‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 124 sur 138 · DIRES OU IMPRÉCATIONS · texte numérisé non relu

DIRES OU IMPRÉCATIONS

Donques voicy le jour qu’en triomphe est menée Ma Dame sous la loy du nopcier Hymenée! Donques elle est menée aux rayons du flambeau Qui mieux eust deu mener son espoux au tombeau ! Donq’ ses cheveux frappez par petites remises,

Des vents , sur qui j’ay dit cent et cent mignardises, Sont couronnez de fleurs! cheveux que d’amour fol J’ay baisez, et liez mille fois à mon col.

Faut-il qu’un estranger me ravisse ma Dame? Faut-il qu’un autre corps jouysse de mon ame ,

Et d’amoureux efforts du mariage armez

Face breche aux rempars que l’honneur a fermez?

Que maintenant le cours de Nature se change; Que tout soit transformé , que rien ne soit estrange, Le chardon soit la rose, et la vermeille fleur De l’œillet Ajacin prenne blanche couleur,

Puis que tu m’as trompé, donnant la mesme dextre Que tu m’avois promise à l’estranger ton maistre.

M’avois-tu pas promis qu’alors que les saisons Feroient nos fronts ridez, et nos cheveux grisons, Qu’esloignez du vulgaire irions par les valées,

Par les monts, par les bois, par les eaux reculées, Herbes, plantes, et fleurs, et racines cueillir;

Puis les faisant ou cuire , ou seicher, ou bouillir,

Au feu les distiler en eaux alembiquées ,

Pour frauder le cizeau des trois Parques moquées,

Et de remedes prompts arracher hors des mains Le tribut de Pluton , heritier des humains?

Elegie XXIX.

Telle fut Oenoné, et nostre Melusine,

Et la vieille Manton, fatidique heroïne ;

Tels furent Zoroastre, Hippocrate, et Chiron ,

Qui sauvant par tel art les peuples d’environ ,

Firent d’estranges faits, et donnèrent aux herbes Les noms dont elles sont encores si superbes;

Tant vaut en mesprisant les honneurs et les biens Profiter à soy-mesme, au public, et aux siens.

Au matin quand l’Aurore eut tiré la lumière Hors du sein de Tethys, toy marchant la première , Ou moy marchant devant, eussions de cent couleurs Cueilli demain soigneuse une moisson de fleurs.

A midi, quand Phebus plus hautement gouverne Les brides de son char, ou dans une caverne,

Ou dessous un vieil chesne , ou le long d’un ruisseau Eussions, en ramassant en un nostre monceau,

Trié toutes les fleurs, puis les ayant contées Les eussions vers le soir ensemble remportées,

Les unes au giron, les autres en la main ,

Non pas en un Palais aux grands piliers d’airain,

Aux soliveaux dorez, mais en nostre hermitage Tapissé de lierre et de vigne sauvage ,

Séjour plus gracieux que ces braves chasteaux Qui ont senti la scie , et le fer des marteaux.

Ainsi servant à tous par si belle pratique,

Eussions gagné les cœurs de la troupe rustique,

Et apres que cent ans eussent nos yeux fermez ,

De roses nos tombeaux eussent esté semez.

Mais tu ne l’as voulu, desmentant ta promesse, Aimant mieux un mary qu’estre faite Déesse.

Thetis fit comme toy lors qu’elle s’allia Espouse d’un mortel , tant elle s’oublia.

Quiconque fut la vieille ententive au message,

Oui première brassa ton maudit mariage,

« Que les mastins paillards la composent tousjours, Hurlant apres son ombre entre les carrefours;

Que la soif en tous temps la gorge luy desseiche; Tant plus elle boira, tant plus sente une meiche

Eleg i e XXIX.

De chaleur en la bouche, et crache à tous les coups Les dents dessus son sein esbranlé de la toux ;

Puis sa gencive estant de rempars desarmée ,

Soit d’une lente faim à la fin consommée.

Toy, Corneille et Pivert, oiseaux malencontreux A ceux qu’Hymen accouple au colier malheureux, Deviez a main senestre , en traversant la voye , Garder que ce voleur ne prist ma chere proye.

Hà tu devois, ô Terre, à fin de l’empescher,

Faire devant son coche élever un rocher

Pour rompre ses chevaux, et verser par les boues

Chevaux, cocher, limons, attellages et roues!

Tel que les poursuivans d’Hippodamie , alors Que Myrtile froissa leurs coches et leurs corps, Empestrez au cordage, et à teste brisée Rencontrèrent la mort en lieu d’une espousée.

Tel qu’Hippolyte fut, quand les monstres marins Effroyerent de peur ses coursiers aux longs crins,

Et en luy deschirant les muscles et les veines Le renversèrent mort sur les blondes areines.

O terre, si le sang eust esté respandu De ce meschant voleur, j’eusse cent fois pendu Vœux , offrandes, et dons au plus haut des entrées De ton Temple qui s’ouvre à cent portes sacrées.

J’eusse mis un tableau de durable renom ,

Où ses chevaux versez et sa cheute et son nom Eussent esté portraits, à fin que dans ton Temple Estrangers et voisins eussent veu par exemple Qu’on ne doit desrober les amours hors du sein De ceux qui ont la Muse et la plume en la main.

Que j’aime la saison où le mari de Rhée Gouvernoit sous sa faux la terre bien-heurée !

Lors Hymen n’estoit Dieu, et encores le doy Ne cognoissoit l’anneau, le Prestre, ny la Loy.

Le plaisir estoit libre, et l’ardeur necessaire De Venus la germeuse estoit par tout vulgaire,

Sous un arbre, en un antre, en un chemin fourché, Et la honte pour lors n’estoit encor péché.

Elegie XXIX. *

Encores s’ignoroit l’amour acquise à force ,

Dots, anneaux, et contracts, la plainte et le divorce, Et le nom de mary, qui semble si cruel ,

Et pour un petit mot un mal perpétuel.

Si tu n’eusses jamais ta liberté vendue,

Je t’eusse plus célébré et plus noble rendue Que les trois feux des trois à Rome si cognus , Précepteurs délicats des enfans de Venus ,

Qui ont chanté Lesbie et Cynthie et Corinne,

Et les chantent encor dessous l’ombre Myrtinne.

Telle je t’eusse faite, et me l’avoit promis Cypris qui pour parade en ses cheveux a mis Le Myrte entortillé, et qui donna pour proye Heleine Amycléenne au beau berger de Troye.

Quand la Mort, dont l’horreur espouvante un chacun, Nous eust conduits là bas au passage commun ,

Ces trois en relisant mes vers dessus ta face,

Pour l’honneur de mon nom t’eussent quitté leur place, Encor qu’ils soient premiers; de Nature le sein Est tousjours tetineux pour tout le genre humain : Chacun le peut succer, et sa vertu fécondé Ne se vieillit jamais non plus que fait le Monde.

Je rêve, et mon esprit s’en-est volé de moy;

Je n’advise en voyant la chose que je voy;

Je faux, cet estranger ne l’a point espousée;

Venus en ma faveur soudain a composée Une image en lieu d’elle, à fin que sans déduit Une idole en ses bras se couchast toute nuict,

Un Squelete seiché, une carcasse ectique,

Un fantosme de corps fiévreux et pulmonique.

Venus l’a transférée aux vergers Cypriens,

Et entre les odeurs des prez Idaliens,

Ou se paissant de fleurs, entretient la Déesse,

La conduit en son Temple et la sert de Prestresse, L’encense et la supplie, et le reste du jour Comme un petit enfant se joue avecque Amour.

Ha je ne suis trompé! ha ce n’est pas feintise!

J’oy le peuple amassé qui bruit devant l’Eglise;

34 2 Elegie XXIX.

J’oy les hault-bois sonner, et la pompe devant;

Je voy ses beaux cheveux esparpillez au vent.

C’est elle , je la voy , je cognoy son visage Qui m’a tenu quatre ans en l’amoureux servage;

Je recognoy ses yeux, je voy comme dedans Amour forge ses traits et ses flambeaux ardans.

Phebus, s’il est ainsi que tu sois nostre pere, Refuse à ceste nopce aujourd’huy ta lumière ! Tenebres soient par tout, ou si le jour est clair, Que ce soit par le feu d’un flamboyant esclair Esclatté du tonnerre, et sur la cheminée Les Corbeaux et Hiboux chantent son Hymenée.

Que pour signe certain de ses futurs ennuis Elle heurte son pied contre le seuil de l’huis Sortant de la maison; et, dansant à safeste,

Du doigt tombe sa bague, et les fleurs de sa teste; Sa ceinture se rompe, et tousjours desdaigneux Son mary la harcelle , et luy soit rechigneux !

Paresseux aux mestiers qu’enseigne la Cyprine, De sa femme jamais n’eschauffe la poitrine;

Ains morne par le froid qui le germe defend,

Jamais sur ses genoux ne branle son enfant,

Afin qu’elle cognoisse, abhorrant sa malice,

Qu’un bon cœur ne vend point l’amour pour l’avarice

Le POETE

Quand Vesper , que Venus aime sur tous les feux Qui reluisent au soir, apparut sur la nue,

Et que les yeux brunets des astres furent veus Regarder à l’envi la Lune revenue,

Deux vieilles, dont la tresse estoit toute chenue, Ayant le chef grison de chardons couronné ;

De pavots et de ronce et d’ortie menue Ont le lict nuptial trois fois environné;

Puis d’un charme à sous- vois l’ayant empoisonné, Et fasciné la chambre en tournant leurs caroles,

Elecie XXIX.

D’un parler enroué , d’un poil herissonné , Respondant l’une à l’autre, ont dit telles paroles.

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