‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 130 sur 138 · A JEAN BRINON · texte numérisé non relu

A JEAN BRINON

Des faits d’Amour Diotime (r) certaine, Dit à bon droit qu’Amour est Capitaine De nos Daimons, et qu’il a le pouvoir De les contraindre, ou de les esmouvoir, Comme celuy qui Coronel présidé A leur Cantons, et par bandes les guide.

Et que lui seul peut l’homme accoüardi En un moment rendre caut et hardi ,

Quand il luy plaist Peschauffer de sa flame, Et d’un beau soin luy espoinçonner l’ame.

Auparavant que je fusse amoureux , J’estoy, Brinon, et honteux et poureux :

Si j’entendois quelque chose en la rue Crouler de nuict, j’avoy Pâme esperdue , Deçà delà tout le corps me trembloit,

i. Personnage réel ou imaginaire que Platon cite dans son Banquet, d’où le commencement de cette élégie est tiré.

Le Recueil

Autour du cœur une peur s’assembloit Gelant mes os, et mes saillantes veines En lieu de sang de froideur estoient pleines ,

Et d’une horreur tous mes cheveux dressez Sous le chapeau se tenoient hérissez ;

Mais par-sus tout je perdoy le courage Quand je passoy Je nuict par un bocage,

Ou prés d un autre, et me sembloit avis Que par derrière un esprit m’avoit pris.

Ores sans peur j’esleve au Ciel la teste ,

Je ne crain plus ny gresle , ny tempeste ,

Ny les voleurs par lesquels sont pillés Les vestements des amants despouillés,

Ny les Daimons des antres solitaires,

Ny les esprits des ombreux cemetaires :

Car le Daimon qui leur peut commander Me tient escorte, et me fait hazarder De mettre à fin tout ce que je propose ;

Ou si je crains, je ne crains autre chose Que le babil , l’envie et le courrous D’une voisine, ou d’un mary jalous ;

Ou qu’un plus riche en ma place ne vienne,

Et que ma Dame entre ses bras le tienne Toute une nuict, et que, sot cependant,

A l’huis fermé je ne bée, attendant Ou qu’on m'appelle, ou bien qu’une chambrière Vienne esconduire humblement ma priere Par une excuse, ou, me laissant devant La porte close à la pluye et au vent ,

Triste et pensif, je ne me couche à terre, Tremblant de froid au bruit de ma guiterre. Donque, Brinon, si tu te plais d’avoir L’estomach plein de force et de pouvoir,

Sois amoureux , et tu auras l’audace Plus forte au cœur, que si une cuirasse Vestoit ton corps, ou si un camp armé De légions te gardoit enfermé.

DES ELEG IES

Car pour jouir d’une maîtresse belle,

L’amant ne craint la mort , tant soit cruelle (a),

ELEGIE (l)

Pour vous monstrer que j’ay parfaite envie De vous servir tout le temps de ma vie,

Je vous suppli’ vouloir prendre de moy Ce seul présent, le tesmoin de ma foy,

Vous le donnant d’affection extresme Avec mon cœur, ma peinture , et moy-mesme.

Or, ce présent que je vous donne icy Est d’un metail qui reluit tout ainsi Que fait ma foy, qui purement s’enflame De la clarté de vostre saincte flame,

Et tellement vit en vostre amitié ,

Qu’autre que vous n’y a part ny moitié.

L’or est gravé, et l’Amour qui m’imprime Vostre vertu que tout le Monde estime,

M’a si au vif engravé de son trait,

Et vostre grâce , et vostre beau portrait ,

Que je ne vy, sans voir en toute place Vostre presence au devant de ma face,

Car plus vos yeux sont eslongnez de moy,

Et de plus près en esprit je les voy.

Sur les deux bords sont engravez deux Temples,

a. Var. :

Puisque ïa mort à l’homme est naturelle ,

Belle est la mort pour une chose belle »

1 . Cette élégie a été faite au nom d’une dame du nom d’Anne, qui envoyoit son portrait à une amie appelée Diane. Voyez, page 428 du 1 er vol. , h Sonnet 81, fait pour répondre à cette élégie. ,<

Le Recueil

(Des amitiez les fideles exemples,)

Car par peinture il faut représenter Ce qui nous peut toutes deux contenter.

Le Temple donc d'Apollon représente Le beau Chorebe, et l’ardeur violente ,

Dont pour Cassandre Amour tant Te ferut. Que pour sa Dame à la fin il mourut.

O belle mort, advienne que je meure Vostre, pourveu que vostre je demeure!

Heureuse lors je pourrais m’estimer,

Quand je raourrois ainsi pour vous aimer,.

Car l'amitié dont je vous sers est telle,

Qu’elle sera apres mort immortelle.

Aussi le temps, ny l’absence des lieux, Tempeste , guerre , ou effort d’envieux , N’effaceront, tant leur rigueur soit forte, Nostre amitié que sainctement je porte.

Pour ce j’ay mis autour du Temple aussi Ce vers Latin qui s’interprete ainsi :

Vostre amitié chaste avecque la mienne , Surmontera toute amour ancienne .

Dans l’autre Temple à Diane voué,

(Où la Scythie a tant de fois loué L’amour de deux qui rarement s’assemble)

Se voit Oreste, et son Pylade ensemble , Deux compagnons si fermement amis,

Que l’un cent fois comme prodigue a mis Son sang pour l’autre, ayans tous deux envie De consacrer l’un pour l’autre la vie :

Cœurs genereux, et dignes de renom,

Qui pour aimer ont célébré leur nom î Telle amitié, bien qu’elle fust parfaite,

Est aujourd huy par la mienne desfaite,

Car je la passe autant que je voudrois Mourir pour vous cent et cent mille fois; Pource j’ay pris un vers Latin, qui montre Ou’Amour pareille icy ne se rencontre,

Et que ces deux les lieux doivent quitter

DES ELEGIES

Ml

A nostre foy , qui les peut surmonter.

Dessous le Temple est l’Autel où la Grece (Ains que tuer la Troyenne jeunesse)

Jura dessus, que point ne se lairroit,

Mais au combat 1 un pour l’autre mourroit.

Sur cet Autel, Maistresse, je vous jure De vous servir, et si je suis parjure,

Le Ciel vengeur de l’incertaine foy ,

Puisse ruer la foudre dessur moy 1 Le vers Romain donne assez à cognestre Qu’en vostre endroit fidelle je veux estre,

Et que mon sang je voudrois sur l’Autel Verser pour vous par service immortel.

Dedans la pomme est peinte ma figure, Pasle, muette, et triste, qui endure Trop grièvement l’absence de nous deux.

Ne jouyssant du seul bien que je veux.

Hà! je voudroy que celuy qui l’a faite Pour mon secours ne l’eust point fait muette, Elle pourroit vous conter à loisir,

Seule à par-vous, l’extreme desplaisir Que je reçoy me voyant séparée De vous , mon Tout, demeurant égarée De tant de bien qui me souloit venir,

Ne vivant plus que du seul souvenir,

Et du beau Nom que vous portez, Madame, Qui si avant m’est escrit dedans l’ame.

Mais quel besoin est-il de présenter Un portrait mort, qui ne peut contenter; Quand de mon corps vous estes la Maistresse, Et de l’esprit qui jamais ne vous laisse ?

Las! c’est à fin qu’en le voyant ainsi,

A tout le moins ayez quelque souci De moy qui suis en douleur languissante,

Pour ne voir point vostre face présente ;

Car plus grand bien je ne pourrois avoir,

Que vous servir en presence , et vous voir.

Puis tellement dedans vous je veux estre,

378 Le Recueil

Qu'autre que vous je ne veux recognestre.

Le vers Romain mis autour du portrait Déclaré assez mon désir si parfait :

C’est qu’Anne vit en sa Diane esprise,

Diane en Anne, et que le Temps qui brise Empire et Roys, et qui tout fait plier,

Deux si beaux noms ne sçauroit deslier.

Le plus grand bien que Dieu ça-bas nous face, C’est l’amitié qui toute chose efface.

Sans amitié la personne mourroit,

Et vivre saine au monde ne pourroit.

C’est donc le bien qu’au monde il nous faut suivre. Le sang, le cœur, ne font les hommes vivre Tant comme fait la fidelle amitié,

Ayant trouvé un autre sa moitié.

Telle, Maistresse, en m’ayant esprouvée, M’avez certaine en vostre amour trouvée,

Car vous et moy ne sommes sinon qu’un,

Et si n’avons qu’un mesme corps commun :

Vostre penser est le mien, et ma vie Est de la vostre entièrement suivie :

Ce n’est qu’un cœur, qu’une ame, et qu’une foy. Je suis en vous, et vous estes en moy D’un nœud si fort estroitement liée,

Que je ne puis de vous estre oubliée,

Sans oublier vous-mesmes , et ainsi Je n’ay ny peur ny crainte ny souci,

Car toute en vous je me trouve, Madame,

Et mon ame est toute entière en vostre ame.

Ce bien ne vient ( pour point n’en abuser)

De la faveur dont il vous plaist m’user,

Me cognoissant de beaucoup estre moindre ;

Mais vous daignez vostre hautesse joindre A moy plus basse, à fin que tel honneur Me rende égale à vous par le bon-heur :

C’est la raison pourquoy je vous dedie Mon sang, mon cœur, ma peinture et ma vie.

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