‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 129 sur 138 · VERS COMMUNS · texte numérisé non relu

VERS COMMUNS

ouce Maistresse, à qui j’ai dédié Mon cœur captif que vous tenez lié Dedans les rets de vostre tresse blonde, En qui la soye et le fin or abonde ; Oyez, helas ! le mal que je reçoy,

Pour le plaisir de n’estre plus à moy !

Perdant du tout l’esperance de l’estre :

Car contre un Dieu un homme n’est pas maistre.

Ce petit Dieu qui porte dans la main ,

Un trait lavé de nostre sang humain ,

Qui ne se plaist que d’allumer nos âmes Du chaud brandon de ses cruelles fiâmes,

Qui peut donter les hommes et les Dieux,

Fut l’autre jour de mon aise envieux.

Me prit captif, et me mit sur la teste Le pied vainqueur en signe de conqueste ,

M’osta le sens, l’esprit et la raison,

Le Recueil

Puis m’enferma dedans vostre prison,

Et me lia d une si douce sorte Que j’ay plaisir des liens que je porte.

Tous prisonniers, tant soient-ils enferrez,

Et dessous terre à l’obscur enserrez,

Flattent leur mal et vivent d’esperance D’avoir un jour de leurs maux délivrance ,

Et de revoir du Soleil la clarté,

Estans remis en pleine liberté.

Mais dès le jour que la belle lumière De vos yeux prit mon ame prisonnière ,

Je n’ay voulu pour hoste recevoir Ceste esperance , et n’en veux point avoir,

Bien que flateuse à toute heure elle essaye De soulager ma prison et ma playe ,

Me promettant de me faire jouir De liberté; mais je ne veux l’ouir,

Ne luy donner dedans mon cœur passage,

De peur, helas ! que mon penser mal sage Ne m’asseurast de me faire partir De la prison dont je ne veux sortir.

Ceste esperance , au soir quand je me couche, Et au matin quand je sors de ma couche ,

Vient toute seule, à fin de m’offenser, Secrettement pratiquer mon penser,

Pour me trahir; mais plus elle s’efforce D’entrer chez-moy, je résisté à sa force;

Je la repousse, et point ne la reçoy,

Pour ne loger mon ennemy chez-moy.

Allez ailleurs chercher vostre demeure,

Luy di-je alors, il me plaist que je meure Sans nul espoir; sus donc partez d’icy,

Vous ne sçauriez soulager mon soûcy,

Ny d autre part tourner mon entreprise ;

Car ma prison vaut mieux qu’une franchise.

Un plus grand bien je ne sçaurois choisir,

Qu’un languissant mourir à mon plaisir.

Ceste langueur m’est une douce vie,

DES ELEGIES

Et si n’ay point en languissant envie De me guarir; car de ceste langueur Vient le plaisir qui soulage mon cœur.

Douce prison, vous m’estes honorable, Sans vos liens je serois misérable,

Vostre malheur bien-heureux m’a rendu ;

En me perdant je me suis bien perdu ,

Et ne veux point qu’ailleurs je me retrouve. J’ayme mon mal , j'y consens et l’approuve, J’ayme ma perte , et ne voudrois pour rien Me regaigner pour estre du tout mien.

Il ne faut point qu’une autre Damoiselle Pense esbranler ma constance fidelle;

En autre part je ne sçaurois aimer.

Je suis semblable au Polype de mer,

Qui aime tant les branches de l’Olive,

Qu’il sort de l’eau et vient dessur la rive Les caresser , festoyer, embrasser,

Et tellement il se laisse enlasser

Par l'arbre aimé, que glaive ne qu’espée

(Dedans son sang plus d'une fois trempée)

Ne peut loster d'un tel embrassement,

Ains en serrant tousjours obstinément,

N’a soin de voir sa vie consommée,

Mourant joyeux dessur la branche aimée.

Las ! telle mort je voudrois recevoir ,

Si dans mes bras je vous pouvois avoir;

Et ne craindrois la Mort, tant fust cruelle, Car je suis seur que Cyprine la belle Feroit entrer mon esprit amoureux ,

Après ma mort, au Paradis heureux,

Soit de Paphos, d’Amathonte, ou d’Eryce.

En ce beau lieu tout remply de delice Où le Printemps floril tout à l’entour,

J’irois volant accompagné d’Amour.

Tous les esprits me feroient reverence , J’aurois entre-eux honneur et preminence;

Et comme un Dieu je serois estimé,

Ronsard. — IV. 24

Le Recueil

Pour le loyer d’avoir si bien aimé.

Douce beauté , ha que vous m’estes fiere 1 Sans avoir paix vous m’estes trop guerriere : En vous voyant tout le cœur me defaut,

Je meurs pour vous, et si ne vous en chaut! Souffrez au moins qu’icy je vous accuse De me charmer ainsi qu’une Méduse.

Toutes les fois que je sens approcher Vos yeux sur moy, je deviens un rocher Sans sentiment, car mon âme gelée,

Qui par frayeur au cœur s’en est allée,

De froide peur me glace tout le sang ;

Sans respirer je demeure tout blanc,

Pasle et tout froid, comme une roche dure En qui l’on voit d'un homme la figure.

Telle en Sipyle aparoist Niobé,

Dans un rocher dessus la mer courbé,

Qui fut changée en pierre larmoyante, Voyant les fils de Latone puissante Tuer les siens, dont l’horreur la froidit,

Si bien qu’en roc tout son corps se roidit, Et ne resta pour une femme à 1 heure,

Sinon au bord une roche qui pleure ,

Comme je fais; mais gueres je ne puis En un rocher lamenter mes ennuis ;

Car aussi tost que vos lèvres décloses, Pleines de lys, de perles et de roses , Parlent à moy, descharmer je me sens,

De vos propos qui raniment mes sens ,

Par la vertu d’une haleine amoureuse,

Qui rend soudain mon ame chaleureuse , Chassant du cœur la crainte et la froideur, Pour faire place à la nouvelle ardeur.

Mon ame adonc, laquelle est toute pleine De la chaleur d’une si douce haleine , Imprime en elle au vif vostre portrait, Qu’Amour subtil engrave de son trait :

Lors ce portrait qui, jamais ne se lasse

DES ELEGIES

D’errer en moy, de veine en veine passe,

De nerfs en nerfs, si bien que maugré moy,

De moy s’est fait le seigneur et le roy.

Maugré moy non ! je l’aime et le desire ;

C’est ce portrait qui doucement m’inspire Mille pensers, que changer ne voudrais.

Non pas un seul, aux richesses des Rois.

Puis qu’en moy donc nuict et jour je vous porte, Quand il vous plaist mon cœur ouvre sa porte A tout cela qui de vostre part vient,

Car de vous seule au Monde se souvient :

Je cognois bien que je ne suis pas sage ,

Et que l’ardeur a forcé mon courage ,

Que mes desseins ne sont point avancez;

Je suis aveugle , et si cognois assez Que j’aime trop le mal qui me tourmente ,

Et toutefois si vous estiez contente,

Pour vous donner les biens que j’aime mieux , Mon sang, mon cœur, ma lumière et mes yeux,

Je le ferais sans aucune priere :

Car ny mon cœur, mon sang, ni ma lumière,

Ame , ny vie , helas ! ne me font rien ,

Au prix de vous, qui estes tout mon bien.

Or pour la fin ces présents je vous donne Pour les donner à une autre personne ,

S’ainsi vous plaist, ou pour les retenir:

Car rien de vous ne me sçauroit venir.

Qui ne m’apporte une joye parfaite,

Si par mon mal je vous voy satisfaite.

Le Recueil

ELEGIE

Cherche, Cassandre, un Poëte nouveau Qui apres moy se rompe le cerveau A te chanter : il aura bien affaire ,

Fust-ce un Baïf, s’il peut aussi bien faire.

Si nostre Empire avoit jadis esté Par nos François aussi avant planté Que le Romain , tu serois autant leue ,

Que si Tibul’ t’avoit pour sienne esleue:

Et neanmoins tu te dois contenter De voir ton nom par la France chanter, Autant que Laure en Tuscan anoblie Se voit chanter par la belle Italie.

Or, pour t’avoir consacré mes escris,

Je n’ay gaigné sinon des cheveux gris,

La ride au front, la tristesse en la face ,

Sans mériter un seul bien de ta grâce :

Bien que mon nom , mes vers, ma loyauté, Eussent d’un tigre esmeu la cruauté :

Et toutefois je m’asseure , quand l’âge Aura donté l’orgueil de ton courage,

Que de mon mal tu te repentiras ,

Et qu’à la fin tu te convertiras :

Et cependant je souffriray la peine,

Toy le plaisir, comme Dame inhumaine,

De trop me voir languir en ton amour,

Dont Nemesis te doit punir un jour.

Ceux qui Amour cognoissent par espreuve Lisant le mal dans lequel je me treuve ,

Ne pardon’ront à ma simple amitié Tant seulement, mais en auront pitié.

Or, quant à moy, je pense avoir perdue,

DES ELEGIES

En te servant, ma jeunesse espandue Deçà delà dedans ce livre icy.

Je voy ma faute et la prends à mercy,

Comme celuy qui sçait que nostre vie N’est rien que vent, que songe et que folie.

Elegie

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