffroit, tant me faisoit de presse, Que sur l’amour la raison fust maistresse. Pource je fus long temps malade ainsi ,
Sans rencontrer ny pitié ny merci.
Mais comme on voit que la premiers envie
Elegie XXVIII.
D’un jeune amant est souvent assouvie Ou par l’estude ou par autre moyen , J’entre-rompi le nœud de ce lien,
Qui d’autre amour m’avoit serré la voye Estant fort jeune , et aussi que j’avoye Un frere aisné en âge florissant,
Qui plus que moy estoit fort et puissant,
Et qui devoit selon sa destinée Aller bien tost sous les loix d’Hymenée.
Or quand la Parque eut ce frere ravy ,
Et que tout seul de mon nom je me vy , S’offrant à moy maint riche mariage ,
L’amour première arresta mon courage,
Dont je gardois encores en l’esprit Le souvenir et le portrait escrit.
Pour tout remede un jour je délibéré De raconter mes amours à sa mere,
La suppliant n’avoir le cœur marry Si pour amy je devenois mary *
De la beauté de sa fille si belle,
Qu’autre désir je n’avois sinon d’elle.
La mere adonq’ qui mes propos ouit,
Les accordant tout mon cœur réjouit :
Mais pour tel heur ne faillit ma misere;
Car la rigueur de ma fascheuse mere Fraudant mon cœur, ma peine et mon espoir, Opiniastre opposa son vouloir Au mien forcé , et pour mon mal accroistre Ne voulut onq’ les vertus recognoistre Ne la famille où je voulois parti,
Ayant son cœur de mon bien diverti Par les rapports d’une vieille Megere Contre m’amie infâme mensongère.
Et toutefois ardent je ne laisse D’entretenir mon dessein commencé,
Faisant entendre à mon pere la peine De trop aimer, dont j’avois l’ame pleine, Disant ainsi : « Pere , s’il te souvient
30 Elegie XXVIII.
Du premier feu qui en jeunesse vient Brusler les cœurs de sa flame amoureuse (Heureux sujet d’une ame bien-heureuse)
Je te supplie aide à mon amitié,
Et, pere, pren de ton enfant pitié,
De moy qui meurs sans tenir espousée Celle qui tient ma poitrine embrasée.
« Pour ce ne sois homicide à grand tort De ton seul fils, qui n’attend que la mort, S’il ne te plaist qu’il esteigne sa flame En si beau lieu qu’il desire pour femme.
« Las ! si tu veux à mon bien consentir, Tu me feras un tel aise sentir,
Mettant à fin ma vertueuse envie,
Que doublement j’auray de toy la vie,
Et doublement seras mon pere ici,
Me donnant vie et m’ostant de souci. »
De tels propos mon pere j’arraisonne :
Luy qui estoit de nature tresbonne ,
Me dit : « Mon fils, j’ay pitié de ton mal , Lequel ne trouve en amours son égal, Louant beaucoup ta volonté constante,
Qui ne se doit frustrer de son attante.
« Mais pour-autant que vieillesse m’a fait Par maladie impotent et desfait,
Je ne sçaurais à ton vouloir complaire ;
Car désormais ce n’est plus mon affaire De me mesler de nopces ny de rien :
Le seul vouloir de ta mère est le mien.
« Pource, mon fils, flechi-la parpriere; Son cœur n’est point d’une lionne fiere Ny d’un sanglier, tu pourras par douceur En soupirant luy amollir le cœur. »
Ainsi disoit : Lors je lamente et crie Devant ma mere, et la prie et reprie,
Et par douceur j’essaye d’arracher En soupirant ce fer et ce rocher Qui luy armoit la poitrine si dure ,
Elegie XXVIII,
Pour n’escouter la peine que j’endure , Mettant tousjours au devant de ses yeux L’extrême ennuy de mon mal soucieux,
La nourriture et beauté de la fille,
Et les vertus de toute sa famille.
Mais pour néant je cuidois l’enflamer; Car mille fois plus sourde que la mer,
Qui par le vent se roulle sur le sable,
A ma priere estoit inexorable.
Alors me dit celle qui m’engendra :
« Ton pere vieil fera ce qu’il voudra ,
Car d’un Pere est la puissance bien forte; Mais quant à moy. plustost mille fois morte J’iray là bas , que te voir marié En si bas lieu dont tu es allié. »
Ce mot estoit le dernier coup d’espée Dont elP pensoit avoir du tout coupée Mon esperance , helas! qui florissait D’autant plus fort qu’elle la meurdrissoit. Moy résolu de poursuivre ma prise,
Je fy certains mes parens de l’emprise ,
Qui tous d’accord louèrent mon conseil ,
Et mon amour qui n’a point de pareil ,
Et la langueur véritable et non feinte D’une amitié si constante et si sainte.
Adonq’ pensant parle temps acquérir Ce plaisant mal lequel me fait mourir, Toujours cherchois occasion expresse D’aller aux lieux où estoit ma Maistresse.
Longtemps après tant de travaux passez , Par la douleur l’un sur l’autre amassez, Prévoyant bien que ma peine dolente Auroit plantée une amour violente Dedans le cœur de Madame , et qu’aussi Autant que moy elle auroit de souci,
Je résolu, pour soulager ma vie,
De visiter une si chere amie,
Dont le pourtrait dedans l’esprit j’avois,
Elegie XXVIII.
Et de luy seul en mourrant je vivois.
Or, trouvant seule un jour ma seule Aymée (i), Car la maison souvent m’estoit fermée,
De peur, hélas! que si la privauté D’une si douce et plaisante beauté Estoit connue , une envieuse rage Ne rallumast ma mere davantage;
Je lui contay le feu qui me brusloit,
Dont la chaleur aux yeux m’estinceloit;
Je luy contay que je mourrois sans elle,
Que sa beauté me sembloit seule belle,
Que de soupirs mon cœur je nourrisois,
Que d’elle seule attristé je pensois ,
Qu’elle estoit seule et ma vie et mon ame,
Mon sang, mon tout, ma chaleur et ma tlame,
Et que mon cœur n’avoit d’autre aliment Que de songer en elle seulement,
Et maint propos je disois , que fait dire Amour alors qu’on conte son martyre.
En-ce pendant à longs traits je humois De ses beaux yeux les beaux traits que j’aimois , Je m’enlaçois en ses tresses dorées,
Je contemplois ses lèvres colorées De frais œillets, et son front où estoit Amour au guet qui mon cœur combatoit.
Je contemplois son maintien et sa grâce,
Et son beau teint qui les roses efface ;
Je desrobois de ses beautez un peu ,
Doux aliment pour en estre repeu En son absence, ainsi que l’homme sage Qui entreprend de faire un long voyage,
Mainte viande amasse dans son sein Pour résister longuement à la faim.
Sa mere adoncq’ survenant fut joyeuse De tel amour si sainte et vertueuse,
i . Seroit-ce le nom de la dame? Toutes les éditions mettent une Capitale.
Elegie XXVIII.
Et approuvant ma longue passion ,
De tous les deux loua l’affection ,
Me descouvrant sa volonté celée,
Dont j’eu depuis mon ame consolée.
Un temps après une nopce survint,
O jour heureux! où ma chere ame vint,
Qui paroissoit au milieu de la presse Comme paroist Diane la Déesse,
Par-sur le Chœur de ses Nymphes sautant Quand prés d’Eurote elle va s’esbatant.
Là ne me pleut ny danse ny aubades ,
Ny balladins aux dispostes gambades,
Fifres, cornets, ny les haubois qui font Aller la danse également en rond;
Ny les festins, les vins, ny les viandes, Sucres, douceurs, confitures friandes Ne me plaisoient; seulement me plaisoit Ce corps divin , qui chaste me faisoit Vivre et mourir, contemplant en presence D’un œil goulu toute mon esperance.
D’un feu pareil nos souspirs embrasez ,
Et nos désirs furent beaucoup prisez Des assistans les plus grands de la bande,
Qui admiroient une amitié si grande,
Et de ma mere accusoient la rigueur Qui s’opposoit si cruelle à mon cœur.
La nuict survint, et Amour, qui me ronge, Me présenta mes delices en songe ,
Et parmi l’ombre en esprit me fist voir Tant de beautez que j’avois veu le soir.
Et je disois : « O songe qui m’abuses,
Me fortunant de si plaisantes ruses!
De tout mon bien je suis tenu à toy,
Qui sans pitié as eu pitié de moy ;
Si qu’en aespit de la fiere rudesse
Qui tient ma mere, accoliant ma Maistresse
Je l’ay baisee, et seul tu m’as heuré,
Quand plus mon fait estoit desesperé.
Elegie XXVIII.
«Le verd pavot, ton propre sacrifice,
Sur ton autel à toute heure fleurisse,
Et puisses-tu éviter le courroux De Jupiter, puis que tu m’es si doux! »
Ainsi vivant en si douteuse attente ,
Des deux costez maint parti se présente De mariage , et nul ne vint à fin ,
Estant rompu par un heureux Destin.
Hà! que ferois-je auprès d’une autre femme, Sinon du plomb sans vigueur et sans ame?
Que feroit— elle auprès d’un autre aussi,
Que froide et morte et pâlie de souci
Loin de son cœurf Amour qui nous fait plaindre
Ne nous sçauroit en autre part conjoindre,
Tant le Destin , à tous les deux commun,
De nos esprits en naissant ne fist qu’un.
Lors m’efforçant d’une complainte amere ,
Je retentay le vouloir de ma mere,
Luy déclarant le danger où j’estois;
Qu’un tel fardeau sur le cœur je portois ,
Qu’en bref, vaincu , je laisserois la vie ,
Et si soudain elle n’avoit envie De m’alleger ou me donner confort,
Qu’entre ses bras elle auroit un fils mort.
Mais pour-neant je luy fais ma requeste ,
Tant de la vieille elle avoit en la teste Les faux rapports qu’elle luy racontoit,
Que mes propos ny mes pleurs n’escoutoit, Estant joyeuse et brave de ma perte.
En-ce-pendant la foire fut ouverte De Sainct Germain, où ceux qui ont le cœur Adoloré d’amoureuse langueur,
Où ceux qui ont une ardeur vehemente D’estre butin d’une nouvelle Amante,
Où ceux qui ont une ardeur de parler A leur Maistresse où ils n’osent aller,
Où ceux qu’Amour à son conseil demande,
Vont amoureux d’une gaillarde bande.
Elegie XXVI II.
Là par bon-heur ma maistresse arriva; Mon cœur devant avecq’ elle s’en va,
Et puis mon pied me conduit par la presse Où je trouvay ma mortelle Deesse.
Là je n’avois mon regard attaché Ou sur la foule ou dessur le marché.
Ou sur le bien qui pendoit aux boutiques; Mais contemplant tant de grâces pudiques Qui reluisoient sur le front de mon tout ,
Je ne trouvois commencement ny bout En sa beauté, beauté qu’Amour m’a peinte Dedans le cœur comme chose tressainte.
Là, devisant de nos tristes malheurs,
Elle augmenta plus vives mes douleurs,
Se lamentant de ma mere cruelle,
Qui sans raison ne faisoit conte d’elle ,
De ses vertus, de sa condition,
Et qu’elle avoit mauvaise affection En son endroit , se monstrant insensee D’offenser ceux qui ne l’ont offensee.
Lors son conrroux j’appaisay doucement, Luy remonstrant son mérité , et comment Ma folle mere avoit tort de mesdire De ses vertus que tout le monde admire.
Un jour allant, comme souvent j’allois , Voir une Dame à qui parent j’estois,
Et elle aussi , la mere presque mise En desespoir, de courroux fut esprise;
Se lamentoit , pleuroit et gemissoit ,
Que les vertus de sa fille on passoit Dessous silence, et que tel mariage Estoit trop long et de trop de voyage.
Elle alleguoit en pleurant ne pouvoir Sa jeune fille en autre lieu pourvoir,
Tant elle avoit à mon dire asseurance;
Que ses parents luy en faisoient instance ,
Et qu’asprement tous jours lui reprochoient De n’avoir soin de ceux qui luy touchoient.
Pource elle estant d’ennuy atténuée, Aucunement de volonté muée ,
Aux champs alla , menant avecques soy Mon tout, mon cœur, ma promesse et ma foy Où je couru d’une course hastée Reconforter ceste desconfortée ,
Aussi pour voir les yeux de ceste-là Au feu desquels mon cœur se re-brula.
A son retour par heureuse rencontre En quelque nopce encor’ je la rencontre ,
Où , pour sçavoir si du temps la longueur Ne m’avoit point effacé de son cœur,
De maint propos en propos je l’attire Pour la tenter, ne me voulant rien dire ,
Ains retirée en un penser profond,
Ny bien ny mal froide ne me respond.
Mais à la fin de mon dire esbranlee,
Rendit du tout mon ame consolée En m’asseurant de sa fidelle amour.
Lors tout ravi je sens naistre à l’entour De mon esprit une joye incognue,
Qui par sa bouche au cœur m’estoit venue.
Doncq’ pour tousjours à mon aise la voir, Soudain je fis à sa mere sçavoir,
Pour consommer mon œuvre proposée , Qu’elle seroit ma future espousée ,
La choisissant pour femme désormais ,
Et que pour Dame autre n’aurois jamais.
Je luy contay le danger de ma vie.
Et la rigueur de ma mere, et l’envie Qu’une flateuse avait d’un tel parti ,
Dont tout le mal , helas ! estoit sorti.
La mere adoncq’ de mes raisons esmeue, Sage permit qu’une si douce veue Entre nous deux desormois se feroit ;
Que de sa part meurement penseroit Au mariage et à ma foy promise ,
Pour mettre fin à si belle entreprise.
Elegie XXVIII
Voila comment', Maistresse, j’ay vescu Depuis le jour que mon œil fut vaincu De vos beaux yeux ; et soit que la journée Fust au matin des ondes retournée;
Fust vers le soir, quand le Soleil couchant Va dans la mer ses chevaux destachant,
Ou quand la Lune errante se promeine,
Pour vostre amour je n’ay languy qu’en peine,
O grand amour, grand oiseau par le dos , Qui t’es logé au profond de mes os ,
Ayant choisi pour maison ma mouelle,
Qui es armé d’une fléché cruelle,
Et d’un flambeau que je sens dans le sein,
Oy ma priere et me sois plus humain !
Fay, je te pri’, que ma Maistresse voye D’un œil bénin ce papier que j’envoye,
Où sont dépeints la plus part de mes maux; Qu’elle ne mette en oubli mes travaux,
Et que toujours elle ait en sa pensée Nostre amitié saintement commencée, Tousjours mettant au devant de ses yeux De son ami les ennuis soucieux,
Et que sa mere autre part ne fléchisse ,
Mais envers moy son dessein accomplisse!
Fay que la mienne au courroux endurci ,
En mon endroit ait le cœur adouci,
Et qu’en lieu d’estre à tort insupportable S’amollissant devienne plus traitable,
Sans croire plus les malheureux propos De ce vieil chien contraire à mon repos,
Qui porte envie aux vertus de la belle Qui n’a semblable en tout ce Monde qu’elle , Parfaite autant que mon mal bien-heureux Passe l’ennuy de tous les amoureux.
Et si , ô Dieu , tu parfais ma requeste ,
Je t’appendray sur le haut de la teste,
Comme en trophée, un rameau de laurier, Pour le loyer ae sauver ton guerrier, (i 567.)
Ronsaid. — IV.
Elegie XXIX.
Elegie XXIX